‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence 16911723 (volume 3)Chapitre 9 sur 209 · DUC D£ GOISLIK £T NOVION A UNE THÈSE · texte numérisé non relu

DUC D£ GOISLIK £T NOVION A UNE THÈSE

MH. de Bouillon avoient employé la ruse et fait avertir

M. de Coislin qu'on le demandoît à la porte pour quelque chose de pressé, et qu'il répondit, en montrant le premier président derrière lui : « Rien de si pressé que d'apprendre à M. le premier président ce qu'il me doit, et rien ne me fera sortir d'ici, que M. le premier président que voilà der^ rière moi n*en sorte le premier. » Le duc de Coislin demeura là encore un argument entier, puis s*en alla chez lui. Les quatre princes du sang l'allèrent voir le jour même , et la plupart de tout ce qui avoit vu ou su son aventure, en sorte que sa maison fut pleine jusque fort tard.

Le lendemain il alla au lever du roi, qui, par des gens revenus de Paris après la thèse, avoit su ce qui s*étoit passé. Dès qu'il vit le duc de Coislin, il lui en parla, et, devant toute la cour, le loua de ce qu*il avoit £iit, et blâma le premier président en le taxant d'impertinent qui s'oublioit, terme fort éloigné de la mesure des paroles du roi. Son lever ilni, il fit entrer le duc dans son cabinet, et se fît non* seulement conter, mais figurer la chose; cela finit par dire au duc de Coislin qu'il lui feroit justice; puis manda le premier président à qui il lava la téte, lui demanda où il avoit pris qu'il pût disputer quoi que ce fût aux ducs hors la séance du parlement, sur quoi il ne décidoit rien encore, et lui ordonna d'aller chez le duc de Coislin à Paris lui demander pardon, et le trouver, non pas aller simplement à sa porte, n est aisé de comprendre la honte et le désespoir où se sentit Novion d'avoir à faire une démarche si humiliante et après ce qui venoit de lui arriver; il fit parler au duc de Coishn par le duc de Gesvres et par d'autres, et fit si bien en vingt-quatre heures que le duc de Coislin, content de son avantage et d'être le maître de faire subir au premier président toute la rigueur du commandement qu'il avoit reçu à son égard, eut la générosité de l'en dispenser et de se charger encore envers le roi d'avoir fermé sa porte au premier président, qui, sûr de u'ètre pas reçu , alla chez lui

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avec moins de répugnance. Le roi loua fort le duc de Goislin de ce procédé, qui [fut cause] que le premi^ président

n'osa se plaindre.

C'étoit la vérité même que le duc de Coislin. Il étoit fort des amis de mon père, il me recevoit avec bonté, amitié, et parloit volontiers devant moi. Je lui ai ouï faire ce récit entre beaucoup d'autres anecdotes curieuses, et ce récit même plusieurs foi» à moi, puis devant moi à d'autres personnes. C'étoit un homme tellement sensible, que le cardinal son frère obtint sa survivance de premier aumônier pour l'abbé de Goislin , sans avoir jamais laissé apercevoir à son frère qu'il songent à la demander, dans la crainte que, s'il étoit refusé, il n'en fût trop fortement touché; et qu'il avoit aussi obtenu du roi , par la même raison , de ne jamais refuser son frère pour Marly, en sorte qu*il ne demandoit jamais sans y aller. La vérité est qu'il n'en abusoit pas. Il n'étoit pas fort vieux, mais perdu de goutte, qu'il avoit quelquefois jusqu*aux yeux, au nez et à la langue, et dans cet état sa chambre ne désemplissoit pas de la meilleure compagnie de la cour et de la ville, et dès qu'il pouvoit marcher, il alloit à la ville et à la cour, où il étoit aimé généralement et considéré et compté. Il étoit fort pauvre, sa mère très-riche l'ayant survécu. 11 ne laissa que deux fils et la duchesse de Sully, et il vit toute la fortune de son frère et de son second ûls.

Ce premier président de Novion étoit un homme vendu à l'iniquité , à qui l'argent et les maîtresses obscures faisoient tout faire. On gémit longtemps au i)alais de ses caprices, et les plaideurs de ses injustices. Devenu plus hardi, il se mit échanger les arrêts en les signant, et à prononcer autrement qu'il n*avoit été opiné à l'audience. A la fin, des conseillers, surpris que tout un côté eût opiné comme ils avoient oui prononcer, en demandèrent raison à leurs confrères. Ceux-ci à leur tour furent étrangement surpris ayant cru que ce côté avoit pris l'opinion qui avoit formé l'arrêt.

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lequel se trouva ainsi de la seule voix du premier président ;

leur attention se réveilla , et ils trouvèrent que la même chose n'étoit plus rare. Ils s'informèrent aux rapporteurs et aux greffiers. Ces derniers s'étoient bien souvent aperçus de quelque chose, mais ils n'avoient osé parler. Enfin, encouragés par les conseillers, ils revirent les arrêts des procès par écrit, signés par le premier président, ils les montrèrent aux rapporteurs; il s*en trouva plusieurs d'extrêmement altérés. Les plaintes en furent portées au roi, et si bien prouvées , qu'il commanda à Novion de se retirer, et tout à la fin de 1689 Harlay fut mis en sa place. Il avoit succédé à Lamoignon en 1678, de la femme duquel il étoit cousin germain. Il vécut encore quatre ans dans Tabandon et dans l'ignominie, et mourut à sa campagne sur la fin de 1693, à soixante-treize ans. Nous verrons son petit-fils en la même place, très-indigne de toutes celles par lesquelles il passa.

La cour étoit à Fontainebleau du 19 septembre. Mélac y arriva et salua le roi le 4 octobre, et, le lendemain au soir, ùsi longtemps avec le roi et Ghamillart chez Mme de Maintenon. Ghamillart le mena delà chez lui, et lui détailla ce

que le roi lui donnoit, qui avec la continuation de ses appointements de gouverneur de Landau , et quinze mille livres de pension pour l'avoir si bien défendu, montoit à trente-huit mille livres de rente. Mélac, loué et caressé du roi, applaudi de tout le monde, crut avoir mérité des hon^ neurs. Il insista encore plus lorsqu'il les yii donner incontinent après , comme je vais le rapporter, à qui n'eût pas eu le temps de les aller chercher de l'autre côté du Rhin, si Landau n'eût tenu plus de six semaines au delà de toute &pérance. Mélac outré de douleur se retira à Paris. U n'avoit ni fenmiie ni enfants, n s'y retira avec quatre ou dnq valets , et s'y consuma bientôt de chagrin dans une obscurité qu'il ne voulut adoucir par aucun commerce.

G'étoit un gentilhomme de Guyenne, de beaucoup d'es-

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prit, même fort orné, de beaucoup d'imagination, et dont le trop de feu nuisoit quelquefois à ses talents pour la

guerre, et souvent à sa conduite particulière , lion jiartisnn, hardi dans ses projets , et concerté dans son exécution , surtout fort désintéressé. Il n'avoit de patrie que Tannée et les frontières, et toute sa vie avoit fait la guerre, été et liiver, presque toujours en Allemagne. La manie de se rendre tei^ rible aux ennemis l'avoit rendu singulier ; il avoit réussi à faire peur de son nom par ses i'réiiuentes entreprises, et à tenir alerte vingt lieues à sa portée de pays ennemi. Il se divertissoit à se faire croire sorcier à ces peuples , et il en plaisantoit le premier. 11 étoit assez épineux et très-fâcheux à ceux qu'il soupçonnoit de ne lui vouloir pas de bien, et trop facile à croire qu'on manquoît d'égards pour lui. D'ailleurs, doux et très-bon homme, et qui .souiîVuit tout de ses amis ; fort commode et jamais incommode à un général et à tous ses supérieurs, mais fort peu aux intendants ; sans intrigue et sans commerce avec le secrétaire d'État de la guerre, et comme il avoit les mains fort nettes, fort libre sur ce qui né les avoit pas; sobre, simple et particulier; toujours ruminant ou parlant guerre avec une éloquence naturelle, et un choix de termes qui surprenoit, sans en chercher aucun. U étoit particulièrement attaché à MM. de Duras et de Lorges, surtout à mon beâu*père, qui me le recommanda autant que je le pourrois, quand il ne seroit plus. Il prit de travers une politesse du chevalier d'Âsfeld chez le maréchal de Choiseul, contre lequel il s'emporta étrangement en présence de plusieurs olUcicrs généraux. M. de Chamilly m'en vint avertir. J'allai trouver le mai'échal, qui auroit pu le punir et de la chose et du manque de respect chez lui, mais qui voulut bien ne pas songer à ce qui le regardoit. Je vis après Mélac, et je ne puis mieux témoigner combien il étoit endurant pour ses amis que de dire que je ne le ménageai point, jusqu'à en être honteux à mon âge et seulement colonel, et lui lieutenant général

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