‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence 16911723 (volume 3)Chapitre 38 sur 209 · CHAMILLY · texte numérisé non relu

CHAMILLY

8*attachèrent à M. le Prince, le suivirent partout, en ftii^nt

estimés; cet aîné, depuis son retour de Flandre, se distingua tellement aux guerres de Hollande, sous les yeux du roi, qu'il en acquit assez de part dans son estime et dans sa confiance pour encourir la jalousie et de là la haine de Louvois, malgré lequel pourtant il alloit être maréchal de France lorsqu'il mourut, et que le roi a dit depuis qu'il lui ' avoit destiné la première compagnie de ses gardes du corps qui viendroit à vaquer.

Sous ce frère, celui dont je parle, de six ans plus jeune, commença à se distinguer, n avoit servi avec réputation en Portugal et en Candie. A le voir et à l'entendre, on n'auroit jamais pu se persuader qu'il eût inspiré un amour aussi démesuré que celui qui est l'àme de ces fameuses Lctirts portuijaises, ni qu'il eût écrit les réponses qu'on y voit à cette religieuse. Entre plusieurs commandements qu'il eut pendant la guerre de HolkuidO) le gouvernement de Grave l'illustra par cette admirable défense de plus de quatre mois,, qui coûta seize mille honnnes au prince d'Orange, dont il mérita les éloges, et à qui il ne se rendit qu'avec la plus honorable composition, sui' les ordj:es réitérés du roi. Ce fameux siège. Tavança en grades et en dhrers gouvernements, sans ceaser de servir, malgré la haine de Louvois qu'il avoit héritée de son frère, qui toutefois ne put empêcher que, lorsque le roi se saisit de Strasbourg au printemps de 1685, il ne lui en donnât le gouveniement; mais le ministre s'en vengea, en y tenant le commandant en chef de l'Alsace, $k>nt le dégoût bannit presque teiyours Chandliy de Strasbourg. La même cause Tempécha d'être du nombre de tant de militaires qm furent chevaliers de l'ordre à la fin de 1688, et Bai bezieux ne lui fut pas plus favorable que son père. La femme de son successeur se trouva amie de celle de Chamilly, qui étoit une personne singulièrement accomplie, à qui Louvois même avoit eu peine à résister. Cétoit une vertu et une piété toujours égale dès sa première

[17a3] CHAMILLY. 81

jeunesse, mais qui n'étoit que pour elle ; beaucoup d*esprit et du plus aimable et fait exprès pour le monde, un tour, une aisance, une liberté qui ne prenoit jamais rien sur la bienséance, la modestie, la politesse, le discernement, et ayec cela un grand sens, beaucoup de gaieté, de la noblesse et même de la magnificence, en sorte que, tout occupée de bonnes œuvres , on ne Tauroit crue attentive qu'au monde et à ce qui y avoit rapport. Sa conversation et ses manières faisoient oublier sa singulière laideur : T union entre elle et son [mari] avoit toujours été la plus intime.

G*étoit un grand et gros homme, le meilleur homme du monde, le plus brave et le plus plein d'honneur, mais si bôte et si lourd, qu'on ne comprendt pas qu'il pût avoir quelque talent pour la guerre. L'âge et le chagrin l'avoient fort approché de l'imbécile. Ils étoient riches chacun de leur côté, et sans enfants. Sa femme, pleine de vues, séchoit pour lui de douleur. Dans les divers commandements et gouvernements où elle Tavoit suivi, elle avoit eu l'art de tout faire, de suppléer jusqu'à ses fonctions,' de laisser croire que c'étoit lui qui faisoit tout, jusqu'au détail domestique, et partout ils s'étoient fait aimer et respecter, mais elle singulièrement. Par Chaniillart, elle remit son mari à flot, qui lui procura ce commandement de la Uochelle et des provinces voisines qu'avoit eu le maréchal d'Ëstrées, avant qu'il allât en Bretagne, et le porta ainsi au bAton d'autant plus aisément, que le roi avoit toiiyours eu pour lui de l'estime et de l'amitié : sa promotion trop retardée fut généralement applaudie.

Le comte d'Estrées fut heureux. Son père, qui s'étoit fort distingué à la guerre et lieutenant général dès 1655, fut choisi pour passer au service de mer, lorsque Golbert fit prendre au roi la résolution de rétablir la marine en 1668. n y acquit de la gloire dès sa première campagne, qui fut en Amérique, au retour de laquelle il fut vice-amiral. M. de Seignelay, ami du comte d'Estrées, contribua fort à lui IV 6

82 ËSTKÉËS. [1703]

faire donner la survivance de cette charge en 1684, à Tâge de vingt-quatre ans, mais à condition de passer un certain

nombre d'années parles degrés, et que son ancienneté de lieutenant général ne lui seroit comptée que du jour qu'il lui seroit permis d'en servir. Seignelay, maître de l'expédition, et ministre audacieux qm sa^oit nuire et servir mieux que personne, omit exprès cette demi^ condition. Le comte d'Estrées, servant à terre au siège de Barcdone, prise en 1697 par M. de Vendôme, prétendit, sinon ne pas rouler avec les lieutenants généraux comme vice-amiral ayant amené là une escadre, au moins être le premier d'entre eux. Sur cette dispute, Pontchartrain, encore secré~ taire d*État de la marine et ami particulier de tous les Estrées, trancha la difficulté en faisant remonter Fanciennoté du comte d'Estrées à la date de sa survivance ; il remporta sur la mémoire du roi, qui se souvenoit très-bien de la condition qu'il avoit commandée et qui se trouva omise, et de cette façon cette ancienneté demeura fixée à l'année 1684. Lorsqu'il fut question de faire ces maréchaux de France, Ghâteaurenauld, l'autre vice-amiral qu'on voulut faire, se trouva moins ancien lieutenant général et viceamiral que le comte d'Estrées. Ce dernier avoit pour lui Pontchartrain père et iils, qui pour ia marine vouloient avoir deux bâtons; et mieux qu'eux alors, le groupe des Noailles, dont la faveur étoit au.plus haut point, la considération du maréchal et du cardinal d'Estrées, celle des enfances de la comtesse d'Estrées, dont le roi s'amusoit beaucoup. Le sujet de plus n'avoit contre lui qu'un âge disproportionné de celui des autres candidats; il avoit vu beaucoup d'actions par terre et par mer, et commandé en chef en la plupart des dernières avec succès, réputation et beaucoup de valeur; il entendoit bien la marine, étoit appM-* qué, avec de l'esprit et du savoir. Tout cela ensemble , fondé sur le bonheur de sa survivance à vingt-quatre ans, et du trait hardi de Seignelay, le fit huit ans après maréchal de France*

[1703] ESTRËES. S8

G'étQit un fort honnête homme, mais qui ayant été longtemps fort pauvre, ne s'épargna pas à se faire riche du temps du fameux Law, dans la dernière régence, et qui y réussit prodigieusement, mais pour vivre dans une grande ma^^cence et fort désordonnée. Ce qu'il amassa de livres rares et curieux, d'étoffes, de porcelaine, de diamants, de bijoux, de curiosités précieuses de toutes les sortes, ne se peut nombrer, sans en SToir jamais su user. D avoit cinquante-deux mille volumes, qui toute sa vie restèrent en ballots presque tous à l'hôtel de Louvois, où Mme de Courtenvaux, sa sœur, lui avoit prêté où les garder. 11 en étoit de même de tout le reste. Ses gens, lassés d'emprunter tous les jours du linge pour de grands repas qu'il donnoit; le pressèrent tant un jour d'ouvrir des coffres qui en étoient pleins et qu'il n'avoit jamais ouverts depuis dix ans qu'il les avoit fait venir de Flandre et de Hollande , qu'il y consentit. U y en avoit une quantité prodigieuse. On les ouvrit et on les trouva tous coupés à tous leurs plis, en scNPte que pour les avoir gardés si longtemps tout se trouva perdu.

n alloit toujours brocantant. Il se souvint d'un buste de Jupiter Ammon d'un marbre unique et de la première antiquité qu'il avoit vu quelque part autrefois, bien fâché de l'avoir manqué, et mit des gens en campagne pour le rechercher. L'un d'eux lui demanda ce qu'il lui donneroit pour le lui faire avoir, il lui promit mOle écus. L'autre se mit à rire, et lui promit de le lui livrer pour rien, ni pour achat ni pour sa peine, et lui apprit qu'il étoit dans son magasin, où sur-le-champ il le mena et le lui montra. On ne tariroit point sur les contes à en rapporter, ni sur ses dis* tractions.

Avec de la capacité, du savoir et de l'esprit, c'étoit un esprit confiis. On ne le débrouilloit point quand il rappoi^

toit une affaire. Je me souviens qu'un jour au conseil de régence, M. le comte de Toulouse qui, avec bien moins d*esprit, étoit la justesse, la précision et la clarté même»

Page 1