‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence 16911723 (volume 3)Chapitre 29 sur 209 · MORT DU CHEVALIER DB LORRAINE · texte numérisé non relu

MORT DU CHEVALIER DB LORRAINE

d*y avoir un ami de peu de lumières, accoutumé à n'avoir point de secret pour lui et à s'en laisser conduire en beaucoup de choses. U Ht tout ce qu'il put pour le persuader qu'établi aussi complètement qu'il étoit, ce seroit mettre un comble solide à sa fortune , auquel nul autre portant épée n*étoit panrenu de ce règne, que le duc de BeauYÎlliers. Le maréchal en convint, il lui avoua môme qu'à ce qui se passoit du roi à lui, il pouvoit se flatter que d'être admis au conseil ne seroit pas une grâce difficile ; mais il soutint que quitter le commandement des armées sur les malheurs qui lui étoient arrivés, ce seroit se déishonorer.

Un homme de peu d'esprit et de sens, et qui se croit beaucoup de l'un et de l'autre, s'entête aisément. Jamais le chevalier de Lorraine ne put le tirer de ce faux raisonnement. Il ne mit guère à se r^[»entir de n'avoir pas suivi un conseil si salutaire. U fut peu de jours après déclaré général de Tannée de Flandre; mais le chevalier de Lorraine n'en vit pas le triste succès. Il avoit eu une légère attaque d'apoplexie pendant Fontainebleau . 11 n'en avoit pas quitté sa vie ordinaire. Jouant à l'hombre dans son appartement du PalaisrRoyal, après son diner, le 7 décembre, il lui en prit une seconde, et perdit en même temps connoissance; il en mourut vingt-quatre heures après, sans que la connoissance lui fût 'revenue, n'ayant pas encore soixante ans. Il étoit lieutenant général, et avoit servi sous le roi à toutes ses conquêtes. Monsieur lui avoit donné les abbayes de Saint- Benoît-sur-Loira, Saint-Père en Vallée à Chartres, de la Trinité de Tiron et de Saint-Jean des Vignes à Soissons. Il les garda toute sa vie; et outre ce qu'il avoit tiré de Monsieur, qui étoit immense, il avoit de grosses pensions du roi, et souvent des gratifications très-considérables. Peu de gens le regrettèrent , excepté Mlle de Lislebonne qu'on croyoit qu'il avoit épousée secrètement depuis longtemps. J'ai assez parlé ailleurs de ces personnages, pour n'avoir rien à y ajouter.

[1702] RETULA DU COMTii; D'£STRÉ£S. 6i

Le comte d'Estrées arriva de Toulon et a'arréta à Essonne, où toute sa famille l'alla trouver. Ce fut, au retour, force

plaisanteries k sa femme ; il fut rapporté à peine à Paris, où peu de jours après, c'est-à-dire le 23 novembre, on lui fit une grande opération qu'on n'expliqua point, mais qu*on prétendit qui Tempécheroit d'avoir des enfants. Son beaufrère, le duc de Guiche, obtint en même temps pour une confiscation de vingt mille livres de rente sur les biens des Hollandois en Poitou. Lui et sa femme, qui étoient mal dans leurs affaires, étoient conUnuellement à l'afi'ût d'en faire, et les contrôleurs généraux avoient ordre de ne leur en refuser aucune possible, ni à la maréchale de Noailles. H est incroyable tout ce qu'ils en firent.

Le roi permit aussi en même temps au comte d'Albert de sortir de la Conciergerie, où il étoit depuis deux ans, quoique le parlement l'eût absous du duel dont il étoit accusé; mais il demeura cassé. Pertuis, en prison aussi depuis neuf ans, et le marquis de Gonflans aussi, pour 8*étre aussi battus, en sortirent de même, mais sans rentrer dans le service.

Gbarmois, envoyé du roi à Ratisbonne, en avoit été cliassé fort brusquonent, il y avoit trois mois. Du Héron, envoyé dm roi en Pologne, Ait traité de même en ce temps-d; et Boneu, envoyé du roi près du roi de Suède, passant pays sur la foi de son caractère, fut enlevé par les Polonois. On arrêta à Paris tous ceux de cette nation et tous les Saxons qui s'y trouvèrent; etj pour s'assurer mieux de la Lorraine, on occupa Nancy, au cuisant regret de M. et de Mme de Lorrdne, qui s*en allèrent pour toi]gours à Luné-* ville d'où ils ne sont plus revenus à Nancy. Le maréchal Catinat, qui ne venoit presque point à la cour, et des moments, eut une audience du roi dans son cabinet, à l'issue de son lever, courte et honnête, et de la part du maréchal fort froide et réservée, après laquelle on sut qu*il ne serviroît plus.

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