‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence 16911723 (volume 3)Chapitre 25 sur 209 · S4 CARACTÈRE DE LA PRINCESSE D'HARCOURT · texte numérisé non relu

S4 CARACTÈRE DE LA PRINCESSE D'HARCOURT

promptitude à s'en soulager, et mettoit au désespoir ceux chez qui elle alloit dîner, parce qu'elle ne se faisoit faute de ses commodités au sortir de table ,^ qu'assez souvent elle n*avoit pas loisir de gagner, et salissoit le chemin d*une effroyable traînée, qui Font mainte fois fait donner au diable par les gens de Mme du Maine et de M. le Grand. Elle ne s'en embarrassoit pas le moins du monde, troussoit ses jupes et alloit son chemin, puis revenoit disant qu'elle s'étoit trouvée mal : on y étoit accoutumé.

Elle faisoit des affaires à toutes mains, et courdt autant pour cent francs que pour cent mille ; les contrôleurs généraux ne s'en défaisoient pas aisément; et , tant qu'elle pouvoit, trompoit les gens d'affaires pour en tirer davantage. Sa hardiesse k voler au jeu étoit inconcevable, et cela ouvertement. On l'y surprenoit , elle chantoit pouille et empochoit; et comme il n'en étoit jamais autre chose, on la regardoit comme une harengère avec qui on ne vouloit pas se commettre, et cela en plein salon de Marly, au lansquenet, en présence de Mgr et de Mme la duchesse de Bourgogne. A d'autres jeux, comme l'hombre, etc., on l'évitoit, mais cela ne se pouvoit pas toujours; et comme elle y voloit aussi tant qu'elle pouvoit, elle ne manquoit jamais de dire à la fin des parties qu'elle donnoit ce qui pouvoit n'avoir pas été de bon jeu et demandoit aussi qu'on le lui donnât, et s'en assuroit sans qu'on lui répondît. C'est qu'elle étoit grande dévote de profession et comptoit de mettre ainsi sa conscience en sûreté, parce que, s^outoitelle, dans le jeu il y a toijyours quelque méprise. Elle aUoit à toutes les dévotions et communioit incessamment, fort ordinairement après avoir joué jusqu'à quatre heures du matin.

Un jour de grande l'été à Fontainebleau, que le maréchal de Villeroy étoit en quartier, elle alla voir la maréchale de Yilleroy entre vêpres et le salut. De malice, la maréchale lui proposa de jouer, pour lui faire manquer le salut.

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L'autre s'en défendît, et dît enfin que Mme de Maintenon y devoit aller. La marécliale insiste, et dit que cela étoit plaisant, comme si Mme de Maintenon pouvoit voir et remarquer tout ce qui seroit ou ne serait pa? à la ckuq>eUe. Les Yoilà au jeu. Au sortir du salut, Mme de Mamtenon, qui presque jamais n'alloit nulle part, s'avise d*aller voir la maréchale de Yilleroy, devant l'appartement de qui elle passoit au pied de son degré. On ouvre la porte et on l'annonce; voilà un coup de foudre pour la princesse d'Harcourt. « Je suis perdue s*écria-t<^e de toute sa force , car elle ne pouvoit se retenir; elle me va voir jouant, au lieu d'être au salut, » laisse tomber ses cartes, et soi-même dans son fauteuil tout éperdue. La maréchale rioit de tout son cœur d'une aventure si complète. Mme de Maintenon entre lentement, et les trouve en cet état avec cinq ou six personnes. La maréchale de Yilleroy, qui avoit infiniment d'esprit, lui dit qu'avec l'honneur qu'elle lui faisoit, elle causoit un grand désordre; et lui montre la princesse d'Harcourt en désarroi. Mme de Maintenon sourit avec une majestueuse bonté, et s'adressant à la princesse d'Harcourt : « £st-ce comme cela, lui dit-elle, madame, que vous allez au salut aujourd'hui? » Là-dessus la- princesse d'Harcourt sort en furie de son espèce de pâmoison; dit que voilà des tours qu'on lui fait, qu'apparemment Mme la maréchale de Yilleroy se doutoit bien de la visite de Mme de Maintenon , et que c'est pour cela qu'elle l'a persécutée de jouer, pour lui faire manquer le salut. « Persécutée! répondit la maréchale , j'ai cru ne pouvour vous mieux recevoir qu'en vous {nroposant un jeu; il est vrai que vous avez été un moment en peine de n'être point vue au salut, mais le goût l'a emporté. Voilà, madame, s'adressant à Mme de Maintenon, tout mon crime,» et de rire tous, plus fort qu'auparavant. Mme de Maintenon, pour faire cesser la querelle, voulut qu'elles continuassent déjouer; la princesse d'Harcourt grommelant toujours, et toiiyours éperdue, ne savoit ce qu'elle faisoit, et la furie

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