‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence 16911723 (volume 3)Chapitre 22 sur 209 · ÉLOGE DU MARÉCHAL DE LORGES · texte numérisé non relu

ÉLOGE DU MARÉCHAL DE LORGES

demeura donc là, sans rien entreprendre, tandis qu'il arriva

du renfort an prince d'Orange.

Je ne sais quoi engagea à envoyer un trompette aux ennemis, et à préférer celui d'entre eux qui en avoit le plus d'habitude. Jl ne fut pas vingt-quatre heures; il rapporta au roi que le prince d*Orange lui avoit fait voir son armée,-et lui avoit dit qu*il n'avoit jamais eu si belle peur, ni plus de certitude d'être attaqué. 11 se plut à lui expliquer les raisons de sa crainte, et de ce qu'il étoit perdu à coup sûr. Apparemment pour en donner plus de regret , et pour le plaisir de montrer à quel point il étoit tôt et bien informé» il le chargea de dire à M. le maréchal de Lorges de sa part qu'il savoit combien il avoit disputé pour engager la bataille, en peu de mots, les raisons qu'il en avoit apportées, que s'il avoit été cru, il étoit battu et perdu sans aucune ressource. Le trompette fut assez imprudent pour raconter tout cela au roi et à M. de Louvois, en présence de force généraux et seigneurs, et n*y ayant pas remarqué M. le maréchal de Lorges, il Talla chercher, et s'acquitta de ce dont le prince d'Orange l'avoit chargé pour lui. Le maréchal, de plus en plus outré de n'avoir pas été cru, sentit le poids de ce témoignage. 11 en commanda bien expressément le secret au trompette, mais il n'étoit plus temps ; et une heure après, son rapport fut la nouvelle et Fentretien de toute Tannée ; sur cela , Monsieur arriva venant de prendre Bouchain, et le roi laissa son armée à ses généraux, et pai tit avec Monsieur pour retourner à Versailles, où, à peine arrivés, Louvois qui le suivit eut la douleur d'apprendre la mort du maréchal de Rochefort, son ami, et le dépit de voir donner sa charge à M. le maréchal de Lorges.

Ce ministre n'étoit pas homme à pardonner, ni M. le ma-» réchal de Lorges à se ployer à aucune recherche. Il demeura donc à faire sa charge auprès du roi. Il ne pouvoit se plaiiidre étant le dernier des maréchaux de France. La convenance du comte de Feversham, son frère, grand cham-

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bellan de la reine d'Angleterre, femme de Charles II, grand maître de la garde-robe, et capitaine des gardes du corps de ce prince, et alors du roi Jacques II, son frère et son successeur, et général de leurs armées, engagea le roi à envoyer M. le maréchal de Lorges complimenter le roi d'Angleterre Jacques U sur la victoire que le comte de Feversham venoit de remporter contre les rebelles, qui coûta la tête sur un échafaud au duc de Monniouth, bâtard de Charles II, qui n'aspiroit à rien moins qu'à la couronne d'Angleterre, dès lors l'objet des désirs et des espérances du prince d'Orange qui Tavoit poussé et aidé pour s'en préparer les voies à luimême , dès cette année-là 1685. En 1688, M. le maréchal de Lorges, fait chevalier de Tordre dans la grande promotion du dernier jour de cette année, eut le commandement en chef de Guyenne avec tous les appointements et Tautorité du gouverneur, jusqu'à ce que M. le comte de Toulouse qui l'étoit fût en âge. Les appointements lui demeurèrent jusqu'alors; mais à peine futnl arrivé en Guyenne, qu'il fat rappelé pour le commandement de l'armée du Rhin , où il arriva comme Mavence venoit de se rendre.

Le dessein de Louvois n'étoit pas de terminer en peu de temps la guerre que son intérêt particulier venoit de rallumer, ni d'en procurer l'honneur à un général aussi peu à son gré que l'étoit M. le maréchal de Lorges. Aussi fut-ce en vain que celui-ci ne cessa de représenter l'impossibilité d'y parvenir par le côté de la Flandre, si coupé de rivières et si hérissé de places, et la facilité et Tutilité des progrès en portant le fort de la guerre de l'autre côté du Rhin, où les princes de l'empure se* lasseroient bientôt de leurs pertes, et les alliés de voir les troupes du roi au milieu de l'Allemagne. Plus il avoit raison, moins étoit-il écouté. Louvois avoit tellement persuadé le roi de ne rien tenter en Allemagne , que ce même esprit régiia après sa -mort; on a vu sur l'année 1693 ce qu'il s'y passa en présence de Monseigneur, qui s'arrêta devant Heillnronn, après ses avantages que

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la facilité de celui-là auroit comblés en ouvrant l'Allemagne. Tout ce que le maréchal de Lorges employa fut inutile peur faire résoudre Tattaque de ce poste, et le désespoir qu'il ne

put cacher de se voir arrêté en si beau chemin par l'avis de Beringhen, premier ecuyer, et de Saint -Pouange, qui accompagnoient ce prince avec la confiance du roi auprès de lui. Us n'osèrent se hasarder avec un général qui les auroit menés trop loin à leur gré, et qui l'année précédente avoit forcé par un combat le prince Louis de Bade à repasser le Rhin, l'y avoit suivi, délait et pris l'administrateur de Wurtemberg, pris deux mille chevaux qui remontèrent sa cavalerie en partie, onze pièces de canon, Pfortzheim et quelques autres places, et qui lit ensuite lever au landgrave de Hesse le siège d'Eberbourg qu'il avoit formé depuis dix jours, et tout seul avec une armée plus foible que celle du prince Louis de Bade.

Ce général , qui pendant toute cette guerre commanda toujours l'armée opposée à celle de M. le maréchal de Lorges, avoit conçu pour lui tant d'estime, qu'ayant pris un courrier de son armée avec les lettres dont il étoit chargé pour la cour, il lui en renvoya un paquet après l'avoir lu, et avoit écrit dessus ces paroles si connues : Ae sutur ultra crcpidcim. M. le maréchal de Lorges, surpris au dernier point de cette unique suscription, demanda au trompette s'il n'apportoit rien autre, qui lui répondit n'avoir charge que de lui remettre ce paquet en main propre. A son ouverture il se trouva une lettre de La Fond, intendant de son armée, qui devoit tout ce qu'il étoit et avoit à M. de Duras et à lui, par laquelle il critiquoit toute la campagne, donnoit ses avis et se prétendoit bien meilleur général. Alors M. le maréchal de Lorges vit la raison de la suscription, et remercia le prince Louis comme ce service le méritoit. Il manda La Fond qu'il traita comme il devoit , envoya sa lettre et les réflexions qu'elle méritoit, et le fit révoquer honteusement. Cette aventure n'empêcha pas depuis que les avis de La Grange, suc-

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cesseur de La Fond, préférés aux raisons de M. le maréchal de Lorges, n'aient coûté le dégât de la basse Alsace, et

n'aient pensé coûter pis, comme je l'ai raconté en son lieu, tant la plume a eu sous le roi d'avantage sur Tépée, jusque dans son métier et malgré les expériences.

J'aurois encore tant de grandes choses à dire de mon beau-père, que ce seroit passer de trop loin les bornes d'une digression que je n'ai pu me refuser. On n'a point connu une plus belle âme ni un cœur plus grand ni meilleur que le sien, et cette vérité n'a point trouvé de contradicteurs. Jamais un plus honnête homme , plus droit , plus égal , plus uni, plus simple, plus aise de senrir et d'obliger, et bien rarement aucun qui le fût autant. D*ailleurs la vérité et la candeur même, sans humeur, sans fiel, toujours prompt à pardonner, c'est encore ce dont personne n'a douté. Avec une énonciation peu heureuse et un esprit peu brillant et peu soucieux de l'être, c'étoit le plus grand sens d'homme, et le plus droit qu'il fût possible , et qui , avec une hauteur naturelle qui ne se faisoit jamais sentir qu'à propos, mais que nulle considération aussi n'en pouToit faire rien rar battre, dédaignoit les routes les plus utiles si eUes n'étoient frayées par l'honneur le plus délicat et la vertu la plus épurée. Avec la plus fine valeur et la plus tranquille , ses vues étoient vastes, ses projets concertés et démontrés; une facilité extrême à manier des troupes, l'art de prendre ses sih^tés partout, sans jamais les fatiguer, le choix exquis des postes , et toute la prévoyance et la combinaison de ses mouvements avec ses subsistances. Jamais avec lui de gardes superflues, de marches embarrassées ou inutiles, d'ordres confus. 'Il avoit la science de se savoir déployer avec justesse, et celle des précautions sans fatiguer ses ti*oupes , qui acheroient toujours sous lui leurs campagnes en bon état. J'ai ou! dire merveilles , à ceux qui l'ont vu dans les actions, du flegme sans lenteur dans ses dispositions, de la justesse de son coup d*œil, et de sa diligence à se porter et

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h remédier à tout , et à profiler de ce qui auroit échappé* à

d'autres généraux.

Plus jaloux de la gloire d'autrui que de la sienne, il la donnoit tout entière à qui la méritoit , et sauvoit les fautes avec une bonté paternelle. Aussi étoit-il adoré, dans les armées, des troupes et des officiers (généraux et particuliers, dont la confiance en lui étoit parfaite par estime. Sa compagnie des gardes avoit pour lui le même amour. Mais ce qui est bien rare, c'est que la cour si jalouse, et où chacun est si personnel, ne le chérissoit pas moins, et qu*excepté M. de Jjouvois, et encore sur le compte de M. de Turenne , il n*eut pas un ennemi » et s*acquit Testime universdle jusqu'à une sorte de vénération. Rien n'étoit égal à sa tendresse et à sa douceur dans sa famille, et au réciproque dont il y jouissoit. 11 traita toujours en tout ses neveux comme ses enfants.: il avoit beaucoup d'amis , et d'amis véritables; il sentoit tout le prix des gens et celui de Tamitié, parce que personne n'en étoit plus capable et n'avoit un meilleur discernement que lui; au reste, grand ennemi des fripons, leur fléau sans ménagement , et l'homme qui , avec le plus de simplicité et de modestie, conservoit le plus de dignité et s*attiroit le plus de considération et de respect. Le roi même, qui l'aimoit, le ménageoit ; il lui disoit sans détour toutes les vérités que ses emplois Tobligeoient à ne lui point dissimuler, et il en étoit cru par l'opinion générale de sa vérité. Avec le respect qu'il devoit au roi, il étoit hardi à rompre pour les malheureux ou pour la justice des glaces qui auroient fait peur aux plus favorisés , et plus d'une fois il a forcé le roi à se rendre, même contre son goût. Dans sa pauvreté , et depuis à la téte des armées , son désintéressement fut sans pareil, et les sauvegardes dont, au moins en pays ennemi et qui les demande, les généraux croient pouvoir profiter, jamais il n-en souilla ses mains : il avoit» disoit-il, appris cette leçon de M. de Turenne.

Tous les Bouillon loi étoient singulièrement chers à cause

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de teur onde, et , jusqu'au colonel général de la cavalerie ' ; a l'avoît tant qu'il pouvoit dans son armée, et lui témoignoit toutes sortes de prédilections. Partout U vivoit non-seulement avec toute sorte de magnificence^ mais avec splendeur, sans intéresser en rien sa modestie et sa simidicité naturelle; aussi jamais homme si aimable dans le commerce, si égal, si sûr, si aise d'y mettre tout le monde , ni plus honnêtement gai; aussi jamais homme si tendrement, si généralement, si amèrement ni si longuement regretté.

GHÂPIT&E m.

Mort de la duchesse de Gesvres. ~ Trianon. Retour de Fontainoblean. — Hortdu comte de Noaiiles. — Succès des alliés en Flandre.

— Blariborough pris et igoorammeiit relâché. — Vendôme court la même fortune. — Prince d'Harcourt salue enfin le roi.— Sa vie et son caractère, et de sa fismme. — Retour brillant du maréchal de Villeroy après une dure captivité; ta lourde et vaine méprise; est déclaré général de Tannée en Flaiidre. — Mort du chevalier de Lorraine. — Retour et opération du comte d'Estrées. — Comte d'Albert, Perlais et Conflans sortent de prison. — Charmois et du Héron chassés de Ratisbonne et de Polop^ne. — Catinat retiré ne sert plus. — Mgr le duc de Bourgogne entre dans tous les conseils.

— Ubilla assis au conseil. — Régiments des gardes espagnole et wallone. — Orry et sa fortune. — Marsin de retour. — » Dispute entre le chancelier et les évêques pour le privilège de leurs ouvrages

1. Le colonel général de la cavalerie légère était Frédério-Maurice de La Tour, comte d'Auvergne , fili du duc de Bouillon et neveu de Turenne. Cette phrase a été altérée par les anciens éditeurs qui ont cni devoir ajouter le mot régiment. Voici le texte qu'ils ont substitué à celui du manuscrit : « Tous les Bouillon lui étoient singulièrement chers à cause de son oncle, et jusqu'au régiment; colonel général de la cavalerie, il l'avoit tant qu'il pouvoit dans son armée , » etc. On a supposé que c'était le maréchal de Lorges qui était colonel général de la cavalerfe et qu'il avait dans son année un prétendu légiment de Bouillon , dont ne parle pas Saint-Simon.

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