‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence 16911723 (volume 3)Chapitre 181 sur 209 · CERCLES · texte numérisé non relu

CERCLES

et Fart d'entretenir et de faire entretenir un si grand monde» n*étoit pas le fait d'une princesse vive, timide en public, et

encore bien jeune. Peu à peu elle en brûla et à la lin ils cessèrent sans qu'ils aient été rétablis depuis.

Le duc de Berwick avoit appris son rappel étant à la tète de son armée en présence des ennemis ; il avoit continué à donner ses ordres sans la moindre émotion. Us trouvèrent moyen de se retirer en lieu où ils ne purent être attaqués ; alors Berwick rendit publique la nouvelle qui le regardoit, comme s'il n'eût pas été question de lui. Outre qu'il étoit froid et naturellement silencieux, fort maître de soi et grand courtisan, peut-être que, content d'avoir dépassé les lieutenants généraux par le commandement en chef d'une armée» il regretta peu un pays où il avoit trouvé tant de mécomptes et une cour si passioimée , où il n'y avoit de salut ni de résolution que par la reine, et par l'esprit absent de la princesse des Ursins. Tessé et lui se rencontrèrent arrivant à Madrid chacun de son côté. Ils conférèrent, et Berwick prit aussitôt congé et salua le roi à Versailles, le 3 décembre.

Le marquis de Gharost et les ducs, ses père et grandpère , vinrent dîner dans ma chambre à Marly, où il y avoit longtemps que je retournois, venant faire signer au roi le contrat de mariage du marquis de Charost et de la fille, devenue héritière, de la duchesse de Ghoiseul, sœur de l'ancien évèque de Troyes Bouthillier retiré, de la maréchale de Clérembault, etc., et de son premier mari Brûlart, mort premier président du parlement de Dijon. C'est elle que nous voyons remariée au duc de Luynes et dame d'honneur de la reine , lorsque la maréchale de BouilQers, qui Favoit été malgré elle, remit cette place et se retira à Paris.

La bonne femme Gamaches, veuve du chevalier de l'ordre, mère de Gayeux, qui alors prit le nom de Gamaches , mourut à plus de quatre-vingts ans. £lle étoit fille et sœur

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des deux Brienne-Loinénie, secrétaires d'Ëtat, et tante paternelle de sa belle-fiUe. G*étoit une fenune aimable, de beaucoup d*esprit toute sa vie, fort du grand monde, et

qui conserva sa tête, sa santé et des amis jusqu'à la fin. Elle avoit été amie intime de Mme de Longueville, depuis son dernier retour, et dans la plus étroite confiance de la princesse de Gonti Martinozzi. J'ai ouï conter à mon père que toutes les semaines, à jour pris, elles venoient toutes les deux dîner chez sa première femme, la meilleure amie qu'eût la princesse de Conti, que mon père alloit ce jour-là dîner chez ses amis, et qu'elles dinoient toutes trois la clochette sur la table et passoient ensemble le reste du jour. Toutes deux alors étoient fort belles. J'«n ai trouvé , à la Ferté, deux petits portraits en pied de ce temps-là en pendants d'oreilles les plus agréables du monde que j'ai conservés avec soin.

Enfin le vieux duc de Gesvres mourut aussi et délivra sa famflle d*un cruel fléau, n n'avoit songé qu'à ruiner ses enfants et y avoit parfaitement réussi. Tai assez parlé de cette

espèce de monstre pour n'avoir rien à y ajouter. Le duc de • Tresmes avoit, depuis longtemps, la survivance de sa charge et de la capitainerie de Monceaux ; il eut le lendemain de cette mort le gouvernement de Paris.

Le président Payen, homme d'esprit, de bonne compagnie, et qui étoit assez parmi le grand monde et les gens de la cour, étant en ce temps-ci chez Armenonville à Rambouillet, qu'il vendit depuis au comte de Toulouse, sortit un moment avant souper hors la cour, apparemment pour quelque nécessité ; et comme il avoit de gros yeux sortants qui voyoient fort peu, il tomba dans le fossé, où on le trouva mort, la tête cassée sur la glace; il fut fort regretté. Le roi Tavoit cliargé de gouverner les abbayes du grand prieur, et lui donnoit deux mille livres de pension. Il étoit vieux et point marié.

Bouligneux, lieutenant général, et Wartigny, maréchal

384 BOULIGK£UX ET WARTIGNY TUÉS. [1704]

de eamp, furent tués devant Yerue; deux hommes d'une

grande valeur, mais tout à fait singuliers. On avoit fait l'hiver précédent plusieurs masques de cire de personnes de la cour, au naturel , qui les portoient sous d'autres masques» en sorte qu'en se démasquant on y étoit trompé en prenant le second masque pour le visage, et c'en étoit un véritable tout différent dessous ; on s'amusa fort à cette badinerie. Cet hiver-ci on voulut encore s'en divertir. La surprise fut grande lorsqu'on trouva tous ces masques naturels, frais et tels qu*on les avoit serrés après le carnaval, excepté ceux de fiouûgneux et de Wartigny , qui, en conservant leur parfaite ressemblance , avoient la pâleur et le tiré de per* sonnes qui viennent de mourir. Ils parurent de la sorte à un bal, et firent tant d'horreur qu'on essaya de les raccommoder avec du rouge, mais le rouge s'efl'açoit dans l'instant , et le tiré ne se put rajuster. Gela m'a paru si extraordinaire que je l'ai cru digne d'être rapporté ; mais je m'en serois bien gardé aussi, si toute la cour n'avoit pas été comme moi témoin, et surprise extrêmement et plusieurs fois , de cette étrange singularité. A la lin on jeta cçs deux masques.

Le 18 octobre mourut à Paris la duchesse d'Aiguillon, sœur du duc de Richelieu, qui ne fut jamais mariée. G'étoit une des plus extraordinaires personnes du monde , avec beaucoup d'esprit. Elle fut un mélange de vanité et d'humilité, de grand monde et de retraite, qui dura presque toute sa vie; elle se mit si mal dans ses affaires, qu'elle raccommoda depuis, qu'elle cessa d'avoir un carrosse et des chevaux. Elle auroit pu , quand elle vouloit sortir , se faire mener par quelqu'un ou se faire porter en chaise. Point du tout, elle alloit dans ces chaises à roue qu'on loue, qu'un homme traîne et qu'un petit garçon pousse par-derrière, qu'elle prenoit au coin de la rue. En cet équipage, elle s'en sdla voir Monsieur qui étoit au Palais-Royal, et dit à son traîneur d'entrer. Les gai^des de la porte le repoussèrent;

[1704] MOKT DË LA DUCEËSS£ U AIGUILLON. 385

il eut beau dire ce qu*il voulut, il ne put les persuader.

Mme d* Aiguillon laissoit disputer en silence. Comme elle se vit éconduite, elle dit tranquillement à son pousseur de la mener dans la rue Saint-Honoré ; elle y arrêta chez le premier marchand de drap, et se fit ajuster^ sa porte une housse rouge sur sa vinaigrette, et tout de suite retourna au Palais-Royal. Les gardes de la porte, bien étonnés de voir cet ornement sur une pareille voiture, demandèrent ce que qela vouloit dire. Alors Mme d'Aiguillon se nomma, et avec autorité ordonna à son pousseur d'entrer. Les gardes ne fir^t plus de difficultés, et elle aUa mettre pied à terre au grand degré. Tout le Palais-Royal s'y assembla; et Monsieur, à qui on le conta, se mit à la fenêtre, et toute sa cour, pour voir cette belle voiture houssée. Mme d'Aiguillon la trouva si à son gré qu'elle y laissa sa housse , et s*en servit plusieurs années, ainsi houssée, jusqu'à ce qu'elle p(rt remettre son carrosse sur pied. Elle prit et quitta plusieurs fois le voile blanc aux filles du Saint-Sacrement de la rue Cassette, à qui elle lit de grands biens, et dont elle faisoit fort la supérieure , sans avoir pu se résoudre à y fidre profession; et elle le portoit depuis plusieurs années, lorsi{u'elle mourut daûs-ce monastère à près de soixante-dix ans. Elle avoit encore beaucoup de bien et ne se remaria jamais.

Le marquis de Richelieu, .fils de son frère, et cadet du duc de Richelieu, étoit un homme obscur» ruiné, débauché, qui avoit été longtemps hors du royaume pour avoûr enlevé, des filles Sainte-Marie de Ghaillot, une fille du duc Mazarin,

qui s'est depuis rendue fameuse par les désordres et les courses de sa vie errante, belle comme le jour. C'étoit un homme enterré dans la crapule et la plus vile compagnie, quoique avec beaucoup d'esprit, et qu'on ne voyoit ni ne rencontroit jamais nulle part. On l'annonça à Marly à Pontchartrain, comme nous allions nous mettre à table chez lui pour souper. Toute la compagnie en fut extrêmement sur- IV 25

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