TRIANON
Trianon. Tous les parterres changeoient tous les jours de compartiments de lleurs, et j'ai vu le roi et toute la cour les quitter à force de tubéreuses, dont Todeur embaumoit Tairi mais étoit si forte par leur quantité, que personne ne put tenir dans le jardin, quoique très-vaste et en terrasse sur un bras du canal.
Le roi revint de Fontainebleau le 26 octobre et coucha à Villeroy, où il parut prendre part comme à sa propre maison et parla fort du maréchal de Villeroy avec beaucoup d*amitié. H apprit en arrivant à Versailles la mort du second fils du duc de Noaîlles, d'un coup de mousquet dans la téte , se promenant près Strasbourg, au bord du Rhin, qui lui fut tiré de l'autre côté à balle perdue, et qui étoit dans le régiment de son frère. Il sut en même temps que la citadelle de Liège avoit été emportée d'assaut , le gouverneur et la garnison prisonniers; que la Chartreuse, que nous tenions bien fortifiée, ne tarda pas à suivre, et que son armée fort affoiblie par les détachements pour le Rhin se retiroit derrière les lignes, hors d'état de tenir la campagne, qui finit de la sorte. M. de Marlborough, en séparant la sienne, se mit sur la Meuse avec M. d'Obdam, lieutenant général des Hollandois, et M. de Galde-Mersheîm, un des députés des États généraux à l'armée des alliés. Chemin faisant, un parti de Gueldres vint sur le bord de l'eau, et, à coups de fusil , les obligea d'aborder. La capture étoit belle , mais le sot partisan se contenta du passe-port qu'avoit le député, qui fit passer Marlborough pour son écuyer et Obdam pour son secrétaire, et les laissa aller. M. de Vendôme ne Favoit pas échappé moins belle avant l'arrivée du roi d'Espagne. Il s'étoit mis dans une cassine un peu éloignée de son camp, couverte d'un petit naviglio. On eut beau lui représenter qu'il n'y étoit pas en sûreté; tout ce qu'on put obtenir fut qu'il agouteroit ime vingtaine de grenadiers à sa garde ; il étoit temps. La nuit même un détachement des ennemis vint pour l'enlever, et, sans les grenadiers, qui tinrent
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ferme et donnèrent le temps à ce qui étoit le plus à portée
d'accourir au bruit des coups de fusil, il étoit pris. Sa campagne finit aussi au commencement de novembre. Il décampa enfin le premier de Luzzara, et le prince Eugène, qui n'inquiéta point sa retraite, en décampa aussi le lendemain, et tous deux prirent leurs quartiers d*hiver et les avantages qu'ils purent.
Le prince d'Harcourt eut enfin permission de faire la révérence au roi, au bout de dix-sept ans qu'il ne s'étoit présenté devant lui. Il avoit suivi le roi en toutes ses conquêtes des Pays-Bas et de la Franche-Comté, mais il étoit demeuré peu à la cour depuis son voyage d*Espagne, où on a vu, ci-devant, que lui et sa femme avoient conduit la fiUe de Monsieur au roi Ciiarles II , son époux. Le prince d'Harcourt se mit au service des Vénitiens, se distingua en Morée, et ne revint qu'à la paix de cette république avec les Turcs. G'étoit un grand homme, bien fait, qui, avec Tair noble et de l'esprit, avoit tout à fait -celui d'un comédien de campagne. Grand menteur, grand libertin d'esprit et de corps , grand dépensier en tout , grand escroc avec effronterie , et d'une crapule obscure qui l'anéantit toute sa vie. Après avoir longtemps voltigé après son retour, et ne pouvant vivre avec sa femme, en quoi il n'avoit pas grand tort, ni s'accommoder de la cour ni de Paris , il se fixa à Lyon avec du vin, des maîtresses du coin des rues, une compagnie à l'avenant, une meute, et un jeu pour soutenir sa dépense et vivre aux dépens des dupes, des sots et des fils de gros marchands qu'il attiroit dans ses filets, n y tiroit toute la considération que lui pouvoît donner là le maréchal de Villeroy par rapport à M. le Grand, et il y passa de la sorte grand nombre d'années , sans imaginer qu'il y eût en ce monde une autre ville ni un autre pays que Lyon. A la fin il s'en lassa et revint à Paris. Le roi, qui le méprisoit, le laissoit fisdre, mais ne voulut pas le voir; et ce ne fût qu'au bout de deux mois d'instances, et de pardons [deman-
[1702] SALUE ENFIN LE ROI. t$3
dés] pour lui [de la part] de tous les Lorrains*, qu*il lui permit enfin en ce temps-ci de le venir saluer. '
Sa femme, qui étoit de tous les voyages, favorite de Mme de Matntenon, par la forte et sale raison qu'on en a
vue ailleurs, échoua pour lui sur Marly, où tous les maris alloient de droit, et sans être nommés dès que leurs femmes "Tétoient. Elle s'abstint d'y aller, espérant que, pour continuer à l'y avoir, Mme de Maintenon obtiendrait la grâce entière. Elle s*y trompa; Mme de Maintenon, qui se faisoit un devoir de la protéger en tout, ne laissoit pas d'en être souvent importunée, et de s'en passer fort bien. La peur qu'elle ne s'en passât tout à fait la fît bientôt retourner seule à Marly; et le roi tint bon à n'y jamais admettre le prince d'Harcourt; cda le ralentit sur la cour; mais il retourna peu en province et se cantonna enfin en Lorraine.
Cette princesse d'Harcourt fut une sorte de personnage qu'il est bon de faire connoître , pour faire connoître plus particulièrement une cour qui ne laissoit pas d'en recevoir de pareils, fille avoit été fort belle et galante; quoiqu'elle ne fût pas vieille, les grâces et la beauté s'étoient tournées en gratte-cul. Cétoit alors une grande et grosse créature , fort allante, couleur de soupe au lait, avec de grosses et vilaines lippes, et des cheveux de filasse toujours sortants et" traînants comme tout son habillement. Sale, malpropre, toigours intriguant, prétendant, entreprenant, toujours querellant et toujours basse comme Therbe, ou sur l'arcen-ciel, selon ceux à qui elle avoit affaire; c'étoitune furie blonde, et de plus une harpie; elle en avoit l'effronterie, la méchanceté , la fourbe et la violence ; elle en avoit l'avarice et l'avidité; elle en avoit encore la gourmandise et la
I. Le texte du manuscrit a été exactement reproduit. Les anciens éditeurs ont modifié ainsi la phrase : « Ce ne ftit qu*au bout de deux mois d'Instances et de pardons de Unu set lanùu. » Saint-Simon , toujours mal disposé pour
les Lorrains , n'a pas manqué de rappeler que Harcourt était de leur maison et que ce fut k leurs instantes sollicitations qu'il dut son retour.