Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence
Situation personnelle de la duchesse de Saint-Simon à la cour. — l'récautions de ma conduite. — Je sonde heureusement le Dauphin. Court entrelien dérobé avec le Dauphin. — Tête-àtête du Dauphin avec moi. - Dignité; gouvernement; ministère. - Belles et jusles espérances. - Conférence entre le duc de Beauvillier et moi. — Autre téle-à-téte du Dauphin avec moi.—- Secret de ces entretiens. — Dignité. — Princes ; princes du sang , princes légitimés. — Belles paroles du Dauphin sur les bâtards.
Divers endroits de ces Mémoires ont fait voir combien madame de Saint-Simon pouvait compter sur les bontés de madame la duchesse de Bourgogne, et le dessein constant qu'elle eut toujours de la faire succéder à la duchesse du Lude. La place qu'elle fut forcée de remplir auprès de madame la duchesse de Berry l'approcha de tous les particuliers; plus elle fut vue de près , plus elle fut goûtée, aimée, et si j'ose parler d'après toutes ces têtes presque couronnées , même d'après le roi et madame de Maintenon , elle fut honorée et respectée ; et XVIII. ,
les écarts de la princesse à qui on l'avait attachée malgré elle ne firent que plus d'impression en faveur de son grand sens , de sa prudence , de la justesse de son esprit et de sa conduite , de la sagesse , de Pégalité , de la modestie, de la vertu de tout le tissu de sa vie, et d'une vertu pure toujours suivie, et qui , austère pour ellemême, étaitaimable et bien loin de rebuter par ses rides, se fit toujours rechercher par celles mêmes dont l'âge et la conduite en étaient le plus éloignés , qui vinrent plus d'une fois se jeter à elle pour en être conseillées et tirées par son moyen des dangers et des orages domestiques où leur conduite les avait livrées. Tant de qualités aimables et solides lui avaient acquis l'amitié et la confiance de beaucoup de personnes considérables , et tant de réputation que personne n'y fut plus heureuse qu'elle, sur quoi on peut se souvenir du conseil que les trois ministres, sans nul concert entre eux, me donnèrent , lorsque je fus choisi pour Rome , de lui tout communiquer et de profiter de ses avis. Le Dauphin , qui la voyait souvent dans les parties particulières et toujours depuis le mariage de M. le duc de Berry , avait pris pour elle beaucoup d'estime , d'amitié , même de confiance , qui me fut un autre appui très-fort près de lui , que le duc de Beauvillier fortifia toujours , et par amitié , et plus encore par l'opinion qu'il avait d'elle. Ainsi tout me portait dans la confiance et dans l'amitié libre et familière du Dauphin.
La cour changée par la mort de Monseigneur, il fut question pour moi de changer de conduite à l'égard du nouveau Dauphin. M. de Beauvillier m'en parla d'abord, mais il jugea que ce changement ne devait se faire que fort lentement , et de manière à y accoutumer sans effaroucher. J'avais en divers temps échappé à d'étranges noirceurs ; je devais compter que les regards se fixe-
DE SAINT-SIMON
raient sur moi à proportion de la jalousie , et que je n'en pouvais éviter les dangers qu'en voilant ma situation nouvelle , si fort changée par le changement de toute la scène de la cour, pour cela ne m'approcher à découvert que peu à peu du prince, à mesure que son asile se fortifierait à mon égard , c'est-à-dire à mesure qu'il croîtrait auprès du roi en confiance, et en autorité dans les affaires et dans le monde. Je crus néanmoins à propos de le sonder dès les premiers jours de son nouvel essor. Un soir que je le joignis dans les jardins de MarIy,oùil était peu accompagné, et de personne qui me tînt de court , je profitai de son accueil gracieux pour lui dire comme à la dérobée que bien des raisons qu'il n'ignorait pas m'avaient retenu jusqu'alors dans un éloignement de lui nécessaire , que maintenant j'espérais pouvoir suivre avec moins de contrainte mon attachement et mon inclination , et que je me flattais qu'il l'aurait agréable. Il me répondit bas aussi qu'il y avait en effet des raisons quelquefois qui retenaient ; qu'il croyait qu'elles avaient cessé; qu'il savait bien quel j'étais pour lui, et qu'il comptait avec plaisir que nous nous verrions maintenant plus librement de part et d'autre. J'écris exactement les paroles de sa réponse pour la singulière politesse de celles qui la finissent. Je la regardai comme l'engagement heureux d'une amorce qui avait pris comme je me l'étais proposé. Je me rendis peu à peu plus assidu à ses promenades , mais sans les suivre entières , qu'autant que la foule ou des gens dangereux ne les grossissaient pas, et j'y pris la parole avec plus de liberté. Je demeurai sobre à le voir chez lui avec le monde , et je m approchais de lui dans le salon , suivant que j'y voyais ma convenance.
Je lui avais prêté notre mémoire contre d'Antin lors du procès, et je n'avais pas manqué de lui glisser un
mot sur notre dignité , à laquelle je Je savais très-favorable, et par principes. Il avait lu le mémoire et avait été fort aise , à cause de quelques-uns d'entre nous , de le trouver fort bon , et la cause de d'Antin insoutenable. Je n'ignorais pas aussi ce qu'il pensait sur la forme du gouvernement de l'état, et sur beaucoup de choses qui y ont rapport ; et ses sentiments là-dessus étaient les miens mêmes , et ceux des ducs de Chevreuse et de Beauvilïier, par qui j'étais bien instruit. C'était l'avoir trop beau pour n'essayer pas à en tirer grand parti. Je me rendis donc attentif à saisir tout ce qui pourrait me conduire à entrer naturellement en matière, et je ne fus pas longtemps à en trouver le moment.
Quelques jours après, étant dans le salon, j'y vis entrer le Dauphin et la Dauphine ensemble , se parlant à diverses reprises. Je m'approchai d'eux , et j'entendis les dernières paroles. Elles m'excitèrent à demander au prince de quoi il s'agissait, non pas de front, mais avec un tour de liberté respectueuse que j'usurpais déjà. Il me répondit qu'ils allaient à Saint-Germain pour la première fois qu'il était Dauphin , c'est-à-dire en visite ordinaire, après celle en manteau et en mante , que cela changeait le cérémonial avec la princesse d'Angleterre , m'expliqua la chose, et appuya avec vivacité sur l'obligation de ne laisser rien perdre de ses droits légitimes. «Que j'ai de joie, luirépondis-je, de vous voir penser ainsi, et que vous avez raison d'appuyer sur ces sortes d'attentions dont la négligence ternit toutes choses ! » Il reprit avec feu, et j'en saisis le moment le plus actif pour lui dire que si , lui qui était si grand , et dont le rang était décidé, avait raison d'y être attentif, combien plus nous autres, à qui on disputait et souvent on ôtait tout sans qu'à peine nous osassions nous en plaindre, avionsnous raison de nous affliger de nos pertes, et de tâcher
))E SAINT-SIMON
à nous soutenir. Il entra là-dessus avec moi jusqu'à devenir l'avocat de notre cause , et finit par me dire qu'il regardait notre restauration comme une justice importante à Tétat ; qu'il savait que j'étais bien instruit de ces sortes de choses , et que je lui ferais plaisir de l'en entretenir un jour. Il rejoignit dans ce moment laDauphine, et ils s'en allèrent à Saint-Germain.
Le fait qui avait donné lieu à cette courte mais importante ouverture était que, du vivant de Monseigneur, madame la duchesse de Bourgogne cédait partout en lieu tiers à la princesse d'Angleterre, mais que, devenue l'épouse de l'héritier présomptif par la mort de Monseigneur, elle devait désormais précéder partout en lieu tiers cette même princesse d'Angleterre, qui n'était pas héritière présomptive d'un frère qui aurait des enfants, et qui n'était pas même encore marié. A peu de jours de là, le Dauphin m'envoya chercher. J'entrai par lagarderobe, où Duchesne, son premier valet de chambre, très homme de bien , sûr et qui avait sa confiance , m'attendait pour m'introduire dans son cabinet où il était seul. Mon remercîment ne fut pas sans mélange de ma conduite passée et présente , et de ma joie du changement de son état. Il entra en matière, en homme qui craint moins de s'ouvrir que de se laisser aller à la vanité de son nouvel éclat. Il me dit que jusqu'alors il n'avait cherché qu'à s'occuper et à s'instruire, sans s'ingérer à rien , qu'il n'avait pas cru devoir s'offrir ni se présenter de lui-même ; mais que , depuis que le roi lui avait ordonné de prendre connaissance de tout , de travailler chez lui avec les ministres, et de le soulager, il regardait tout son temps comme étant dû à l'état et au public , et comme un larcin tout ce qu'il en déroberait aux affaires, ou à ce qui le pourrait conduire à s'en rendre capable; qu'aussi ne prenait-il d'amusement que par dé-
lassement , et pour se rendre Pesprit plus propre à recommencer utilement après un relâchement nécessaire à la nature. De là il s'étendit sur le roi , m'en parla avec une extrême tendresse et une grande reconnaissance, et me dit qu'il se croyait obligé d'une manière très-étroite à contribuer à son soulagement , puisqu'il avait la confiance en lui de le désirer. J'entrai fort dans des sentiments si dignes, mais en peine si la tendresse, la reconnaissance et le respect ne dégénéraient point en une admiration dangereuse. Je glissai quelques mots sur ce que le roi ignorait bien des choses qu'il s'était mis en état de ne pouvoir apprendre, et auxquelles sûrement sa bonté ne demeurerait pas insensible si elles pouvaient arriver jusqu'à lui.
Cette corde , touchée ainsi légèrement , rendit aussitôt un grand son. Le prince, après quelques mots de préface sur ce qu'il savait par M. de Beauvillier qu'on pouvait sûrement me parler de tout, avoua la vérité de ce w que je disais , et tomba incontinent sur les ministres. Il s'étendit sur l'autorité sans bornes qu ils avaient usurpée , sur celle qu'ils s'étaient acquise sur le roi , sur le dangereux usage qu'ils en pouvaient faire, sur l'impossibilité de faire rien passer au roi , ni du roi à personne, sans leur entremise; et, sans nommer aucun d'eux, il me lit bien clairement entendre que cette forme de gouvernement était entièrement contraire à son goût et à ses maximes. Revenant de là tendrement au roi , il se plaignit de la mauvaise éducation qu'il avait eue, et des pernicieuses mains dans lesquelles il était successivement tombé ; que par là , sous prétexte de politique et d'autorité dont tout le pouvoir et tout l'utile n'étaient que pour les ministres, son cœur, naturellement bon et juste, avait sans cesse été détourné du droit chemin, sans s'en apercevoir; qu'un long usage l'avait confirmé dans
ces routes uue fois prises, et avait rendu le royaume très-malheureux. Puis, se ramenant à soi avec humilité, il me donna de grands sujets de l'admirer. Il revint après à la conduite des ministres, et j'en pris occasion de le conduire sur leurs usurpations avec les ducs et avec les gens de la plus haute qualité. A ce récit l'indignation échappa à sa retenue, il s'échauffa sur le monseigneur qu'ils nous refusent , et qu'ils exigeaient de tout ce qui n'était point titré, à l'exception de la robe.
Je ne puis rendre à quel point cette audace le choqua, et cette distinction si follement favorable à la bourgeoisie sur la plus haute noblesse. Je le laissai parler, tant pour jouir des dignes sentiments de celui qui se trouvait si proche d'en pouvoir faire des règles et des lois, que pour m'instruire moi-même du degré où l'équité enflammée le pouvait porter. Je repris ensuite les commencements de l'intervertissement de tout ordre, et je lui dis que le pur hasard m'avait conservé trois lettres à mon père de M. Colbert , ministre contrôleur général des finances et secrétaire d'état, qui lui écrivait monseigneur. Cela parut lui faire autant de plaisir que s'il y avait été intéressé. 11 m'ordonna de les envoyer chercher, et admira la hardiesse d'un changement si entier. Nouslediscutâmes ; et , comme il aimait à approfondir et à remonter tant qu'il pouvait aux sources , il se mit sur la naissance des charges de secrétaire d'état , dont la ténuité de l'origine le surprit de nouveau, quoique lui-même, par l'explication qu'il se prit à en faire , me montrât qu'il n'avait rien à apprendre là-dessus.
Tout cela fut la matière de plus d'une heure d'entretien; elle nous détourna de celle que nous devions traiter, mais d'une manière plus importante que cette matière même, à laquelle celle de cet entretien n'était rien moins qu'étrangère. Le Dauphin m'ordonna de l'avertir
lorsque j'aurais ces trois lettres de M. Colbert à mon père , et me dit qu'en même temps nous reprendrions la matière qu'il s'était proposé de traiter avec moi , et dont celle-ci l'avait diverti.
Il est difficile d'exprimer ce que je sentis en sortant d'avec le Dauphin. Un magnifique et prochain avenir s'ouvrait devant moi. Je vis un prince pieux, juste, débonnaire, éclairé, et qui cherchait à le devenir de plus en plus , et l'inutilité avec lui du futile , pièce toujours si principale avec ces personnes-là. Je sentis aussi par cette expérience une autre merveille auprès d'eux , qui est que l'estime et l'opinion d'attachement, une fois prise par lui et nourrie de tout temps , résistait au non usage et à la séparation entière d'habitude. Je goûtai délicieusement une confiance si précieuse et si pleine , dès la première occasion d'un tête-à-tête , sur les matières les plus capitales. Je connus avec certitude un changement de gouvernement par principes. J'aperçus sans chimères la chute des marteaux de l'état et des tout-puissants ennemis des seigneurs et de la noblesse qu'ils avaient mise en poudre et à leurs pieds, et qui , ranimée d'un souffle de la bouche de ce prince devenu roi , reprendrait son ordre , son état et son rang , et ferait rentrer les autres dans leur situation naturelle. Ce désir en général sur le rétablissement de Tordre et du rang avait été toute ma vie le principal des miens , et fort supérieur à celui de toute fortune personnelle. Je sentis donc toute la douceur de cette perspective , et de la délivrance d'une servitude qui m'était secrètement insupportable , et dont l'impatience perçait souvent malgré moi.
Je ne pus me refuser la charmante comparaison de ce règne de Monseigneur, que je n'avais envisagé qu'avec toutes lesaffrespossiblesetgénérales et particulières, avec les solides douceurs de l'avant-règne de son fils, et bien-
DE SAINT-SIMON
tôt de son règne effectif, qui commençait sitôt à m'ouvrir son cœur, et en même temps le chemin de l'espérance la mieux fondée de tout ce qu'un homme de ma sorte se pouvait le plus légitimement proposer, en ne voulant que Tordre, la justice, la raison, le bien de l'état, celui des particuliers, et par des voies honnêtes, honorables, et où la probité et la vérité se pouvaient montrer. Je résolus en même temps de cacher avec grand soin cette faveur si propre, si on l'apercevait, à effrayer et à rameuter tout contre moi , mais de la cultiver sous cette sûreté, et de me procurer avec discrétion de ces audiences dans lesquelles j'aurais tant à apprendre, à semer, à inculquer doucement, et à me fortifier; mais j'aurais cru faire un larcin, et payer d'ingratitude, si j'avais manqué de faire l'hommage entier de cette faveur à celui duquel je la tenais tout entière. Certain d'ailleurs, comme je l'étais, que le duc de Beauvillier avait le passepartout du cœur et de l'esprit du Dauphin, je ne crus pas commettre une infidélité de lui aller raconter tout ce qui venait de se passer entre ce prince et moi ; et je me persuadai que la franchise du tribut en soutiendrait la matière, et me servirait par ses conseils à y bien diriger ma conduite. J'allai donc tout de suite rendre toute cette conversation au duc de Beauvillier. Il n'en fut pas moins ravi que je l'étais moi-même.
Ce duc , à travers une éminente piété presque de l'autre monde, d'une timidité qui sentait trop les fers, d'un respect pour le roi trop peu distant de l'adoration de latrie, n'était pas moins pénétré que moi du mauvais de la forme du gouvernement, de l'éclat de la puissauce et de la manière de l'exercer des ministres, qui, chacun dans leur département, et même au dehors, étaient des rois absolus ; enfin non moins duc et pair que je Tétais moi-même. Il fut étonné d une ouverture si grande avec
moi , et surpris d'un si grand effet de ce que lui-même avait pris tant de soin de planter et de cultiver en ma faveur dans l'esprit de son pupille. Sa vertu et ses mesures, qui le contenaient avec lui, l'y captivaient, en sorte qu'il me parut qu'il ne l'avait guère ouï parler si clairement. J'en fus surpris au dernier point, mais cela me parut à toute sa contenance, et aux répétitions qu'il exigea de moi sur ce qui regardait le pouvoir des ministres, et la mauvaise éducation du roi. Il m'avoua même sa joie sur ces deux chapitres, avec une naïveté qui me fit comprendre que, encore qu'il n'apprît rien de nouveau sur les dispositions du Dauphin, les expressions pourtant le lui étaient , et que ce prince n'avait pas été si net , ni peut-être si loin avec lui. La suite me le fit encore mieux sentir; car, soit que son caractère personnel lui imposât des mesures qu'il ne se crût pas permis de franchir, ou qu'il ne voulût franchir que peu à peu, peut-être comme un maître qui aime mieux suivre son écuyer en de certains passages, il ne tarda pas à prendre des mesures avec moi pour agir sur plusieurs choses de concert, puis d'une manière conséquente par lui-même , il me parut très-sensible à la confiance pleine de dépendance dont j'usais avec lui là-dessus, et bien déterminé à faire usage de sa situation nouvelle.
Peu de jours après j'eus une autre audience. Il faut dire une fois pour toutes que Duchesne ordinairement, rarement M. de Beauvillier, quelquefois le Dauphin bas, à la promenade, m'avertissaient de l'heure de me trouver chez lui ; et que lorsque c'était moi qui voulais une audience, je le disais à Duchesne, qui en prenait l'ordre aussitôt et m'en avertissait. Où que ce fût dans la suite, Fontainebleau, Versailles, Marly, j'entrais toujours à la dérobée par la garde-robe, où Duchesne avait soin de m' attendre toujours seul pour m'introduire aussitôt , et
DE SAINT-SIMON
de m'attendre à la sortie seul encore , de façon que personne ne s'en est jamais aperçu, sinon une fois ia Dauphine , comme je le raconterai en son lieu , mais qui en garda parfaitement le secret.
Je présentai au Dauphin ces trois lettres dont j'ai parlé de M. de Golbert à mon père. Il les prit, les regarda fort, les lut toutes trois, et s'intéressa dans l'heureux hasard qui les avait conservées, et sauvées du peu d'importance de leur contenu. Il en examina les dates, et retomba sur Tinsolence des ministres (il n'en ménagea pas le terme), et sur le malheur des seigneurs. Je m'étais principalement proposé de le sonder sur tout ce qui intéresse notre dignité; je m'appliquai donc à rompre doucement tous les propos qui s'écartaient de ce but , à y ramener la conversation, et la promener sur tous les différents chapitres. Je le trouvai très-instruit du fond de notre dignité, de ses rapports à l'état et à la couronne, de tout ce que l'histoire y fournit, assez sur plusieurs autres choses qui la concernent, peu ou point sur d'autres, mais pénétré de l'intérêt sensible de l'état, de la majesté des rois de France et de la primauté de leur couronne, à soutenir et rétablir cette première dignité du royaume, et du désir de le faire.
Je le touchai là-dessus par ce que j'avais reconnu de sensible en lui sur ce point, à l'occasion de sa première visite à Saint-Germain avec la Dauphine, depuis la mort de Monseigneur. Je le fis souvenir de la nouveauté si étrange des prétentions de l'électeur de Bavière, tout incognito qu'il était, avec Monseigneur à Meudon. Je les rais en opposition avec l'usage constant jusqu'alors , et avec ce que l'histoire nous fournit de rois qui se sont contentés d'égalité avec des fils de France. Je lui fis faire les réflexions naturelles sur le tort extrême que la tolérance de ces abus faisait aux rois et à leur couronne,
la
qui portait après sur les choses les plus solides par l'affaiblissement de l'idée de leur grandeur. Je lui montrai fort clairement que les degrés de ces chutes étaient les nôtres , qui , avilis au dedans et abandonnés au dehors , donnions lieu par nos flétrissures à celles du trône même, par l'avilissement de ce qui en émane de plus grand , et le peu de cas qu'on accoutume ainsi les étrangers à en faire. Je lui exposai la nouveauté des usurpations faites sur nous par les électeurs ses oncles, par quelle méprise cela était arrivé et demeuré, d'où bientôt après l'électeur de Bavière s'était porté jusqu'à prétendre la main de Monseigneur, et à s'y soutenir par des mezzo-termine , tout incognito qu'il était, parce qu'il s'était aperçu qu'il n'y avait qu'à prétendre et entreprendre. Je vins après à la comparaison des grands d'Espagne avec les ducspairs et vérifiés, qui me donna un beau champ, et en même temps à la politique de Charles V, soigneusement imitée par les rois d'Espagne ses successeurs, qui, non content d'avoir si fort élevé leur dignité dans ses états , s'était servi de leur étendue et de leur dispersion dans les différentes parties de l'Europe, et de l'autorité que sa puissance lui avait acquise à Rome et dans d'autres cours, pour leur y procurer le rang le plus grandement distingué, duquel ils y jouissaient encore, et qui sert infiniment à faire respecter la couronne d'Espagne au dehors de ses états. Je passai de cet exemple à celui du vaste usage que les papes ont su tirer, pour leur grandeur temporelle , de celle où ils ont porté les cardinaux , dont la dignité se peut appeler littéralement une chimère, puisqu'elle n'a rien de nécessairement ecclésiastique, qu'elle n'en a ni ordres ni juridiction, ainsi laïque avec les ecclésiastiques , ecclésiastique avec les laïques, sans autre solidité que le droit d'élection des papes, et l'usage d'être ses principaux ministres d'état. Me pro-
menant ensuite en Angleterre , chez les rois du nord et par toute l'Europe, je démontrai sans peine que la France seule, entre tous les états qui la composent, souffre en la personne de ses grands ce que pas un des autres n'a jamais toléré, non pas même la cour impériale, quoique si fourmillante de tant de véritables princes , et que la France seule aussi en a pensé périr , et la maison régnante , dont la Ligue, sur tous exemples, me fournit toutes les preuves.
Le Dauphin , activement attentif, goûtait toutes mes raisons, les achevait souvent en ma place , recevait avidement l'impression de toutes ces vérités. Elles furent discutées d'une manière agréable et instructive. Outre la Ligue, les dangers que l'état et les rois ont si souvent courus, jusqu'à Louis XIV inclusivement, par les félonies et les attentats des princes faux et véritables , et les établissements qu'ils leurs ont valu au lieu de châtiment, ne furent pas oubliés. Le Dauphin , extrêmement instruit de tous ces faits historiques, prit feu en les déduisant, et gémit de l'ignorance et du peu de réflexion du roi. De toutes ces diverses matières , je ne faisais presque que les entamer en les présentant successivement au Dauphin, et le suivre après pour lui laisser le plaisir de parler, de me laisser voir qu'il était instruit, lui donner lieu à se persuader par lui-même , à s'échauffer, à se piquer, et à moi de voir ses sentiments , sa manière de concevoir et de prendre des impressions , pour profiter de cette counaissance, et augmenter plus aisément par les mêmes voies sa conviction et son feu. Mais cela fait sur chaque chose , je cherchais moins à pousser les raisonnements et les parenthèses qu'à le conduire sur d'autres objets , afin de lui montrer une modération qui animât sa raison, sa justice, sa persuasion venue de lui-même, et sa confiance, et pour avoir le temps aussi de le sonder partout,
et de l'imprégner doucement et solidement de mes sentiments et de mes vues sur chacune de ces matières , toutes distinctes dans la même. Je n'oubliai pas d'asséner sur M. d'Espinoy, en passant, le terme d'apprenti prince, et surM.deTalmontet autres pareils, par vérité d'expression, et pour m 'aider d'un ridicule qui sert souvent beaucoup aux desseins les plus sérieux. Content donc au dernier point de ce que le Dauphin sentait sur les rangs étrangers, la plume et la robe qui eut aussi son léger chapitre, je mis en avant le nouvel édit de cette année 1711, fait à l'occasion de d'Antin sur les duchés.
Je discutai avec le Dauphin naturellement curieux de savoir et d'apprendre, je discutai, dis-je, avec lui les prétentions diverses qui y avaient donné lieu. Je ne le fis que légèrement pour le satisfaire, dans le dessein de passer le plus tôt que je le pourrais aux deux premiers articles de cet édit , et de m'y étendre selon que j'y trouverais d'ouverture. J'y portai donc le prince. Ma surprise et ma satisfaction furent grandes, lorsqu'à la simple mention, je le vis prendre la parole et me déduire lui-même avec ardeur l'iniquité de ces deux premiers articles, et de là passer tout de suite aux usurpations des princes du sang , et s'étendre sur i'énormité du rang nouveau des bâtards. Les usurpations des princes du sang furent un des points où je le trouvai le plus au fait de l'état en soi de ces princes, et de celui de notre dignité, et en même temps parfaitement équitable, comme il me l'avait paru sur tous les autres. Il me déduisit très-nettement l'un et l'autre, avec cette éloquence noble, simple et naturelle qui charmait sur les matières les plus sèches , combien plus sur celle-ci. Il admettait avec grande justice et raison l'idée qu'avait eue Henri III, par l'équité , de don-
DE SAINT-SIMON. 15
ner aux héritiers possibles d'une couronne successive et singulièrement masculine une préséance et une prééminence sur ceux qui, bien que les plus grands de l'état, ne peuvent toutefois dépouiller jamais la condition de sujets ; mais n'oubliant point aussi qu'avant Henri III nos dignités précédaient le sang royal qui n'en était pas revêtu , qui jusqu'alors avait si peu compté ce beau droit exclusif de succéder à la couronne que les cadets débranches aînées cédaient partout aux chefs des branches cadettes, qui toutefois pouvaient devenir sujets de ces cadets qu'ils précédaient, il se souvint bien, de luimême, que la préséance et prééminence ne put être établie qu'en supposant et rendant tout le sang royal masculin pair de droit, sans terre érigée par droit d'aînesse , et plus ancien que nuls autres, par lui faire tirer son ancienneté d'Hugues Capet, abolissant en même temps toute préséance entre les princes du sang par autre titre que celui de leur aînesse.
Avec ces connaissances exactes et vraies, le Dauphin ne pouvait souffrir l'avilissement de notre dignité, par ceux-là mêmes qui s'en étaient si bien servis pour leur élévation quoique si juste. Il se déclara donc fort contre les usurpations que les princes du sang lui avaient faites; sur toutes il ne put souffrir l'attribution aux princes du sang, par l'édit, de la représentation des anciens pairs au sacre, à l'exclusion des pairs. Il sentait parfaitement toute la force d'expression des diverses figures de cette auguste cérémonie, et il me laissa bien clairement apercevoir qu'il voulait être couronné comme l'avaient été ses ancêtres. Moins informé des temps et des occasions des usurpations des princes du sang sur les pairs, que des usurpations mêmes, je l'en entretins avec un grand plaisir de sa part, plus soigneux de le suivre et de satisfaire à ses questions pour entretenir son feu et sa eu-
riosité , que de lui faire des récits et une suite de discours. En garde contre l'écoulement du temps, lorsque je le crus pour cette fois suffisamment instruit sur les princes du sang, je m'aidai de la grandeur des bâtards qui avait si fort servi à augmenter celle des princes du sang, pour amener le Dauphin aux légitimés. C'était une corde que je voulais lui faire toucher le premier, pour sentir au son qu'il lui donnerait le ton que je devais prendre. A cet égard ma sensibilité sur tout ce qu'ils nous ont enlevé, et le respect du Dauphin pour le roi son grand-père, m'étaient également suspects, de manière qu'attentif à le suivre sur les princes du sang , et à ne faire que lui montrer les autres, je fus longtemps à le faire venir à mon point. Il y tomba enfin de lui-même. Prenant alors un ton plus bas , des paroles plus mesurées, mais en échange un visage plus significatif, car mes yeux travaillaient avec autant d'application que mes oreilles, il se mit sur les excuses du roi, sur ses louanges, sur le malheur de son éducation , et celui de l'état où il s'était mis de ne pouvoir entendre personne. Je ne contredisais que de l'air et de la contenance, pour lui faire sentir modestement combien ce malheur portait à plein sur nous. 11 entendit bien ce langage muet, et il m'encouragea à parler. Je préludai donc comme lui par les louanges du roi, par les plaintes que lui même en avait faites , et je tombai enfin sur les inconvénients qui en résultaient.
Je me servis, non sans cause, de la piété, de l'exemple, de la tentation nouvelle, ajoutée à cel le de la chose même, qui précipiterait toutes les femmes entre les bras des rois, le scandale de l'égalité entière entre le fils du sacrement et le fils du double adultère, c'est-à-dire après deux générations, de l'égalité parfaite, de l'égalité delà postérité des rois légitime et illégitime, comme on le
DE SAINT-SIMON. 17
voyait déjà entre M. le duc de Chartres et les enfants de M. le duc du Maine ; et ces remarques ne furent point languissantes.
Le Dauphin , satisfait de son exorde, et peut-être content du mien, excité après par mes paroles, m'interrompit et s'échauffa. Cette application présente le frappa vivement. Il se mit sur la différence d'une extraction qui tire toute celle qui la distingue si grandement de son habilité innée à la couronne, d'avec une autre qui n'est due qu'à un crime séducteur et scandaleux qui ne porte avec soi qu'infamie. Il parcourut les divers et nombreux degrés par lesquels les bâtards, car ce mot fut souvent employé, étaient montés au niveau des princes du sang , et qui , pour leur avantage , avaient élevé ce niveau de tant d'autres degrés à nos dépens. Il traita de nouveau le point du sacre énoncé dans l'édit; et, s'il lui avait paru intolérable dans les princes du sang, il lui sembla odieux , et presque sacrilège dans les légitimés. Dans tout cela, néanmoins, de fréquents retours de respect , d'attendrissement même et de compassion pour le roi, qui me firent admirer souvent la juste alliance du bon fils et du bon prince dans ce Dauphin si éclairé. Sur la fin se concentrant en lui-même : « C'est un grand malheur, me dit-il, d'avoir de ces sortes d'enfants. Jusqu'ici Dieu me fait la grâce d'être éloigné de cette route ; il ne faut pas s'en élever. Je ne sais ce qui m'arrivera dans la suite. Je puis tomber dans toutes sortes de désordres , je prie Dieu de m'en préserver ! mais je crois que si j'avais des bâtards, je me garderais bien de les élever de la sorte, et même de les reconnaître. Mais c'est un sentiment que j'ai à présent par la grâce que Dieu me fait ; comme on n'est pas sûr de la mériter et de l'avoir toujours , il faut au moins se brider là-dessus de telle sorte qu'un ne puisse plus tomber dans ces inconvénients. »
Un sentiment si humble et en même temps si sage me charma ; je le louai de toutes mes forces. Cela attira d'autres témoignages de sa piété et de son humilité; après quoi, la conversation revenue à son sujet, je lui dis qu'on n'ignorait pas la peine qu'il avait eue des dernières grandeurs que M. du Maine avait obteuues pour ses enfants. Jamais rien ne peut être plus expressif que le fut sa réponse muette : toute sa personne prit un renouvellement de vivacité que je vis qu'il eut peine à contenir. L'air de son visage, quelques gestes échappés à la retenue que Timprobation précise du roi lui imposait, témoignèrent avec éloquence combien impatiemment il supportait ces grandeurs monstrueuses , et combien peu elles dureraient de son règne. J'en vis assez pour en espérer tout, pour oser même le lui faire entendre ; et je connus très-bien que je lui plaisais.
Enfin la conversation ayant duré plus de deux heures, il me remit en gros sur les pertes de notre dignité, sur l'importance de les réparer, et me témoigna qu'il serait bien aise d'en être instruit à fond. Dans le commencement de la conversation , je lui avais dit qu'il serait surpris du nombre et de l'excès de nos pertes, s'il les voyait toutes d'un coup d'oeil. Je lui proposai ici d'en faire les recherches et de les lui présenter; non-seulement il le voulut bien, mais il me pria avec ardeur de le faire. Je lui demandai un peu de temps pour ne lui rien donner que de bien exact, et je lui laissai lechoix de l'ordre que j'y donnerais, par nature de choses et de matières, ou par dates de pertes. Il préféra le dernier, quoique moins net pour lui, et plus pénible pour moi; je le lui représentai, même sur-le-champ; mais il persista dans ce choix , et il m'était trop important de le servir là-dessus à son gré pour y rien ménager de ma peine. J'omets ici les remercîments que je lui fis de l'honneur de sa con-
fiance , et tout ce qu'il eut la bonté de me dire de flatteur. Il me donna, en prenant congé de lui, la liberté de ne le voir en public qu'autant que je le jugerais à propos sans inconvénient, et en particulier, toutes les fois que je le désirerais, pour l'entretenir de ce que j'aurais à lui dire.