‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence 16911723 (volume 3)Chapitre 45 sur 209 · TALLARD · texte numérisé non relu

TALLARD

tous deux se jouant du détail; tous deux adorés de leurs généraux et depuis qu*ils le furent adorés aussi des offiders

généraux et particuliers et des troupes , sans abandonner la discipline; tous deux arrivés par le service continuel d'été et d'hiver et eniln par les ambassades , Harcourt plus haut avec Mme de Maintenon en croupe, Tallard plus souple; tous deux avec la même et la môme sorte d'ambition; et le dernier porté par le maréchal de Villeroy, et à la fin par les Soubise. Une alliance, point extrêmement jiroche, commença et soutint sa lortune dans un temps où les parents se piquoieat de le sentir. La mère de Tallard étoit hlle d'une sœur du jNremier maréchal, de Yilleroy remariée depuis à Courc^es, sous le nom duquel elle fit tant de bruit en son temps par ses galanteries. Elle mourut en 1688, et le maréchal son frère en 1685. La mère de ïallard étoit fort du grand monde. Tallai"d, nourri dans l'intime liaison des Yilleroy et courtisan du second maréchal, s*initia dans toutes les bonnes compagnies de la cour.

G'étdt un homme de médiocre taille avec des yeux un peu jaloux, pleins de feu et d'esprit, niais qui ne voyoient goutte; maigre, hâve, qui représentoit l'ambition, l'envie et Tavarice; beaucoup d'esprit et de grâces dans l'esprit, mais sans cesse battu du diable par son ambition, ses vues, ses menées, ses détours, et qui ne pensoit et ne respiroit autre chose. J*en ai parlé ailleurs , et j'aurai lieu d'en parler plus d'une fois encore. Il suffira de dire ici, que qui que ce soit ne se Hoit en lui, et que tout le monde se plaisoit en sa compagnie.

Harcourt, j'en ai beaucoup parlé en divers endroits, et j'aurai occasion d'en parler bien encore. Je pense en avoir

assez dit pour le faire connoître. C'étoit un beau et vaste génie d'homme, un esprit charmant, mais une ambition sans bornes, une avarice sordide, et quand il pouvoit prendre le montant, une hauteur, un mépris des autres, une domination insupportable; tous les dehors de la vertu, tous

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les langages, mais, au fond, rien ne loi ooûtoit pour arriTer à ses fins; toutefois plus honnêtement eorrompu qu*HuxéUes

et même que Tallard et Tessé; le plus adroit de tous les hommes en ménagements et en souterrains, et à se concilier Testime et les vœux publics sous une écorce d'indiffé^ rence, de simplicité , d'amour de sa campagne et des soins domestiques , et de faire peu ou point de cas de tout le reste, n sut captiver Louyois, être ami de Barhezieux et s'en faire respecter, plus encore de Chamillart jusqu'à ce qu*il trouvât son bon à le culbuter, et de Desmarets , fort bien avec Monseigneur et la Ghoin, et avec eux tous sur un pied de seigneur et de grande estime. On a vu pourquoi et conunent il étoit si bien avec Mme de Maintenon. Gela même Fécarta des ducs de Ghevreuse et de Beauvilliers et de Mgr le duc de Bourgogne môme, sans rien perdre du côté de Mme la duchesse de Bourgogne. Il savoit tout allier et se rallier, jusqu'aux bâtards, quoique ami de toute sa vie de M. de Luxembourg, de M. le duc et de M. le prince de Gonti. 11 étoit assez supérieur à lui-même pour sentir ce qui lui manquoit du côté de la guerre, quoiqu'il en eût des parties, mais les grandes il n'y atteignoit pas; aussi, fort dissemblable en tout au maréchal de Villeroy, touma-t-il court vers le conseil dès qu'il espéra y pouvoir entrer.

Aucun seigneur n'eut le monde et la cour si généralement pour lui, aucun n'étoit plus tourné à y faire le premier personnage , peu ou point de plus capaUes de le soutenir; avec cela beaucoup de hauteur et d'avarice, qui toutefois ne sont pas des qualités attirantes. Pour la première il la savoit ménager; mais l'autre se montroit à découvert jusque par la singulière firugalité de sa table à la cour, où fort peu de • gens étoient reçus, et qu'il avoit avancée à onze heures le matin, pour en bannir mieux la compagnie, n mêloit avec grâce un air de guerre à un air de cour, d'une façon tout à lait noble et naturelle. Il étoit gros, point grand, et d'une laideur particulière, et qui surprenoit , mais avec des yeux

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si vifs et un regard si perçant, si haut et pourtant doux, et toute une physionomie qui petilloit tellement d'esprit et de grâce, qu*à peine le trouvoit-on laid. Il s'étoit démis une hanche d'une chute qu'il fît du rempart de Luzemhourg en bas» où il commandoit alors, qui ne fiit jamais bien remise et qui le fit demeurer fort boiteux et fort vilainement , parce que c*étoît en arrière; naturellement gai, et aimant à s'amuser.

Il prenoit autant de tabac que le maréchal d'Huxelles, mais non pas si salement que lui, dont l'habit et la cravate en étoient toujours couverts. Le roi haissoit fort le tabac. Harcourt s'aperçut, ea. lui parlant souvent, que son tabac lui faisoit peine; il craignit que'cette répugnance n^éloignftt ses desseins et ses espérances. 11 quitta le tabac tout d'un coup; on attribua à cela les apoplexies qu'il eut dans la suite, et qui lui causèrent une terrible fîn de vie. Les médecins lui en firent reprendre l'usage pour rappeler les humeurs à leur ancien cours, et les détourner de celui qu'elles avoient pris, mais il étoit trop tard; rinterruption avoit été trop longue, et le retour au tabac ne lui servit de rien. Je me suis étendu sur ces dix maréchaux de France ; le mérite de quelques-uns m'y a convié, mais plus encore la nécessité de faire connoitre des personnages qu'on verra beaucoup figurer en plus d'une façon, comme les maréchaux d'Entrées, d'Huxelles, de Tessé, de TaUard et d'Harcourt. Reprenons maintenant le courant.

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COMTE D*ËTREUX

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