‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence 16911723 (volume 3)Chapitre 21 sur 209 · ÉLOGE DU MARÉCHAL DE L0RGE · texte numérisé non relu

ÉLOGE DU MARÉCHAL DE L0RGE

mariage étrangement inégal, mais dans lequel il troovoit

les ressources dont il ne se pouvoit passer pour le présent, et pour fonder une maison. Il y rencontra une épouse qui n'eut des yeui que pour lui malgré la différence d*âge, qui sentit toujours a?ee un extrême respect l'honneur que lui ftisoit la naissance et la vertu de son époux, et qui y répondit par la sienne, sans soupçon et sans tache, et par le plus tendre attachement. Lui aussi oublia toute ditTérence de ses parents aux siens, et donna toute sa vie le plus grand exemple du plus honnête homme du monde avec elle, et avec toute sa famille, dont il se fit adorer. U trouva de plus dans ce mariage une femme adroite pour la cour et pour ses manèges, qui suppléa à la roideur de sa rectitude, et qui, avec une politesse qui montroit qu'elle n'oublioit point ce qu'elle étoit née , joignoit une dignité qui présentoit le souvenir de ce qu'elle étoit devenue, et un art de tenir une maison magnifique , les grâces d*y attirer sans cesse la meilleure et la plus nombreuse compagnie, et, avec cela, le savoir-faire de n'y souffrir ni mélange, ni de ces commodités qui déshonorent les meilleures maisons, sans toutefois cesser de rendre la sienne aimable, par le respect et la plus étroite bienséance qu'elle y sut toiyours maintenir et mêler avec la liberté.

Incontinent après ce mariage, M. le maréchal de Lorges en sentit la salutaire utilité; la fortune qui Tavoit tant fait attendre sembla vouloir lui en payer l'intérêt. Le maréchal de Rochefort, capitaine des gardes du corps, mourut. Il étoit le favori de M. de Louvois, qui à la mort de M. de Turenne Tavoit lait faire maréchal de France avec les autres, dont le François, fertOe en bons mots, disoît que le roi avoit changé une pièce d'or en monnoie. Quoique M. de Ihiras fût déjà capitaine des gardes du corps, M. son frère fut choisi pour la charge qui vaqua et qu'il n'auroit pu payer, ni même y songer sans son mariage.- Amsi les deux irères, maréchaux dé France, forent aussi tous deux capi-

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[1702] ÉLOGE DU HARfiCHAL BE L0RGE8. 43

taines des gardes du corps, égalité et conformité de fortune sans exemple.

Xe n*étoit pas que M. le maréchal de Lorges Teût méritée par sa complaisance. Lé roi à la tête de son armée couvroit Monsieur qui assiégeoit Boucliain, et 8*avança jusqu'à la censé ^ d'Eurebise. Le prince d*Orange se trouva campé

tout auprès, sans hauteur, ravin ni ruisseau qui séparât les deux armées. Celle du roi étoit supérieure, et reçut encore un renfort très à propos de l'armée devant Bouchain. n sembloit qu*il n*y avoit qu'à marcher aux ennemis, pour orner le roi d'une importante victoire. On balança, on coucha en bataille, et le matin suivant, H. de Louvois fit tenir au roi un conseil de guerre, le cul sur la selle avec les maréchaux de France qui se trouvèrent présents, et deux ou trois des premiers et des plus distingués d'entre les lieutenants généraux; ils étoient en cercle, et toute la cour et les officiers généraux à une grande distance laissée vide. M. de Louvois exposa le sujet de la délibération à prendre, et opina pour se tenir en repos. Il savoit à qui il avoit affaire, et il s'étoit assuré des maréchaux de Bellefonds, d'IIumières et de La Feuillade. M. le maréchal de Lorges opina pour aller donner bataille au prince d*Orange, et il appuya ses raisoiis, de manière qu'aucun de ce conseil n'osa les combattre; mais regardant M. de Louvois dont ils prirent une seconde fois Tordre de l'œil, ils persistèrent. M. le maréchal de Lorges insista, et de toutes ses forces représenta la facilité du succès, la grandeur des suites à une ouverture de campagne, et tout ce qui se pouvoit tirer d'utile et de glorieux de la présence du roi, et il réfuta aussi les inconvénients allégués, avec une solidité qui n'eut aucune réplique. Le résultat fut que le roi lui donna force louanges, mais [dit] qu'avec regret il se rendoit à la pluralité des avis. Il

1. Le mot censé désignait quelquefois une terre soumise à une certaine rederaoce appelée cent. Ces terres portaient aussi le nom de ceruive.

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