CHAPITRE CCCV1I
Conférence entre le duc de fieauvillier et moi. — Importance solide du duc de Beauvillier. — Concert entier entre lui et moi. — Contrariété d'avis entre le duc de Beauvillier et moi sur la succession de Monseigneur. — Manière dont elle fut traitée. — Extrême indécence qui s'y commit à Marly.
Il n'est pas difficile d'imaginer dans quel ravissement je sortis d'un entretien si intéressant. La confiance d'un Dauphin, juste et éclairé, si près du trône, et qui y participait déjà, ne laissait rien à désirer pour la satisfaction présente, ni pour les espérances. Le bonheur et la règle de l'état, et après, le renouvellement de notre dignité, avaient été dans tous les temps de ma vie l'objet le plus ardent de mes désirs, qui laissait loin derrière celui de ma fortune. Je rencontrais tous ces objets dans le Dauphin ; je me voyais en situation de contribuer à ces grands ouvrages, de m'élever en même temps, et avec un peu de conduite, en possession tranquille de tant et si précieux avantages. Je ne pensa donc plus qu'à me rendre digne de l'une, et coopérateur fidèle des autres.
Je rendis compte le lendemain au duc de Beauvillier de ce qui s'était passé entre le Dauphin et moi. Il mêla sa joie à la mienne; il ne fut point surpris de ses sentiments sur notre dignité, en particulier sur les bâtards.
DE SAINT-SIMOTS
J'avais bien déjà su, comme jeTai rapporté alors, que le Dauphin s'était expliqué à lui, lors des grandeurs accordées aux enfants du duc du Maine ; je vis encore mieux ici qu'ils s'étaient bien expliqués ensemble sur les bâtards, et que M. de Beau vil lier l'avait fort instruit sur notre dignité. Nous convînmes de plus en plus d'un concert entier sur tout ce qui aurait rapport au Dauphin, et aux matières qui s'étaient traitées dans mes deux conversations avec lui; que je le verrais plutôt à ses promenades qu'aux heures de cour chez lui , parce que je serais plus libre de les suivre et de les quitter, de remarquer, de parler ou de me taire , suivant ce qui s'y trouverait; d'avoir attention d'éviter d'aborder et de quitter la promenade du roi avec le Dauphin, et de lui parler en sa présence ; enfin , de tout ce que la prudence peut suggé. rer pour éviter tout éclat, m'insinuer de plus en plus^ et profiter au mieux de ce qui se présentait à moi de si bonne grâce. 11 m'avertit que je pouvais parler de tout sans aucune sorte de crainte au Dauphin, et que je devais le faire selon que je le jugerais à propos, étant bon de l'y accoutumer ; il finit par m'exhorter au travail où je m'étais engagé : c'étaient les fruits de ce qu'il avait de longue main préparé, puis fait pour moi auprès du Dauphin. Son amitié et son estime l'avaient persuadé que la confiance que ce prince pouvait prendre en moi serait utile à lctatet au prince, et il était si sûr de moi que c'était initier un autre soi-même.
Il préparait et dirigeait le travail particulier du Dauphin avec les ministres, eux-mêmes ne le pouvaient guère ignorer. L'ancienne rancune de madame de Maintenon cédait au besoin présent d'un homme qu'elle n'avait pu renverser, qui était toujours demeuré avec elle dans une mesure également ferme et modeste, qui était incapable d'abuser de ce que le Dauphin lui était, duquel
Si
elle ne craignait rien pour l'avenir, bien assurée de la reconnaissance de ce prince , qui sentait qu'il lui devait la confiance du roi, et l'autorité où il commençait à Télever, d'ail leurs sûre de laDauphine comme d'elle-même, pour l'amour de laquelle elle avait ramené le roi jusqu'à ce point. Par conséquent le roi, qui ne trouvait plus d'aigreur ni de manèges en madame de Maintenon contre M. de Beauvillier, suivait son penchant d'habitude d'estime et de confiance, et n'était point blessé de ce qui était pesant aux ministres , et de ce qui mettait le duc dans une situation si principale au dedans et si considérableau dehors. Bien qu'on ignorât à la cour jusqu'où allait mon intérieur avec lui, et entièrement mes particuliers avec le Dauphin, je ne laissais pas d'être regardé, examiné, compté tout autrement que je ne l'avais été jusqu'alors. On me craignit, on me courtisa. Mon application fut de paraître toujours le même , surtout désoccupé, et d'être en garde contre tout air important, et contre tout ce qui pouvait découvrir rien de ce que tant d'envieux et de curieux cherchaient à pénétrer; jusqu'à mes plus intimes amis, jusqu'au chancelier même , je ne laissai voir que Pécorce que je ne pouvais cacher.
Le duc de Beauvillier était presque tous les jours enfermé longtemps avec le Dauphin et le plus souvent mandé par lui. Ils digéraient ensemble les matières principales de la cour, celles d'état, et le travail particulier des ministres. Beaucoup de gens qui n'y pensaient guère y passaient en revue en bien et en mal , qui presque toujours avaient été ballottés entre le duc et moi, avant d'être discutés entre lui et le Dauphin. Il en était de même de quantité de matières importantes, et de celles surtout qui regardaient la conduite de ce prince ; une entre autres tomba fort en dispute entre le duc et moi,
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sur laquelle je ne pus céder ni le persuader, et qui regardait la succession de Monseigneur.
Le roi eut un moment envie d'hériter, mais fit bientôt réflexion que cela serait trop étrange. Elle fut traitée comme celle du plus simple particulier, et le chancelier et son fils furent chargés seuls, en qualité de commissaires, d'y faire ce que les juges ordinaires font à la mort des particuliers. Meudon etChaville, qui valaient environ 40,000 livres de rente, et 1,500,000 livres de meubles ou de pierreries, composaient tout ce qui était à partager, sur quoi il y avait à payer 300,000 livres de dettes. Le roi d'Espagne se rapporta au roi de ses intérêts , et témoigna qu'il préférait des meubles pour ce qui lui devait revenir. Il y avait encore une infinité de bijoux de toute espèce. Le roi voulut que les pierres de couleur fussent pour le Dauphin, parce que la couronne en avait peu , et au contraire beaucoup de diamants. On fit donc un inventaire, une prisée de tous les effets mobiliers, et trois lots : les plus beaux meubles et les cristaux furent pour le roi d'Espagne, et les diamants pour M. le duc de Berry avec un meuble. Tous les bijoux et les moindres meubles, qui a cause de Meudon étaient immenses, se vendirent à l'encan pour payer les dettes. Dumont et le bailli de Meudon furent chargés de la vente, qui se fit à Meudon de ces moindres meubles , et des joyaux les plus communs.
Le principaux bijoux, qui étaient en assez grand nombre, se vendirent avec une indécence qui n'a peut-être point eu d'exemple. Ce fut dans Marly, dans l'appartement de madame la Dauphine, en sa présence, quelquefois en celle de M. le Dauphin , par complaisance pour elle, et ce fut pendant la dernière moitié du voyage de Marly l'amusement des après-dinées. Toute la cour, princes et princesses du sang, hommes et femmes, yen-