VILLARS ET SA NAISSANCE
affaires de leur temps, être fils d'un homme de rien et tout à fait inconnu, frère du juge ordinaire de Lyon devenu lieutenant particulier civil et criminel de ce siège, et celui-là père du deuxième de ces deux premiers 'archevêques et du lieutenant général au présidial' et sénéchaussée de Lyon, qui succéda après à son beau-père en la place de premier président au parlement de Dombes.
Voilà un préambule étrange de ce qui va suivre. Le roi et GhamiUart étoient fort étourdis d'Hoehstedt et de ses grandes suites. C'étoit le premier revers qu*il avoit essuyé , et ce revers le ramenoit de l'attaque de la Bohême et de l'Autriche à la défense de l'Alsace , qui se regardoit comme très-di£Qcile après la perte de Landau, sans compter les itats de rélecteur de Bavière et ses enfants, en proie à la vengeance de l'empereur. Tallard étoît prisonnier, Marsin sembloit trop neuf et trop futile pour se reposer sur lui d'un emploi si important. Villeroy, quel qu'il fût, étoit destiné pour la Flandre avec Télecteur. Boufflers étoit hors de gamme; et us les autres maréchaux aussi. De princes du sang , le roi n*en vouloit pour rien à la tête de ses armées : restoit Villars , car Harcourt se gardoit bien de se vouloir éloigner de la cour, ni Mme de Maintenon de s'en défaire dans la crise où ils se trouvoient pour lors; Villars, comme on l'a vu, avoit comme Harcourt, et par les mêmes raisons paternelles, toute la protection de Mme de Maintenon, conséquemment celle de Chamillart, plus favori alors , s'il se peut encore, que ministre tout-puissant de la guerre et des
1. On appelait lieutenants , dans l'ancienne organisation judiciaire de la France , les mapislrats qui remplaçaient le premier officier d'un tribunal en cas d'absence. Ainsi le lieutenant général de la sénéchaussée de Lyon, dont parle ici Saint-Simon , remplaçait le aénéofaa] , qui était toujours un homme d'épée , dana la présidence du tribunal , qu*on pourrait comparer au tribunal de première instance de nos jours et qu'on appelait alors présidial. Ces tribunaux, subordonnés aux parlements, avaient une juridiction tout à la fois civile et criminelle. Dans certains cas, prévus par les ordonnances, ils jugeaient sans appel. On peut consulter, pour les détails, Jousse, De la juridiction des présidiaux.
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finances. Villars qui, dès la Bavière, avoit osé prétendre à la dignité de duc, n'avoit rien rabattu de son audace pour ses pillages et sa chute en Languedoc; il y triomphoit de la 'besogne qu'il y avoit trouvée faite ; il en donnoit la consommation comme due uniquement à lui, et B&ville, le plus haineux des hommes, et qui n'avoit jamais pu souffrir Montrevel, secondoit du poids de son témoignage les vanteries de Villars. Ce maréchal n'avoit cessé d'écrire au roi, à Ghamillart, k Mme de Maintenon sur les fautes d^Hochstedt et sur celles de ses suites, de leur mander tout ce qu*îl auroit fait, de d^lorer de s'être trouvé éloigné de ses armées, en un mot de fanfaronner avec une effronterie qui ne lui avoit jamais manqué, et qui le servit d'autant mieux en cette occasion qu'il parloit à des gens ébranlés et dans le dernier embarras sur le choix d'un général capable de soutenir un poids devenu si difficile du côté du Rhin et de la Moselle , et si âpres à se flatter et à se promettre.
Mme de Maintenon tira sur le temps; elle sentit l'embarras et le besoin 9 elle vit les piUages de Villars, et ses insolences avec l'électeur effacées; elle comprit qudles pouvoient être les grâces d'un homme devenu comme nouveau ; elle on profita, et Villars, qui sentit ses lettres goûtées, fit sentir aussi combien il se trouvoit affligé sur la manière dont ses espérances d'être duc avoient été reçues. Quand le roi se fut bien laissé mettre dana la tète qu'il n'y avoit que Villars dont il se pût servir dans la conjoncture présente, il fut aisé de lui persuader qu'il ne s'en falloit pas servir mécontent et offensé, et de là, le ministre, et la dame qui le faisoit agir, parvinrent à faire qu'il seroit duc en arrivant, n reçut donc un courrier qu'il lui porta ordre de finir le plus promptement qu'il lui seroit possible les états de Languedoc qu'il avoîl la commission de tenir, et de se rendre en même temps il la cour le plus diligemment qu'il lui seroit possible. ,11 arriva à Versailles le 15 janvier, et ht la révérence au roi comme il arrivoit de se promener à Marly. Le roi, en des-
3d8 VILLARS PAIT DUC VÉRIFIÉ. [1705]
cendant de carrosse , lui dit de monter en haut et qu'il lui parleroit. Étant rhabillé et entré chez Mme de Maintenon, il l'y fit appeler, et dès qu*il le vit : « Je n'ai pas maintenant , lui dit-il , le temps de vous parler, mais je vous fais duc; » ce monosyllabe valoit mieux que toutes les audiences dont aussi pour le maréchal il étoit le but. H sortit transporté de la plus pénétrante joie , et en apprenant la grâce ^^11 venoit de recevoir, causa la plus étrange surprise pour ne pas dire au delà, et la plus universelle consternation dans toute la cour, qui, contre sa coutume, ne s'en contraignit pas. Jusqu'à M. le Grand jeta chez lui feu et flammes devant tout le monde, et tous les Lorrains s'en expliquèrent avec le même ressentiment et aussi peu de ménagement. Les ducs , ceux qui aspiroient à l'être, ceux qui n'y pouvoient penser, furent également affligés. Tous furent indignés d'avoir, les uns un égal de cette espèce, les autres d'en être précédés et distingués, les princes du sang d'avoir à lui rendre, et les autres princes d'avoir à céder ou à disputer à une fortune aussi peu fondée en naissance. Le murmure fut donc plus grand pour cette fois que la politique; les compliments froids et courts, et le nouveau duc les cherchant, se les attirant, et allant assez infructueusement au-devant de chacun, montrant, au travers de beaucoup d'effronterie, grand respect aux uns et grand embarras à tous.
Le jour de la Chandeleur venu, les maréchaux furent îreçus, excepté Harcourt, qui s'étoit trouvé mal, et l'abbé d'Estrées chanta la messe comme prélat de Tordre. Pontchartrain, fort mal avec tous les Estrées, content d'avoir échappé au comte de Toulouse par la compassion qu'il avoit eue de sa femme , fit une niche à l'abbé d'Estrées, qu'il me conta en s*en applaudissant fort. Quoiqu'il ne fût pas lors ni de quatre ans depuis officier de l'ordre, il alla, comme secrétaire de la maison du roi , lui faire remarquer que l'abbé d'Estrées, n'étant point évêque, ne devoit point s'asseoir en officiant devant lui qu'au temps où les prêtres s*y asseyent.