ESTRÉES
et auprès duquel j'étois toujours assis par mon rang, me dit
en nous mettant à la table que le maréchal d'Estrées alloit rapporter une affaire du conseil de marine qui étoit importante, mais où je n'entendrois rien à son rapport, et qu'il me pnoit qu'il me la pût expliquer tout bas, coimne cela se faisoit à l'oreille pendant que le maréchal rapportoit; j'entendis assez l'affaire pour être de l'avis du comte de Toulouse, mais non pas assez distinctement pour bien parler dessus, de manière que quand ce fut à moi à opiner qui parlois toujours immédiatement avant le chancelier, et le comte de Toulouse immédiatement après, je souris et dis que j'étois^ de l'avis dont seroit M. le comte de Toubuse. Voilà la compagnie bien étonnée, et M. le duc d'Orléans à me dire en riant que ce n'étoit pas opiner. Je lui en dis la raison que je viens d'expliquer et conclus à ce que j'avois déjà fait, ou que la voix de M. le comte de Toulouse fût comptée pour deux, et l'affaire passa ainsi. La Vrillière.disoit de lui que c'étoit une bouteiUe d'encre, qui, renversée, tantôt ne donnoit rien, tantôt filott menu , tantôt laissoit tomber de gros bourbillons, et cela étoit vrai de sa manière de rapporter et d'opiner. 11 étoit avec cela fort bon homme, doux et poli dans le commerce, et de bonne compagnie; mais bien glorieux et aisé à égarer, grand courtisan quoique non corrompu, n faut achever de lui donner quelques moindres traits.
Il aimoit fort Nanteuil, et y avoit dépensé follement à un potager. Il y menoit souvent du monde, mais ni portes ni fenêtres qui tinssent. 11 lit boiser toute sa maison. Sa boiserie préteà poser tout entière, on Tamena et on la mit en pile tout plein une grande salle. Il y a bien vingt-cinq ans^ elle y est encore, et le pont d'entrée, il y en a autant que personne n'a osé y passer qu'à pied. Il s'impatienta d'ouïr toujours vanter ces veaux de Royaumont que M. le Grand y faisoit nourrir d'œuls avec leurs coquilles et de lait , dont il donnoit des quartiers au roi> et qui étoient excellents. 11 en
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voulut faire engraisser un à Nanteuil de môme. On le flt, et quand il fut bien gras on le lui manda. Lui compta qu'en continuant à le nourrir, il engraisseroit bien davantage. Cela dura ainsi plus de deux ans, et toujours en œufs et en lait, dont les comptes allèrent fort loin pour en faire enfin un taureau qui ne Ait bon qu*à en faire d'autres. Avec cela grand chimiste, grand ennemi des médecins, il donnoit de ses r^ mèdes et y dépensoit fort à les faire, et, de la meilleure foi du monde, se traitoit lui-même le premier. Il vécut toujours fort bien avec sa femme, elle avec lui, chacun à leur manière.
GhÂteaurenauld, du nom de Rousselet, inconnu entièrement avant le mariage de son bisaïeul avec une sœur du . cardinal et du maréchal de Retz, à l'arrivée obscure des Gondi en France , fut le plus heureux homme de mer de son temps, où il gagna des combats et des batailles, et où il exécuta force entreprises difficiles, et fit beaucoup de belles actions. L'aventure de Vigo , racontée ailleurs , ne dut pas lui être imputée, mais à Topiniàtreté des Espagnols à qui il n'en put persuader le danger. Elle eut pourtant besoin de toute la protection de Pontchartrain auprès du roi. Ce secrétaire d'État s'étoit coiffé de Ghâteaurenauld, et il étoit de plus bien aise de décorer la marine. La pruniotion de ce vice-amiral fut fort applaudie; il y avoit longtemps qu'il avoit mérité le bAton.
Cétoit un petit homme goussaut, blondasse, qui paroissoit hébété, et qui ne trompoit guère. On ne comprenoit pas à le voir qu'il eti pu jamais être bon à rien. Il n*y avoit pas moyen de lui parler, encore moins de l'écouter, hors quelques récits.d'actions de mer. D'ailleurs bon homme et honnête homme. Depuis qu'il fut maréchal de France il alloit assez souvent à Marly, où quand il s*approchoit de quelque compagnie, chacun toumoit à droite et à gauche. ,
n étoit Breton , parent de la femme de Cavoye qui avoit une maison charmante à Lucienne tout auprès de Marly, où Cavoye alloit souvent dîner avec bonne compagnie et la
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plupart gens de faciende et de manège, où tout se savoit, où il se brassoit mille choses avec sûreté, parce que le roi aimoit Cavoye, et ne se défioit point de ce qui alloit chez lui. C*étoit un monde trayé, et ce qui étoit hors de ce cerde ne à'ezposoit pas à l'y troubler. M. de Lauzun» trop craint pour ètare jamais de quelque chose et qui le trouvoit fort mauvais, voulut au moins se divertir aux dépens de gens avec qui il n'avoit point d'accès. Il se mit au commencement d'un long voyage de Marly à accoster Châteaurenauld, puis à lui dire que comme son ami il vouloit l'avertir que Cavoye et sa femme, qui se faisoient honneur de lui appartenhr, se plaignoient de ce qu'il ne les voyoit point, et qu'il n*alloit jamais chez eux à Lucienne, où ils avoient toujours bonne compagnie, que c' étoit des gens que le roi aimoit, qui étoient considérés, qu'il ne falloit point avoir contre soi, quand on en pouvoit aussi aisément faire ses amis, et qu'il lui conseilloit comme le sien d*a)W à Luci^uie et souvent et longtemps, et de les laisser fake et dire ; qu'U l'avertissoit qu*fls avoient la fantaisie de recevoir froidement, et de faire tout ce qu'il falloit pour persuader aux gens qu'ils ne leur faisoient pas plaisir d'aller chez eux, mais que c'étoit un jargon et une marotte, que chacun avoit ses manières et sa fantaisie, que telle étoit la leur; mais qu'au fond ils seroient outrés qu'on les en crût et qu'on s'y arrêtât , et que la preuve en étoit au monde qui partout et surtout à Lucienne abondoit chez eux. Le maréchal fut ravi de recevoir un avis si salutaire, se prit à se disculper sur Cavoye, à remercier, et surtout à assurer M. de Lauzun qu'il proûteroit de ses bons conseils. Celui-ci lui fit entendre qu'il ne falloit jamais faire semblant qu'il lui eût donné cet avis, et le quitta bien résolu au secret et à s'établir promptement à Lucienne.
Il ne tarda pas à y aller. A son aspect, voilà tout en