‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la RégenceChapitre 21 sur 27 · CHAPITRE CCCXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCCXX

Mariage «le la princesse d'Auvergne avec Mesy, par l'infamie du cardinal de Bouillon. — Mort de M. de Pomponne. — Mort de madame de Mortalité. — Mort et caractère deTressan, évêque du Mans : ses neveux. — Extraction et fortune des Aligre. — Eloge de l'abbé de Saint- Jacques. — Mort de Gondrin; plaisant contraste de la Vallière. — Mort de Razilly et sa dépouille : conduite étrange de madame la duchesse de Berry là-dessus. — liloge et mort du maréchal Calttnat. — Mort de Magnac. — Mort de Lussan, chevalier de Tordre.

Le cardinal de Bouillon, reçu chez les ennemis avec tant d'honneur et d'éclat, y était peu à peu tombé dans le mépris. Il avait perdu son neveu , sur la désertion , l'établissement et la fortune duquel il avait bâti les plus folles espérances. Ce neveu n'avait laissé qu'une fille qui avait lors trois ou quatre ans, et qui était héritière de Berg-op-Zoom et d'autres biens du côté de sa mère , fille du feu duc d'Aremberg, et d'Arschot, grand d'Espagne, de la maison de Ligne, et de la fille du feu marquis de Grana Caretto , gouverneur des Pays-Bas. La longue minorité de cette enfant unique laissait sa mère maîtresse de sa tutelle , de ses revenus , et de lui choisir un mari lorsqu'elle serait en âge. Elle demeurait à Bruxelles avec sa mère la duchesse d'Aremberg, à qui son rang , ses richesses, sa vertu et sa conduite , attiraient la première considération, et avec le duc d'Aremberg son frère qui n'en avait pas moins de son côté , qui épousa

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depuis une Pignatelli, sœur du comte d'Egmont, qui devint le favori du prince Eugène, et qui est aujourd'hui chevalier de la Toison-d'Or du dernier empereur, feldmaréchal de ses armées, grand bailli et gouverneur de Monset du Hainault, mestre de camp général des Pays- Bas autrichiens , et général de Parmée de la reine de Hongrie, dans un âge encore peu avancé. C'était là une mère et un frère d'un appui , pour la princesse d'Auvergne, à n'avoir pas à compter avec MM. de Bouillon pour la gestion des biens, ni pour l'établissement de sa fille. Le cardinal de Bouillon, qu'ils avaient logé chez eux à Bruxelles, voyait cela à regret; il était tombé dans Pindigence par la saisie de ses bénéfices et la confiscation de ses biens, ceux de sa petite-nièce lui faisaient grande envie.

Un fort mince gentilhomme qu'on appelait Mesy, qui avait été page chez MM. de Bouillon, était devenu écuyer de la princesse d'Auvergne qui , depuis quelque temps le regardait de bon œil. Le cardinal s'en aperçut, suivit ses soupçons, les trouva très-bien fondés. La gloire du prétendu descendant des anciens ducs de Guienne, et celle du premier homme de l'église après le pape, comme il se le disait, devait être extrêmement blessée d'une pareille découverte, et encore plus alarmé des suites. Mais la vanité céda aux besoins ; il imagina qu'en favorisant ces amours jusqu'à les porter à l'union conjugale, et venant après à éclater, il déshonorerait si parfaitement la princesse d'Auvergne par la honte de la mésalliance qu'il la ferait déchoir de la tutelle , et que cette tutelle lui tomberait au préjudice de la duchesse d'Aremberg , parce que Berg-op-Zoom et d'autres biens encore venaient à Penfant du côté de son père et emporteraient même les maternels.

Dans cet infâme dessein il parla à Mesy, et comme

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par amitié et par intérêt pour sa fortune, l'encouragea à pousser sa pointe et à la tourner du côté du mariage, en quoi il lui promit toute protection. Instruit après par Mesy de ses progrès, il parla à sa nièce dont l'embarras ne se peut exprimer ; il en profita pour la rassurer et en tirer l'aveu de sa faiblesse, la plaignit, et la combla de trouver un consolateur et un confident dans celui qu'elle avait le plus à redouter. De là peu à peu il fit l'homme de bien avec elle, et l'évêque, pour mettre sa conscience en sûreté en flattant sa passion. Il fit accroire à la princesse d'Auvergne et à Mesy que leur mariage demeurerait secret, et ne serait par conséquent sujet à aucune suite fâcheuse du côté des Bouillon, ni du côté des Aremberg ; il leur offrit de les marier lui-même ; il les y résolut , et il les maria dans l'hôtel d'Aremberg.

Quelques mois se passèrent dans les transports de l'amour, de la reconnaissance, de la confidence. Le cardinal s'applaudissait en secret de son crime, et se moquait de leur simplicité en attendant son temps. L'amante se crut grosse, ce fut celui d'en profiter. Le mariage se divulgua; le duc et la duchesse d'Aremberg furent outrés de rage , de dépit et d'étonnement , de trouver le cardinal de Bouillon moius emporté qu'il ne l'était. A la fin' la chose éclata tout à fait. L'écuyer et sa dame furent chassés de la maison, sans savoir où se réfugier. Le cardinal , très-court d'argent, les assista peu en cachette , et leur fit entendre qu'il ne pouvait à l'extérieur se séparer de sentiment du duc et de la duchesse d'Aremberg. Tant qu'il en demeura en ces termes, ils eurent patience dans l'espérance d'en être secourus; mais bientôt il fut question d'ôter la tutelle de la petite-fille , que la duchesse d'Aremberg, sa grand'mère, prétendit. A l'instant le cardinal la lui disputa; et pour rendre sa prétention meilleure, se hasarda à déclamer contre l'indignité

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d'un pareil mariage , qui faisait un tel affront à sa maison, conduit et consommé dans la maison maternelle.

Le jugement manqua ici au cardinal de Bouillon comme dans toutes les occasions de sa vie. Pour ravir le bien il attaquait la vigilance de la duchesse d'Aremberg , et la voulait rendre responsable de l'égarement de sa fille, et l'en châtier en lui ôtant la tutelle de l'enfant. C'est ce qui le perdit, je ne dirai pas d'honneur, ce ne fut qu'un en-sus de ce qu'il n'avait plus il y avait longtemps, et ce que même il n'eut jamais, mais l'en-sus fut violent, et retentit cruellement partout où les Aremberg et les Bouillon étaient connus. Mesy expliqua toute l'affaire, sa femme la raconta à qui voulut l'entendre; la duchesse d'Aremberg les fit interroger juridiquement ; il tinta peu que le cardinal ne le fut luimême. Ce fut un prodigieux fracas que cette révélation de son crime dont sa conduite pour la tutelle ne laissait plus la vue obscure. Prêt à succomber, il aima mieux se désister ; et la tutelle entière fut donnée a la duchesse d'Aremberg, sans que le cardinal de Bouillon fût compté pour rien. L'ignominie dont cette affaire le couvrit dans l'asile où il avait cru régner le jeta dans un nouveau désespoir que son peu de moyens et le mépris public qui ne lui fut pas ménagé, rendit extrêmes.

Sa famille en France fut enragée contre lui, et tout ce qui tenait aux Aremberg dans les Pays-Bas, hors de toute mesure avec un allié si proche, qui payait leur assistance et leur hospitalité d'une perfidie si signalée et d'un si infâme intérêt. Ce nouvel accident le rendit errant de ville en ville et de lieu en lieu sans savoir où s'arrêter, jusqu'à ce qu'enfin il se fixa auprès d'Utrecht, où il ne vit presque personne. Les deux amants errèrent de leur côté. L'indigence éteignit leur amour. Mesy oublia son premier état, et fit le mari fâcheux jusqu'à maltrai-

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ter sa femme qu'il quitta dans la suite , et ils allèrent où ils purent, chacun de son côté. La petite mineure fut élevée par la duchesse d'Aremberg sa grand'mère, qui la maria à un palatin , cadet de la branche de Sulzbach , dont les aînés moururent sans mâles. Eux-mêmes ne vécurent pas longtemps, mais ils laissèrent postérité dont l'aîné est aujourd'hui électeur palatin.

Deux femmes très-différentes moururent fort vieilles au commencement de cette année : madame de Pomponne, veuve du ministre détat, belle-mère de Torcy et sœur de l'Avocat, duquel j'ai parlé; c'était une femme pieuse, retirée, qui aimait ses écus, et qui n'avait jamais fait grande figure dans les ambassades ni pendant le ministère de son mari , quoique dans une grande union ensemble.

L'autre fut madame de Mortagne, fort décrépite, dont la maison et la considération étaient usées depuis longtemps. Il y aurait beaucoup à dire de cette manière de fée si je n'en avais suffisamment parlé plus haut.

Deux hommes d'église moururent aussi en même temps tout aussi différents l'un de l'autre. Tressan , évêque du Mans, qui avait eu la charge de premier aumônier de Monsieur, après le fameux évêque de Valence Cosuac, mort archevêque d'Aix avec le cordon bleu. Tressan était un drôle de beaucoup d'esprit, tout tourné à l'intrigue et à la fortune, qui eut beaucoup de crédit sur Monsieur, et qui figura fort chez lui sans s'y faire estimer. Il y attrapa force bénéfices , et vécut fort dans le grand monde. A la fin il se hasarda trop à mesurer son crédit. Le chevalier de Lorraine et le marquis d'Effiat ne voulurent pas compter avec lui , ni lui avec eux ; ils furent les plus forts. Les dégoûts et bientôt les mépris plurent sur Tévêque; il lutta, puis chancela longtemps; à la fin il fallut quitter prise de peur d'être chassé

en plein. Il vendit à l'abbé de Grancey, et de dépit se fixa au Mans, d'où il gouverna tout ce qu'il put encore, et dans la province faute de mieux. Il y lit enfin le béat, et amassa force écus. Il n'oublia rien auprès des jésuites pour avoir son neveu pour coadjuteur qu'il farcit de tout ce qu'il put donner de chapelles et de rogatons de bénéfices dont il amassa plus de trente titres à la fois, qu'il accumula les uns après les autres. Une meilleure fortune l'attendait , mais l'évêque ne la vit ni n'eut lieu de l'espérer, et il laissa cet abbé en habit rapiécé, et son autre neveu dans le ruisseau. ,

Il avait servi dçins la gendarmerie. Le goût italien et fort à découvert l'avait banni de la société des honnêtes gens. Il avait beaucoup d'esprit, mais tourné au mauvais. Il lui échappa des vers qui mirent le roi en colère et le firent chasser du service. Tombé depuis dans une grande misère, elle lui a servi de prédicateur. Il s'est retiré au noviciat des jésuites. Il sort à pied sans valet, fort mal vêtu et plus mal coiffé, en sorte qu'avec sa vue basse, on le prend pour un pauvre honteux. La fortune de son frère, archevêque de Rouen, n'a rien changé à la sienne , mais a poussé son fils dans les gardes du corps qui a hérité de la même veine poétique , et qui aurait eu aussi le même sort que son père si le duc d'Ayen, son capitaine, avec qui il avait partagé le crime, eût pu être séparé de lui. Tous deux eurent la peur entière. C'était encore beaucoup pour le temps où cela arriva.

L'autre ecclésiastique fut l'abbé de Saint-Jacques, fils et petit-fils des deux chanceliers Aligre. Je reviendrai à lui après un mot de curiosité sur la singularité unique de deux chanceliers père et fils. Les histoires et les mémoires particuliers du règne de Louis XIII expliquent si bien la disgrâce du chancelier de Sillery quï

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avait si grandement figuré dansles affaires sous Henri IV, qui le fit garde des sceaux , puis chancelier, en décembre 4606 et en janvier 4607, du commandeur de Sillery, son frère , qui avait été ambassadeur à Rome et en Espagne , et qui mourut prêtre , et de Puysieux , secrétaire d'état, iils du chancelier, que je ne fais que le remarquer ici. Cet office, dont le poids avait embarrassé le maréchal d'Ancre qui gouvernait Marie de Médicis , régente pendant la minorité de Louis XIII , avait attiré des disgrâces à ceux qui en étaient revêtus en divers temps, dont le mérite de Sillery ne fut pas à couvert* Les sceaux passèrent en différentes mains , et quelquefois les mêmes les tinrent plus d'une fois. Du Vair, Mangot, le connétable de Luynes, les cinq derniers mois de sa vie , de Vie , Caumartin , les eurent peu chacun. Louis XIII , encore plein des impressions de cette pratique de sa minorité , et qui l'avait suivie depuis qu'il se fut affranchi du pesant joug de la reine sa mère, résolut pourtant de remplir la charge de chancelier à la mort de Sillery, arrivée le 4 er octobre 1624, mais il ne voulut d'aucun sujet dont le mérite pût figurer et faire compter avec soi. A la mort de Caumartin il avait donné les sceaux , en janvier 4624, à un des anciens du conseil, faute de mieux; il se trouvait tel que Louis XIII le voulait pour en faire un chancelier, et il le fit succéder à Sillery au mois d'octobre de la même année.

Aligre était cet ancien. Il était de Chartres , petit-fils d'un apothicaire et fils d'un homme qui , pour son petit état, s'était enrichi dans son négoce sans sortir de chez lui. Il mit son lils dans la maison du comte de Soissons, à la mort duquel il fut tuteur onéraire de son fils. Cette protection le fit conseiller au grand conseil , et le premier de sa race qui ait porté robe ; il parvint après à de*

venir conseiller d'état, et monta de là à la première charge de la robe, par les raisons qui viennent d'être rapportées. Il ne put s'y maintenir longtemps. La reinemère , réconciliée avec le roi son fils , voulut établir ses créatures. Les sceaux furent donnés à Marillac le 1 er juin 1626, et Aligre envoyé chez lui à la Rivière, petite maison qu'il avait sous le château de Pontgouin , terre et maison de campagne des évêques de Chartres. Aligre mourut en décembre 1635 à la Rivière , sans en être sorti nonobstant les révolutions des sceaux , et cette maison de la Rivière est devenue un beau château et une petite terre entre les mains de sa postérité.

Il faut remarquer qu'il avait épousé Elisabeth Chapellier, sœur de M. Chapellier, femme de Jacques Turpin , père et mère d'Élisabeth Turpin . femme de Michel le Tellier, chancelier de France; ainsi, ce chancelier était cousin germain du second chancelier Aligre, fils du premier chancelier de ce nom. Ce second chancelier Aligre fut conseiller au grand conseil, intendant à Caen, intendant des finances et adjoint un moment avec Moraugis , sous le nom de directeur des finances. Il avait eu une commission à Venise étant fort jeune, et une autre depuis pour être un des commissaires du roi aux états de Languedoc , enfin conseiller d'état et doyen du conseil , et comme tel premier des commissaires nommés pour assister aux sceaux lorsque le roi les voulut tenir luimême, à la mort du chancelier Séguier, arrivée à Saint- Germain-en-Laye , 28 janvier 4672, et ne remplir point la charge de chancelier. Le Tellier, secrétaire d'état de la guerre dès 4643 et devenu bientôt après ministre d'état fort puissant , avait porté de tout son crédit son cousin Aligre aux emplois par où il avait passé, quoique ce fût un homme sans aucune sorte de mérite ni de lumière, et ce qu'on appelle vulgairement un très-pauvre

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homme. Le Tellier eut grande envie de succéder à Séguier. Louvois, son trop célèbre fils, était secrétaire d'état en survivance; il était lors âgé de trente-deux ans , il était de son chef ministre d'état comme son père, et avait eu la charge de chancelier de Tordre à la mort de M. de Péréfixe, archevêque de Paris. Il avait eu grande part sous son père à la guerre de 1667 et aux conquêtes que le roi avait faites ; il en eut une plus entière dans les suivantes; et lors de cette vacance de Poffice de chancelier, lui et son père digéraient et préparaient tout pour cette fameuse guerre qui fut déclarée en avril 4672, et qui fut suivie de tant de rapides conquêtes en Hollande.

Cette position parut favorable au père et au fils qui étaient d'un grand secours l'un à l'autre. Néanmoins, soit que le roi ne voulût pas se priver du père dans les importantes fonctions de sa charge à l'ouverture d'une si grande guerre, ou que, accoutumé à des chanceliers octogénaires , il trouvât le Tellier trop jeune, qui n'avait pas encore soixante-dix ans, ils ne purent l'emporter. Pressés en même temps par le départ du roi qui s'allait mettre à la tête de ses armées, et qui, pendant qu'il les commanderait, ne pouvait continuer à tenir les sceaux, ils firent en sorte que le roi , deux jours avant son départ, donnât les sceaux à Aligre sans faire de chancelier, comme étant le plus ancien des conseillers d'état, et le premier commissaire à l'assistance aux sceaux tenus par le roi; ainsi ils se réservèrent la vacance et l'espérance de la remplir par le mépris du concurrent, qui, leur devant tout et les sceaux mêmes , ne pourrait et n'oserait s'en fâcher, ou, s'ils n'y pouvaient atteindre, tourner court sur le garde des sceaux tout fait, lui procurer aisément par ce chausse-pied la place vacante, et avoir ainsi un chancelier de paille , qui , par ce qu'il leur était et

devait, et par son imbécillité, ne les pourrait jamais embarrasser. Ils le tinrent ainsi au filet vingt mois durant. A la fin l'indécence d'une si longue vacance et la difficulté qu'ils trouvèrent dans le roi pour le Tellier, les fit tourner court à ce dernier parti, et Aligre fut fait chancelier en janvier 4674. Il le fut et toujours en place jusqu'au 25 octobre 1677 qu'il mourut à Versailles, à plus de quatre-vingt-cinq ans. Le Tellier eut alors sa revanche et lui succéda quatre jours après. Il jouit huit ans de cette grande place, en faveur et en pleine santé de corps et d'esprit, et mourut au milieu de sa brillante famille en sa petite maison de Chaville près Versailles, le 30 octobre 1685, à quatre-vingt-trois ans.

Ce second chancelier Aligre, qui peu à peu lui et ses enfants ont cru s'anoblir en changeant l'Hen D et s'appeler d' Aligre, avait un deuxième fils qui fit profession de bonne heure parmi les chanoines réguliers, et qui eut en 1643 l'abbaye de Saint-Jacques, près de Provins. C'était un homme d'esprit et de savoir, plus éminent encore en vertu, et qui se confina dans son abbaye. On ne fut pas longtemps à s'apercevoir de l'étrange incapacité de son père dans la place de chancelier, à qui ses secrétaires faisaient faire tout ce qu'ils voulaient, et tant de choses pour de l'argent que la famille en fut alarmée et vit la nécessité d'un tuteur. Un étranger était à craindre; le fils aîné, plus imbécile que le père, ne put aller plus loin qu'être maître des requêtes et intendant de Caen ; il fallut avoir recours au second , et au nom du roi qu'employa la Tellier pour tirer l'abbé de Saint- Jacques de son cloître, qui résista tant qu'il put; il le mit auprès du chancelier, l'autorisa à être présent à tout le travail particulier de son père, qui ne signa plus rien et ne décida plus qu'en sa présence, et dont les secrétaires eurent défense du roi très-expresse d'expédier quoi que ce fût

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sans l'ordre de l'abbé sur chaque expédition. De cette manière c'était lui qui était chancelier et garde des sceaux d'effet, et qui le fut excellent en exactitude, en probité, en capacité, et qui, par son esprit, sa douceur, sa modestie et la facilité de son accès, satisfit également tout ce qui eut affaire à son père et à lui.

Il ne mit pas le pied hors de chez le chancelier pendant plusieurs années qu'il y fut, y était présent à tout pour décider et diriger tout, et, le peu de temps qu'il pouvait ménager, il le donnait à Dieu, retiré dans sa chambre, sans avoir l'air moins libre et moins agréable avec la compagnie dans les heures qu'il était obligé d'y être. Aussitôt que son père fut mort, il porta les sceaux au roi dont les louanges et les désirs ne purent le retenir, comme ils n'avaient pu l'engager d'accepter ni charges ni bénéfices, encore moins d'évèchés. Il demeura quelques jours pour rendre compte de plusieurs choses à sa famille, et à M. le Tellier, devenu chancelier, et s'en retourna à Saint- Jacques, d'où rien ne put plus le faire sortir. Il y entretint toute la régularité de la règle, sans rien exiger de plus que cette exactitude, mais pour lui, sans se séparer de ses religieux pour les exercices communs. Il ne s'épargna aucune sorte d'austérité, et il parvint enfin à celle des anciens anachorètes. Ses aumônes surprenaient tous les ans par leur abondance à proportion de ses moyens, et il vécut ainsi croissant toujours en mérite, adoré dans sa maison, et en vénération singulière partout, sans se relâcher jamais jusqu'à sa mort, âgé de quatre-vingt-seize ans, avec sa tète tout entière. Cette longueur d'une vie si prodigieuse en austérités de toute espèce, de douceur de gouvernement , d'agréments de conversation, lorsqu'il était forcé de parler, de sagesse de conduite et d'instruction , fut un autre miracle qui ne s'était point vu depuis les anciens pères des dé-

serts, quoique au milieu d'une communauté simplement régulière.

D'Antin perdit Gondrin , son fils aîné, qui laissa des enfants d'une sœur du duc de Noailles, qui, longtemps après, se remaria au comte de Toulouse. Elle fut si affligée qu'elle en tomba malade au point qu'on lui apporta les sacrements. Toute sa famille y était présente, et la maréchale de Noailles sa mère, qui l'aimait passionnément, était fondue en larmes au pied de son lit, qui priait Dieu à genoux, tout haut et de tout son cœur, et qui, dans l'excès de sa douleur, s'offrait elle-même à lui et tous ses enfants s'il les voulait prendre. La Vallière, qui était là aussi à quelque distance et qui l'entendit, se leva doucement, alla à elle et lui dit tout haut d'un air fort pitoyable : « Madame, les gendres en sont-ils aussi? » Personne de ce qui y était ne put résister à l'éclat de rire qui les prit tous, et la maréchale aussi , avec un scandale fort ridicule, et qui courut aussitôt par toute la cour; la malade se porta bientôt mieux, et on n'en rit que de plus belle.

Razilly mourut assez brusquement à Marly. Je l'ai suffisamment fait connaître, lorsque j'ai parlé de la charge qu'il eut de premier écuyer de M. le duc de Berry, et de l'injuste dépit qu'en eut madame la duchesse de Berry. Les grandes commodités de l'emploi le firent rechercher par des gens de la première qualité. Le chevalier de Roye, le marquis de Lévi , mort duc et pair, s'y présentèrent entre autres; tous deux en eurent parole positive de la bouche de madame la duchesse de Berry, qu'on savait bien qui déciderait M. le duc de Berry; tous deux, à l'insu l'un de l'autre, en firent confidence. Madame de Lévi , qui avait eu tant de part au mariage de madame la duchesse de Berry, appuyée du duc de Chevreuse son père et du duc de Beauvillier, elle-même de

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tous les particuliers du roi chez madame de Maintenon , n'imaginait pas que cela pût balancer; le comte et la comtesse de Roucy de même, avec le reste de crédit de M. de la Rochefoucauld , et les places des Pontchartrain. Pendant qu'ils s'en flattaient , d'Antin s'avisa de parler à M. et madame la duchesse de Berry pour Sainte-Maure, son cousin , demeuré malade à Versailles, et l'emporta. Les deux prétendants, si sûrs de leur fait par la parole qu'ils avaient eue , furent étrangement surpris et si piqués, qu'ils la publièrent, et que, non contents du bruit peu mesuré qu'ils en firent, ils ne se contraignirent pas d'en dire leur avis à madame la duchesse de Berry, dont l'embarras et le dépit furent extrêmes, surtout contre la comtesse de Roucy et madame de Lévi qui lui parlèrent avec la dernière hauteur, jusqu'à lui dire qu'après ce trait elles n'avaient plus qu'à lui faire la révérence en lieux publics et jamais ailleurs, parce qu'ils n'auraient jamais ni besoin ni dépendance d'elle. Elle se plaignit à son tour du manque de respect; mais elle n'était ni aimée, ni estimée, ni comptée ; on savait à quoi elle en était avec le roi , madame de Maintenon , et au fond avec madame la Dauphine. Le roi ne s'en mêla point, et le monde trouva qu'elle n'avait que ce qu'elle méritait. Elle ne laissa pas de craindre les particuliers de madame de Lévi , et quelque temps après voulut elle-même la rapprocher, puis lui faire parler. Ses avances furent méprisées; elle ne le lui pardonna jamais. Madame de Lévi s'en moqua , et garda trop peu de mesure en propos , et même en contenance, lorsqu'elle se trouvait dans les mêmes lieux. Sainte-Maure eut 40,000 écus à donner aux enfants de Razilly, tous bien faits, honnêtes gens et dans le service, dont l'aîné eut la lieutenance générale de Tourainc qu'avait son père.

J'ai si souvent parlé ici du maréchal Cattinat , de sa

vertu, de sa sagesse, de sa modestie, de son désintéressement, de la supériorité si rare de ses sentiments, de ses grandes parties de capitaine, qu'il ne me reste plus à dire que sa mort dans un âge très-avancé, sans avoir été marié, ni avoir acquis aucunes richesses, dans sa petite maison de Saint-Gratien, près Saint-Denis, où il s'était retiré, d'où il ne sortait plus depuis quelques années , et où il ne voulait presque plus recevoir personne. Il y rappela, par sa simplicité, par sa frugalité, par le mépris du monde , par la paix de son âme, et l'uniformité de sa conduite, le souvenir de ces grands hommes qui , après les triomphes les mieux mérités , retournaient tranquillement à leur charrue , toujours amoureux de leur patrie, et peu sensibles à l'ingratitude de Rome qu'ils avaient si bien servie. Cattinat mit sa philosophie à profit par une grande piété. Il avait de l'esprit , un grand sens , une réflexion mûre ; il n'oublia jamais le peu qu'il était. Ses habits, ses équipages, ses meubles, sa maison, tout était de la dernière simplicité; son air l'était aussi et tout son maintien. Il était grand , brun , maigre , un air pensif et assez lent, assez bas , de beaux yeux et fort spirituels. Il déplorait les fautes signalées qu'il voyait se succéder sans cesse , l'extinction suivie de toute émulation , le luxe, le vide, l'ignorance, la confusion des états , l'inquisition mise à la place de la police ; il voyait tous les signes de destruction , et il disait qu'il n'y avait qu'un comble très-dangereux de désordre qui pût enfin rappeler Tordre dans ce royaume.

Magnac , lieutenant général , inspecteur de cavalerie et gouverneur du Mont-Dauphin, mourut en même temps dans une grande vieillesse. J'en ai parlé plus d'une fois, surtout à l'occasion de la bataille de Friedlingue que Villars croyait perdue , désespéré sous un arbre fort

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loin , à qui il apprit qu'il l'avait gagnée , en sorte que je n'ai rien à ajouter.

Lussan, qui était à M. le Prince , qui le fit faire chevalier de l'ordre par grâce , en 1688, et duquel j'ai aussi parlé ailleurs, mourut aussi en ce même temps à quatrevingt-quatre ou quatre-vingt-cinq ans.

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