‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence 16911723 (volume 3)Chapitre 44 sur 209 · T£SSÉ · texte numérisé non relu

T£SSÉ

nulle de colonel général des carabins * qui le porta, pour la

supprimer, à celle de mestre de camp général des dragons , qui lut créée pour lui dès 1684, étant à peine brigadier, et il venoit d'être fait maréchal de camp en 1688, quand Louvois le iit faire chevalier de Tordre. Trois ans après, il eut le meilleur gouremement de Flandre qui est Ypres, et, en 169S, il fut tout à la fois lieutenant gén^d et colond général des dragons.

C'étoit un Manceau , digne de son pays : fin, adroit, ingrat à merveille, fourbe et artificieux de même. On a en vu cidevant un étrange échantillon avec Gatinat, auquel il dut le comble de sa fortune, pour s*âever sur ses ruines. H avoit le jargon des femmes, assez celui du courtisan, tout à fait Tair du seigneur et du grand monde, sans pourtant dépenser; au fond, ignorant à la guerre qu'il n'avoit jamais faite, par un hasard d'avoir été partout et de s'être toujours trouvé à côté des actions et de presque tous les sièges. Avec un aur de modestie, hardi à se faire valoir et à insinuer tout ce qui lui étoit utOe, toujours au mieux avec tout ce qui lût en crédit, ou dans le ministère, surtout avec les puissants valets. Sa douceur et son accortise le firent aimer, sa fadeur et le tuf, qui se trouvoit bientôt pour peu qu'il fût recherché, le firent mépriser. Conteur quelquefois assez amusant, bientôt après plat et ennuyeux, et toujours plein de vues et de mandes, il sut profiter de ses bassesses auprès du maréchal de Villeroy, de Vendôme, de Vaudemont, et par ses souplesses auprès de Chamillart, de Torcy, de Pontchartrain, de Desmarets , surtout auprès de Mme de Maintenon , chez qui Chamillart d'un côté, et Mme la duchesse deitourgogne de l-autre, f initièrent. 11 sut tirer un merveilleux parti du mariage de cette princesse qu'il avoit eondu, et de toute la privance que la tendresse du roi et de Mme de Maintenon

1. Les carabins étaient un corps de cavalerie légère souvent cité SOUS Henri lY et Louis Xill } il fut supprimé par Louis XiV.

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lui avoit donnée arec eux; elle se piqua d*aimer et de servir Tessé, comme ayant été Fouvrier de son bonheur; elle sentit qu'en cela même elle plaisoit au roi, à Mme de Maintenon, à Mgr le duc de Bourgogne, et Tessé en sut bien profiter. £lle ne laissoit pas d'être quelquefois peinée et même embarrassée des pauvretés qui lui échappoîent souvent, et de l'avouer à quelques-unes de ses dames du palais. L'esprit n'étoit pas son fort; un grand usage du monde y suppléoit et une fortune toujours riante, et ce qu'il avoit d'esprit tout tourné à Tadresse, la ruse et les souterrains, el tout fait pour la cour, n se retrouvera en plus d'un en* droit dans la suite.

Hontrevel prîmoit de loin cette promotion j)ar la naissance. Il se pouvoit dire aussi que, jointe à une brillante valeur et à une figure devenue courte et goussaude, mais qui avoit enchanté les dames, elle suppléoit en lui à toute autre qualité. Le roi qui se prendt fort aux figures (et celle de Tessé ne lui fut pas inutile) et qui avoit toujours du foible pour la galanterie, s'étoit fort prévenu pour Montrevel. La même raison le lia avec le maréchal de Villeroy, qui fut toujours son protecteur. G'étoit raison : jamais deux hommes si semblables, à la différence du désintéressement du maréchal de Villeroy et du pillage de Montrevel, né fort pauvre et grand dépensier, qui auroit dépouillé les autels. Une veine de mécontentement du duc de Chevreuse résolut le roi à le faire défaire de la compagnie des chevau-légers de sa garde en faveur de Montrevel. Il lui en fit la confidence sous le plus entier secret. Montrevel, enivré de sa fortune, ne se put contenir ; il en fit confidence à La Feuillade, son ami. Celui-ci, qui ne l'étoit que de la fortune, et que sa haine pour Louvois avoit lié avec Colbert, courut l'avertir du danger de son gendre. Colbert en parla au roi, qui, moins touché en faveur de Chevreuse que piqué contre Montrevel d'avoir manqué au secret, rassura la charge à Ghe- Treuse, et fut longtemps à faire sentir son mécontentement nr 7

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à Montrevèl. Mais le goût y étoit ; sa sorte de fatuité, qui pourtant éioit extrême, étoit toute faite pour le roi. Les daines, les modes, un gros jeu , un langage qu'il s'étoît fait

de phrases comme en musique, mais tout à fait vides de sens et fort ordinairement de raison, les grands airs, tout celaimposoit aux sots, et plaisoit merveilleusement au roi, soutenu d'un service très-assidu dont toute Tâme n'était qu'ambition et valeur, sans qu'il ait su jamais distinguer sa droite d*avec sa gauche, mais couvrant son ignorance universelle d'une audace que la faveur, la mode et la naissance protégeoient. Il fut commissaire général de la cavalerie avant Yillars, il eut le gouvernement de Mont-Royal, il commanda en chef dans les pays de Liège et de Cologne, où il ne s'oublia pas. Sa probité ne passoit pas ses lèvres ; son peu d'esprit découvroit ses bas manèges et sa fausseté; valet, et souverainement glorieux, deux qualités fort opposées, qui néanmoins se trouvent très-ordinairement unies, et qu'il avoit toutes deux suprêmement. Tel qu'il étoit, le roi se complut à le faire maréchal de France, et, n'osant lui confier d'armée, à le faire subsista* par des commandements de province qu'il pilla sans en être mieux. Il se retrouvera i)lus d'une fois dans ces Mémoires, Rien de plus ridicule que sa fin.

Tallard étoit tout un autre homme. Harcourt et lui se pouvQÎent seuls disputer d'esprit, de finesse, d'industrie, de manège et d'intrigue, de désir d'être, d'envie de plaire, et de charmes dans le conmierce de la vie et dans le commandement. L'application, la suite, beaucoup de talents étoient en eux les mêmes , l'aisance dans le travail , et tous deux jamais un pas sans vue , en apparence même le plus indifiérent; l'ambition pareille, et le même peu d'égards aux moyens; tous deux, doux, polis, afl&bles, accessibles en tous temps, et capables de servir quand il n'y alloit de guère, et de peu de dépense de crédit; tous deux les meilleurs intendants d'armée et les meilleurs munitionnaires;

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