‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence 16911723 (volume 3)Chapitre 20 sur 209 · ÉLOGE DU MARÉCHAL DE LORGES · texte numérisé non relu

ÉLOGE DU MARÉCHAL DE LORGES

avoir jamais fait ane profession particulière de piété distinguée, M. de Lorges regarda tout le reste de sa vie sa

conversion comme son plus précieux bonheur. Il redoubla d'estime, d'amitié et de commerce avec M. Cotton qui en EYoit été la première cause; il vit tant qu'il vécut M. de Meaux trôs-fomilièrement , et avec vénération et grande reeonnoissance. Il abhorroit la contrainte sur la religion , mais il se portoit avec zèle à persuader les protestants à qui il pouvolt parler, et fut jusqu'à la mort régulier et même religieux dans sa conduite et dans la pratique de la religion qu'il avoit embrassée, et ami des gens de bien. 11 eut la douleur que la comtesse de Koye en pensa mourir de regret, n n*y avoit que la religion que tous deux «e préférassent. Klle ftit si outrée de ce changement, qu'elle ne le voulut voir qu'à [la] condition, qu'ils tinrent, de ne s'en parler jamais.

M. de Lorges porté par l'estime de M. le Prince et de If. de Turenne, et par son propre mérite, eut après les maréchaux de France les commandements les plus importants de la guerre de Hollande; il ne tint qu'à lui après le retour du roi de l'avoir en chef. H en reçut la patente et l'ordre de faire arrêter le maréchal de Bellefonds, dont l'opiniâtreté étoit tombée en plusieurs désobéissances formelles coup sur coup aux ordres qu'il avoit eus de la cour. M. de Loiiges évita Tun et sauva l'autre, qui ne le sut que longtemps après, et d'ailleurs, et qui ne Ta jamais oublié. Je ne rougirai point de dire que toute l'Europe admira et célébra le combat et la savante retraite d'Altenheim, et la gloire de M. de Lorges qui y commandoit en chef; en même temps qu'elle retentit de la mort de M. de Turenne. C'est un fait attesté par toutes les histoires, les Mémoires et les lettres de ce temps-là. M. le Prince voulut bien la rehausser encore. « J'ose avouer, dit-il alors au miliéu de l'armée de Flandre qu'il commandoit , et d'où il eut ordre d'aller prendre la place de M. de Turenne, j'ose avouer que j'ai quel-

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ques actions, mais je dis avec vérité que j'en donnerois plusieurs de celles-là, et avoir fait celle que le comte de Lorges vient de faire à Altenheim.» Après un aussi grand témoignage, et qui fait autant d'honneur à M. le Prince qu'à M. de Lorges, ce seroit aifoiblir l'action d'AUçalieim que s*y. étendre; mais jè ne puis m'empécher de remarquer le grand homme en laissant le capitaine, et le grand homme que les Romains eussent également admiré. On trouvera que je ne dis pas trop, si on se représente la situation, l'étonnement, la désertion de l'armée de M. de Turenne au coup de canon qui l'emporta, la douleur extrême et subite de la perte de ce grand homme, dont M. de Loiges fut pénétré, et dont la sensibilité le devoit rendre Thomme de toute l'armée le plus stupide et le plus incapable de penser et d'agir. Qu'on ajoute à tout ce que l'amitié, la tendresse, la reconnoissance , la confiance, la vénération fit d'impression à l'excellent cœur de ce neveu si chéri , ce qu'y durent opérer après les réflexions les plus tristes de la privation d'un tel appui à la porte de la fortune dont M. de Lorges n'avoit pas reçu encore la moindre faveur et sans nul patrimoine, avec la perspective de la toute-puissance de Louvois, ennemi déclaré de M. de Turenne, et le sien particulier à cause de lui, il n'y en avoit que trop sans doute pour terrasser le cœur et l'esprit d'un homme ordinaire, et pour confondre même les opérations d'un homme au-dessus du commun, devenu général tout à coup dans de si cruelles conjonctures.

Comblé d'honneur et de gloire , et l'étonnement de Montécuculli, M. de Lorges vit peu de jours après faire plusieurs maréchaux de France sans en être, et arriver quelques-uns d'eux à la suite de M. le Prmce, à qui il remit le commandement de l'armée. On. peut imaginer quelle fut pour lui cette amertume, n eut la consolation que les armées et la cour crièrent publiquement à l'iniquité, et qu'aucun des nouveaux maréchaux, venus avec M. le Prince, n'osa lui donner l'ordre, ni prendre aucun commandement sur lui.

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Le bruit extrême que fit cette injustice inquiéta Louvois qui

en étoit Tauteur. Vaubrun , lieutenant général , avoit été tué au combat d'Altenlieim , et laissoit vacant le commandement en chef d'Alsace, de plus de cinquante mille livres de rente. Louvois ne douta pas que ce morceau ne fût du goût d'un homme qui n'avoit rien vaillant^ et renvoya à M. de Lorges ; mais il fût étonné de se le voir rapporter par le même courrier, avec cette courte réponse, que ce qui étoit bon pour un cadet de Nogent ne l'étoit pas pour un cadet de Duras. Avec ce refus M. de Lorges avoit pris son parti; c*étoit d'achever, comme il fit, la campagne dans l'éloignemmtj de ne s*y m^er de rien, avec hauteur, mais avec modestie, et dès qu'après son retour il auroit salué le roi et vu ses amis quelques jours , de se retirer à l'institution des pères deTOratoire, et là d'achever sa vie avec trois valets uniquement, dans une entière retraite et dans la piété. La campagne s'allongea jusque vers la fin de l'année. U hâta peu son retour, et fut reçu comme le méritoit sa glok^ et son malheur. M. de La Rochefoucauld, son ami intime, et lors dans le fort de sa faveur, en prit occasion d'en parler au roi avec tant de force, que Louvois ne put parer le coup, et que M. de Lorges , qui ne Tavoit pas voulu aller voir, fut fait maréchal de France seul, le 21 février 1676, presque aussitôt qu'il fat arrivé, avec un applaudissement qui n'a guère eu de semblable.

Alors il fallut changer de résolution, et se livrer à la fortune. Le bâton fut le premier bienfait qu'il en reçut; mais avec la gloire qui le lui procura il- ne portdt que douze mille livres de rente : jc'étoit tout l'avoir du nouveau maréchal , sans aucune autre ressource. Il fat nommé en même temps pour être un des maréchaux de France qui dévoient commander l'armée sous le roi en personne , qui avoit résolu se rendre en Flandre, au commencement d'avril, n falloit un équipage, et de quoi soutenir une dépense comvenablje et pressée. Cette nécessité le fit résoudre à un

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