‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence 16911723 (volume 3)Chapitre 86 sur 209 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Desmarets enfin présenté au rd. — Voyage de Fontainebleau. — Desmareto directeur des finances, et Rouillé conseiller d'État surnuméraire. — Cour de Saint-Germain à Fontainebleau. — Mort du duc de Lesdiguières; son caractère. — Canaples duc de Lesdiguières. — Mort de Saint-Évrcmond ; sa disgrâce; sa cause. — Barbezièrcs relâché. — L'archiduc déclaré roi d'Espagne, sous le nom de Charles 111, par l'empereur. — Prince Eugène président du conseil de guerre de l'empereur. — Ragotzi, — Bataille d'Hochstedt gagnée sur les Impériaux. — Grand Seigneur déposé. — Rupture avec le doc de Sayoie; ses troupes auxiliaires arrêtées et désarmées. ^Traitement des ambassadeurs à Turin et en France. — Usage de les Mce garder par un gentîlbomme ordinaire. — Pbélypeaux. ^ Tessé en Daupbiné. — Siège de Landan. — YiUars ouvertement brouillé ayec l'électeur de Bavière. — Origine de l'intimité de Gbamillart avec les Matignon. — Famille des Matignon. — Coigny; son nom, sa fortune. — Coigny refuse de passer en Bavière et [perd] par là, sans le savoir, le bâton de maréchal. — Marsin passe en Bavière malgré lui, et est fait maréchal de France. — Retour en France de Villars bien muni. — Augsbourg pris par l'électeur. — Armées du Danube et de Flandre en quartiers d'hiver. — Maréchal de Vilicroy reste à Bruxelles. — Retour de Fontainebleau par Villeroy et Sceaux. — Mme de Mailly se fait préférer pour le carrosse aux dames titrées » comme dame d'atours. —-Disgrâce, retour, Ibveur et élévation de la marquise de Senecey. ^ Duèhesses ôtoient le service de la chemise et de la taie à la dame d'honneur de la reine, et la préférence du carrosse. — Surintendante; invention et occasion de cette charge.

Le mercredi 19 septembre, le roi alla coucher à Sceaux, et le lendemain à Fontainebleau. Il y avoit longtemps que les ducs de GheTreuse et de Beauvilliers cherchoient à tirer Desmarets du triste état où il languissoit depuis la mort de M. Golbert, frère de sa mère. Si on se souvient de ce que

18Î DESMARfiTS PRÉSENTÉ AU ROI. [1703]

j'ai dit de lui (t. II, p. 406 et suiv.), on trouvera que je n'ai pas besoin d'en rien répéter ici ni ailleurs. Dès lors Chamillart avoit eu permission de se servir de ses lumières à ressasser les fmanders, mais rien au delà. La surcharge des ministères de la guerre et des finances avoit forcé Gtuunillart, comme on l'a vu en son temps, à se faire soulager par l'érection de deux directeurs des finances pardessus les intendants. Desmarets, porté par ses deux cousins, conlinuoit à aider le contrôleur général, mais sourdement et obscurément, et comme à Tinsu du roi, encore qu*il Teût permis, mais à cette condition. Cet état déplaisoit fort aux deux ducs et à Torcy, qui ne l'avoient procuré que comme un chausse-pied, pour pouvoir reparoftre et rentrer enfin en grâce, et en quelque place dans les finances. Chamillart, ami intime de MM. de Chevreuse et de Beauvilliers , et d'ailleurs le meilleur homme du monde et le plus compatissant au malheur d'autrui, tenta enfin que ce que foisoit Desmarets sous lui se fit publiquement et par un ordre connu du roi. n fut rabroué, mais à force de ne se pas rebuter et de représenter à Mme de Maintenon la nécessité des ailaires, û l'obtint.

Ce pas fait, il fut question d*un autre. On voulut que Desmarets fût présenté au roi. Après quelque intervalle, Chamillart se hasarda de le demander. Ce fut bien pis que Tautre fois.- Le roi se fâcha , dit que c'étoit un voleur, de l'aveu de Colbert mourant, son propre oncle, qu'il avoit chassé sur son témoignage même avec éclat, et que c'étoit encore trop qu'il eût permis de s'en seôrvir dans un emploi, où, si on lui Udssoit le moindre crédit, il ne se déferoit pas d'un vice si utile. Chamillart n'eut qu'à se taire. Néanmoins, . «acouragé par le dernier succès, et pressé de temps en temps par les deux ducs, il eut encore recours à Mme de Maintenon, à qui il représenta l'indécence de se servir publiquement d'un homme en disgrâce, que le roi ne vouloit point voir, le dégoût extrême que cette situation répan-

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[1703] 0ESMAUT8 OIAECTEUR DES FINANCES. 183

doit sur le travail de Desmarets, et le discrédit qui en étoit la suite, qui portoit directement sur les affaires qu'il lui renvoyoit. Il vanta sa capacité* le soulagement qu'il en rece- ?oit» l'utilité qui en revenoit aux finances* et sut si bien ftôie alipfès d'elle que le roi consentit enfin * mais comme à regret, qu'il lui fût présenté. Ghamillart le fit donc entrer dans le cabinet du roi, à l'issue d'un conseil tenu l'aprèsdînée du jour que Sa Majesté partit pour aller coucher à Sceaux, et de là à Fontainebleau. On ne put rien de plus toïà que la réception que lui fit le roi; il y avoit vingt ans qu*il ne l'avoit tu. Chamillart, embarrassé d'un éloignement si marqué contre la manière toute gracieuse dont le roi recevoit toujours ceux qu'il vouloit bien revoir après les disgrâces, n'osa passer plus loin. Desmarets demeura sans titre, mais travailla avec plus de considération, et fut employé en plus d'afiiedres qui allèrent sans milieu du contrôleur général à hii* et de lui au contrôleur général. Mais on vit bientôt qu*fl n'est que de revenir» et que ce grand pas fait, tout vient ensuite et bientôt.

Un mois après, Beauvilliers, Chevreuse et Chamillart unis firent si bien, que Rouillé fut fait conseiller d'État suj> numéraire, ai attendant la première place qui yaqneroit, etremità Desmarets sa jdace de dûrecteur des finances en lui remboursant les huit cent mille livres qu'il avoit financées pour cette charge, dont les appointements étoient de quatre-vingt mille livres de rente, sans ce qu'il s'y pouvoit gagner d'ailleurs. Armenonville, qui étoit l'autre, ne revit paar^arottre sans peine ce nouvel astre sur l'horizon soutenu des grâces de la nouveauté» de Ghamill(irt et des deux ducs, n sentit ce qui en pouvoit arriver, mais il fut sage et courtisan. 11 étoit de mes amis et Desmarets très-anciennement, comme je l'ai dit ailleurs. La jalousie, quoique discrète, fit naître dans leurs fonctions plus d'une difficulté entre eux. Us savoi^t la portée où j'étois avec Ghamillart leur commun maître; ils venoient à moi me conter leurs

i84 COUR D£ &AlNT-G£RMAir< A FONTAINEBLEAU. [1703]

douletirs, et je les remettois souvent hkm ensemble, quelquefois même sans aller jusqu'à Chamillart. La fortune se joua bien ensuite de tous trois, et ne s'est guère plus moquée des hommes que parce qu'elle a fait enfin du fils de Desmarets un chevalier de rordre, un maréchal de France.

La cour de Saint-Germain vint, le 3 octobre, à Fontainebleau et s'en retourna le 16. Le roi y donna à Lavienne la survivance de sa charge de premier valet de chambre à Ghancenay son fils. J'ai fait connoitre Lavienne ailleurs. On y apprit la mort du duc de Lesdiguières» gendre du maréchal de Duras, sans enfants. Une assez courte maladie l'eDDhporta à Modène. Il s'étoit extrêmement distingué et fait aimer et estimer en Italie. Le roi le regretta fort. Il étoit brigadier, et pour aller rapidement à tout par sa valeur et. son application. Ce fut une véritable perte pour sa famille et pour celle où il étoit entré. (jéUÂi un homme doux, modeste, gai, mais qui se sentoit fort et qui n*avoit pas plus d'esprit qu'il en falloit pour plaire et réussir à notre cour. Fort honnête homme et fort magnilique, il vivoit très-bien avec sa femme, qui en fut fort affligée. Le vieux Ganaples se sut bon gré alors de n'avoir jamais voulu renoncer à cette succession qui le fit duc de Lesdiguiôres.

On sut aussi, presque en même temps, la mort de Saint- Svremond, si connu par son esprit, par ses ouvrages et par son constant amour pour Mme Mazarin, qui acheva de le fixer en Angleterre jusqu'à l'extrême vieillesse dans laquelle il y finit ses jours. Sa disgrâce^ moins connue que lui, est une curiosité qui peut trouver place ici. La sienne l'avoit conduit aux Pyrénées, n étoit ami particulier du maréchal de Créqui ; il lui en écrivit une lettre de détails qui lui développa les replis du cœur du cardinal Mazarin, et qui ne lit pas une comparaison avantageuse de la conduite et de la capacité de ce premier ministre avec celles du premier ministre espagnol. L'esprit et les grâces qui sont répandus

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[1703] MORT D£ SAINT-ÉVREMOND. iS5

dans cette lettre en rendent encore les raisonnements plus forts et plus piquants. Don Louis de Haro lui en eût fait sa fortune, mais les deux premiers ministres l'ignorèrent jusqu'à leur mort. Le maréchal de Gréqui et Mme du Plessis- Bellière, les deux plus intimes amis de M. Fouquet» ftirent arrêtés en m^ne temps que lui et leurs papiers saisis. Le maréchal, qui ne l'étoit pas encore, en fut quitte pour un court exil, que le besoin qu'on eut de lui pour commander une armée accourcit, et lui valut le bâton de maréchal de France. Mme du Plessis-Bellière n'en fut pas quitte à si bon marché. Parmi ses papiers, on en trouva du maréchal de Gréqui, et parmi ceux-là cette lettre qu'il n'avoit pu se résoudre à brûler, et qui a été depuis imprimée avec les . ouvrages de Saint-J^vremond. Les ministres à qui elle fut - portée craignirent un si judicieux censeur. M. Golbert se para de reconnoissance pour son ancien mattre, M. Le Tel-* lier le seconda. Ds piquèrent le roi sur sa jalousie du gouvernement, et sur ses sentiments d'estime et d'amitié pour la mémoire encore récente de son premier ministre. Il entra en colère et ût cherclier Saint-Évremond partout, qui, averti à temps par ses amis, se cacha si bien qu'on ne put le trouver. Las enfin d'errer de lieu en lieu et de ne trouver de sûreté nulle part , il se sauva en Angleterre où il fat bientôt recherché par tout ce qu'il y avoit de plus considérable en esprit, en naissance et en places. 11 employa longtemps tous ses amis pour obtenir son pardon ; la permission de revenir en France lui fut constamment refusée. £lle lui ftit offerte vingt ou vingt-cinq ans après, lorsqu'il n'y songeoit plus, n avoit eu le temps de se naturaliser à Londres; il étoit fou de Mme Mazarin , il ne se soucioit plus de sa patrie; il ne jugea pas à propos de changer de vie, de société, de climat, à soixante-douze ans-. 11 y vécut encore une vingtaine d'années en philosophe et y mourut de même avec sa téte entière et une grande santé, et recherché jusqu'à la fin commQ il i'avoit été toute sa vie.

18ê ARCHIDUC DfiCLAAÉ ROI D'£SPAGNE. [1703]

On apprit aussi à Fontainebleau qu'enfin Barfoezières ayoit

été mis en liberté et qu'il alloit être conduit , de Gratz où il étoit , à l'armée du comte de Staremberg, pour de là passer en celle de M, de Vendôme.

Des nouvelles plus importantes furent : Tardiiduc déclaré roi d'Espagne par l'empereur, qui ne fit plus mystère de l'envoyer incessamment. attaquer TEspagne par le Portugal. Il avoit fait depuis quelque temps un grand changement à sa cour. Le comte de Mansfeld, dont la cour de Vienne s'étoit servie pendant son ambassade en EsqMigne pour empoisonner la reine, première femme de Charles II, par le ministère de la comtesse de Soissons, en avoit été récompensé, à son retour, de la présidence du conseil de guerre. Je ne sais ce qu'il commit dans cette grande place, mais il fut disgracié et relégué, et sa présidence donnée au prince Eugène, qui la joignit au comniasdement des armées de l'empereur et de l'empire, et se trouva ainsi au comble de tout ce qu'il pouvoit prétendre. Cela arriva à la fin de juillet. Eugène avoit été retenu à Vienne plus tard qu'il n'auroit voulu, par l'inquiétude qu'on y prenoit des mouvements de Hongrie, où le prince Kagotzi s'étoit déclaré le chef des mécontents. Son grand-père et son bisaïeul avoient été princes de Transylvanie. Sa mère avoit épousé en secondes noces le fameux comte Tekeli. Elle étoit fille du comte Serini, qui eut la tête coupée avec Frangipani et Nadasti en 1671 à Neustadt, pour avoir voulu se saisir de la personne de l'empereur Léopold , et s'être mis à la téte d'une grande révolte en Hongrie. F. Léopold, prince Ragotzi, son fils, soupçonné de vouloir remuer, avoit été arrêté et mis en prison à Neustadt, en avril 1701 , d'où il trouva le moyen de se sauver déguisé en dragon, en novembre suivant, ayant gagné le capitaine de sa garde et fait enivrer les soldats, n se retira en Pologne, d'où il vint joindre le comte Berzini , l'un des chefs des mécontents en Hongrie. Tous lui déférèrent la qualité de chef; ses troupes grossirent, prirent ou ^'emparèrent de force

[1703] BATAILLE D'H0€X8TEDT. i8T

châteaux et petites villes, et causoient un grand trouble dont Vienne commençoit fort à s'alarmer.

£q ce même temps, le 28 septembre, on eut nouvelle par un courrier d'Usson, d'une bataille f^agnée près d'Hochstedt sur les Impériaux conunandés par le comte de Stirum, qui âYoit soixante-quatre escadrons et quatorze mille hommes de pied. D'Usson coramandoit un corps séparé de vingt-huit escadrons, et de seize bataillons dans des retranchements; il eut ordre d'en sortir, le 19 au soir, pour être en état d'attaquer le SO m matin Jes. Impériaux par.un cdté, tandis que râecteur de Bavière les attaqueroit par un autre. Ce prince devoit ayertir de son arrivée par trois coups de canon, et d'Usson lui répondre de même. Mais ce dernier, arrivé trop tôt, joint par Gheyladet avec quelques troupes, fut aperçu des Impériaux, qui , le croyant seul, vinrent sur lui et poussèr^t la Inrigade de Yivans jusque dans le village d'Hochstedt. Peny k soutint avec la brigade de Bourbonnois, et ils 8*y défendirent avec grande valeur. D'Usson qui avoit vu les ennemis couler cependant vers ses retranchements, s'y porta assez à temps pour les obliger à se retirer, et entendant en même temps redoubler très-conâidérablement le feu du côté d'fiochstedt, il se douta que c'étoit Téledeur.et le maréchal de YiUars qui arrivoient, et y porta diligemment ses troupes. Il ne se trompoit pas; il joignit la tête de leurs troupes qui, avec ce renfort, défirent les ennemis qui se retirèrent fort précipitamment. L'électeur les poursuivit deux lieues durant, et son infanterie, qui pénétra dans un bois où ils s*étoient retirés, sur le chemin de Ncurdlingen, en fit un grand carnage. Quatre mille hommes des leurs demeurèrent sur la place, on leur en prit autant, beaucoup d'étendards, de drapeaux et de timbales, trente-trois pièces de canon , leurs bateaux et leurs pontons, et tous leurs équipages. Enfin une victoire complète qui ne coûta guère que mille hommes. Yillars envoya le chevalier de Tresmane qui arriva vingt-quatre heures après le courrier -d'Usson, qui

ISS GRAND SEIGNEUR DÉPOSfi. [170S]

plus en détail rapporta à peu près les mêmes choses. H assura qu'on ne croyoit pas que l'armée battue pût se rassembler du reste de la campagne, et que l'électeur alloit marcher au prince Louis de Bade qui étoit sous Augsbourg a?ec vingt mille hommes.

Le changement qui arriva en Turquie ne soulagea pas l'empereur. Les janissaires, d'accord avecles spahis, entrèrent tumultueusement dans le sérail à Andrinople, où étoit leur empereur Mustapha, le déposèrent, mirent sur le trône son frère Àchmet, âgé de sept ans, chassèrent le grand vizir, et en firent un autre qui aimoit fort la guerre, que ces séditieux vouloient absolument, tuèrent le mufti-fùyant vers l'Asie, et, ce qui est incroyable d'un tel particulier, mais qui fut mandé par notre ambassadeur comme une chose certaine, on lui trouva quarante millions. Ce mouvement qui tendoit à une rupture de la Porte avec l'empereur et les autres puissances chrétiennes, donna du courage aux mécontents de Hongrie, et réchauffa beaucoup le parti de Ragotzi, contre lequel il fallut augmenter de troupes, à la téte desquelles le prince Eugène se mit, au lieu de retourner en Italie comme il l'avoit jusque-là espéré de jour en jour.

Après s*étre longtemps endormi sur les mauvais desseins

du duc de Savoie, malgré tous les avis de Phélypeaux, ambassadeur du roi à Turin, on ouvrit enfin les yeux, et on ne put douter qu'il n'eût des ministres de l'empereur cachés dans sa cour, avec lesquels il traitoit. Le roi témoigna par deux fois à l'ambassadeur de Savoie ses justes soupçons. Soit que ce ministre fût de concert avec son maître, ou qu'il agît de bonne foi, il répondit toutes les deux fois sur sa tète de la fidélité du duc à ses traités avec les deux couronnes. L'éloignement de M. de Vendôme et de ce qu'il avoit mené à Trente retarda les résolutions à prendre. Yaudemont, qui sentoit qu'incontinent nous serions prévenus, ou nous préviendrions IL de Savoie, avoit quitté

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