‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la RégenceChapitre 27 sur 27 · CHAPITRE CCCXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCCXXIV

Retour du roi à Versailles où il voit en passant la foule des mantes et des manteaux qui vont après chez tout le sang royal sans ordre et pour la première fois. — Privance de la duchesse du Lude. — Le roi voit à la fois tous les ministres étrangers en manteaux , et reçoit les harangues des cours. — Extrémité des deux jeunes fils de France qui sont nommés sans cérémonie. — Mort du petit Dauphin : le roi d'aujourd'hui comment sauvé. — Le corps et le cœur du petit Dauphin portés sans cérémonie près de ceux de . et de madame la Dauphine. — M. le duc d'Anjou, aujourd'hui roi, succède au titre et au rang de Dauphin. — Douleur de M. le duc de Berry et en Espagne. — Singularité des obsèques jusqu'à Saint-Denis. — Deuil aussi singulier que ces obsèques. — Etat du duc de Beauvillier et le mien. —Cassette du Dauphin qui me met en grand péril dont l'adresse du duc de Beauvillier me sauve.

Le samedi 27 février, le roi revint de Marly à Versailles. Il avait mangé tout ce voyage seul dans sa chambre , matin et soir, à son très-petit couvert. Il ne voulut point de respects en forme de sa cour comme il s'était pratiqué à la mort de Monseigneur. Il fit dire qu'il verrait tout le monde à la fois tout en arrivant. Les princes et princesses du sang et bâtards l'attendirent dans ses cabinets , la duchesse du Lude et les dames de madame la Dauphine, le chevalier d'honneur et les autres grands officiers à la porte de son cabinet , ensemble ; les dames dans ç$ chambre , les hommes dans son XVIII. u U

Digitize

su

antichambre et dans les pièces suivantes jusqu'à la porte de l'appartement de madame de Maintenon. Tout était en mantes et en manteaux longs. Le roi arriva à quatre heures et monta droit dans ses cabinets par son petit degré, puis traversa lentement jusque chez madame de Maintenon pour remarquer tout le monde. Il embrassa uniquement la duchesse du Lude, et lui dit qu'il n'était pas en état de lui parler, mais qu'il la verrait. Une demi-heure après , madame de Maintenon lui manda de venir chez elle avec les dames de madame la Dauphine. Elles y virent le roi sans mante. Il parla obligeamment à toutes , et retint après la duchesse du Lude qu'il fît asseoir, et qui fut longtemps en tiers avec lui et madame de Maintenon. Il l'a vue beaucoup de fois depuis de la sorte , et comme plus du tout en public , si ce n'est à Marly quand sa santé lui permettait d'y aller ou d'être des voyages. Tout ce qui était là en mantes et en manteaux alla comme en procession chez tous les princes et princesses, commençant par M. et madame la duchesse de Berry, et finissant par le comte de Toulouse. Personne n'avait été chez les princes et princesses du sang à la mort de Monseigneur. On a vu par quel manège M. du Maine obtint qu'on allât chez les bâtards. En cette occasion on fut sans ordre, et comme moutons, chez les princes et princesses du sang. Il n'y eut que ce seul jour pour les manteaux et les mantes.

Le mardi 1 er mars , le roi vit dans son cabinet tous les ministres étrangers avant sa messe, qui étaient tous en manteaux longs. Le samedi 5 mars, il reçut les harangues du parlement, de la chambre des comptes , de la cour des aides et de celle des monnaies, la parole portée par chaque premier président ; celui de la cour des aides était malade, Graville, second président,

DE SAINT-SIMON

parla. Après chaque cour, les gens du roi de celle qui venait d'haranguer s'avaucèrent et parlèrent par le premier avocat général , usage que M. Talon , mort président à mortier, établit du temps qu'il était avocat général du parlement. La ville harangua la dernière , et le discours du prévôt des marchands l'emporta sur tous. C'était le matin après la messe.

Le lendemain dimanche, à pareille heure, le grand conseil vint haranguer, parce qu'il ne veut point céder au parlement, ni le parlement encore moins à lui ; et tout de suite l'académie française.

Ce même jour, les deux enfants , fils de France , malades depuis quelques jours, furent très-mal, avec les marques de rougeole qui avaient paru en M. et madame la Dauphine. Ils avaient été ondoyés en naissant. Le roi manda à la duchesse de Ventadour de leur faire suppléer les cérémonies du baptême , de les faire tenir par qui elle voudrait, et de les faire nommer Louis l'un et l'autre. Elle prit ce qui se trouva de plus distingué sous sa main. Elle tint le petit Dauphin avec le comte de la Mothe; et le marquis de Prie avec la duchesse de la Ferté, M. le duc d'Anjou, aujourd'hui roi. Le lendemain mardi, 8 mars, les médecins de la cour en appelèrent cinq de Paris. Le roi ne laissa pas de tenir conseil des finances , d'aller tirer après son dîner, et de travailler le soir avec Voysin chez madame de Maintenon. Les saignées et les autres remèdes qu'on employa ne purent sauver le petit Dauphin. Il mourut ce même jour, un peu avant minuit. Il avait cinq ans et quelques mois , et était bien fait, fort et grand pour son âge. Il donnait de grandes espérances par l'esprit et la justesse qu'il montrait en tout; il inquiétait aussi par une décision opiniâtre et par une hauteur extrême.

M. le duc d'Anjou tétait encore. La duchesse de Ven-

Digitize

tadour, aidée des femmes de la chambre, s'en empara; elles ne le laissèrent point saigner ni prendre aucun remède. La comtesse de Verue , empoisonnée à Turin et prête à mourir, avait été sauvée par un contre-poison qu'avait le duc de Savoie. Elle en avait apporté en revenant. La duchesse de Ventadour lui en envoya demander et en donna à M. le duc d'Anjou seulement, parce qu'il n'avait pas été saigné et que ce remède ne peut aller avec la saignée. Il fut bien mal, mais il en réchappa et est roi aujourd'hui. Il l'a su depuis et a toujours marqué une vraie distinction à madame de Verue, et pour tout ce qui Ta regardée. Trois dauphins moururent donc en moins d'un an, dont un seul enfant, et, en vingt-quatre jours , le père , la mère et le fils aîné. Le mercredi 9 mars, le corps du petit Dauphin fut ouvert. Dans la nuit, et sans aucuue cérémonie, son cœur fut porté au Val-de-Grâce à Paris, et son corps à Saint-Denis, et placé sur la même estrade avec ceux de M. et de madame la Dauphine, ses père et mère. M. le duc d'Anjou , désormais unique , succéda au titre et au rang de Dauphin.

J'ai omis ce qui se passa au réveil du roi à la mort de monseigneur le Dauphin , parce que ce ne fut que la répétition parfaite de ce qui s'y passa à la mort de madame la Dauphine qui a été raconté. Le roi embrassa tendrement M. le duc de Berry à plusieurs reprises, lui disant : « Je n ai donc plus que vous. » Ce prince était fondu en larmes ; on ne peut être plus amèrement ni plus longtemps affligé qu'il le fut. Madame la duchesse de Berry n'osa s'échapper. Elle tint assez honnête contenance. Au fond sa joie était extrême de se voir elle et son époux les premiers. L'affliction et l'horreur de ces coups redoublés furent inconcevables en Espagne.

A la mort de la reine , de la dauphine de Bavière, de

DE SAINT-SIMON. *45

Monsieur , en un raot à toutes ces grandes obsèques , excepté à la mort de Monseigneur, à cause de la petitevérole qui l'avait emporté, tous les fils de France, suivis de tous les princes du sang et de tous les ducs, avaient été en cérémonie, tous ensemble, donner l'eau bénite, et pareillement ensemble les filles et petites-filles de France, suivies des princesses du sang et des duchesses. Les cœurs et les corps avaient été accompagnés de princes du sang et de ducs , et pour les princesses de beaucoup de princesses, de duchesses, de princesses étrangères, et de dames de qualité en plusieurs carrosses; et les corps avaient été gardés longtemps avant d'être portés à Saint- Denis. Eu celles-ci , quoique doubles, et par conséquent plus nombreuses et plus solennelles , puisqu'on devait faire autant pour chaque corps que s'il n'y en avait eu qu'un, et que cela doublait tous les accompagnements, on ne lit qu'une légère image de ce qui s'était toujours pratiqué pour un seul , tant pour la durée de la garde avaut le transport, que pour l'eau bénite des deux corps à part, et pour les convois des deux cœurs ensemble, et après des deux corps ensemble. Le genre de ces étranges morts en fut en gros la vraie cause, et la hâte qu'on eut de débarasser le roi à Versailles, et qu'il eut lui-même de n'avoir plus à ouïr parler de choses si douloureuses, et de n'entretenir pas l'excitation des propos, fit abréger tout et diminuer tout , et pour les cérémonies et pour le nombre des personnes qui y devaient assister. Il n'y parut ni fils de France ni prince du sang, mais le roi ne laissa pas d'avoir soin, malgré toute sa douleur et ses poignantes inquiétudes, d'y en faire jouer le personnage à ses deux fils naturels : l'un au convoi des corps, l'autre à l'eau bénite de la Dauphine, à la suite de Madame et de M. le duc d'Orléans et de trois princesses du sang seulement.

(Test la première fois que les hommes et les femmes aient été ensemble donner l'eau bénite en cérémonie. M. le duc d'Orléans, uniquement, en retourna donner en cérémonie au Dauphin; l'autre avait été pour la Dauphine seule avant que le corps du Dauphin fût mis auprès du sien. C'était séparément à M. le duc et à madame la duchesse de Berry à conduire les eaux bénites; ils devaient être séparément suivis de Madame et M. le duc d'Orléans, de madame la duchesse d'Orléans, de tout le sang royal des ducs et duchesses, et depuis un temps de la maison de Lorraine. Jusqu'alors cela s'était passé ainsi à la reine, à la dauphine de Bavière et à Monsieur; je ne doute pas aussi à sa première épouse. Il est vrai qu'à Monsieur, sous prétexte de cette compétence des ducs avec la maison de Lorraine que le roi aimait tant, il ne voulut pas qu'aucun d'eux y allât en cérémonie ; mais leurs femmes y furent avec les princesses du sang, à la suite de madame la duchesse de Bourgogne, où il se passa ce que j'ai raconté alors. Le cortège des deux sœurs fut mêlé, et tout aussi court et singulier : trois princesses du sang pour l'un, ce devait être une fille de France avec elles, et des duchesses avec pour l'autre, au lieu d'un fils de France, de deux princes du sang et de quelques ducs; M. du Maine uniquement au convoi des corps ; M. le duc d'Orléans seul de tout le sang royal, avec un mélange décharge pour tout accompagnement dans le carrosse où il était, et deux ducs, dont l'un encore était premier gentilhomme de la chambre et en avait servi en ces cérémonies, l'autre pouvait être regardé comme meniu. Pour la Dauphine, quatre princesses du sang, sans filles ni petites-filles de France , et sans duchesses ni de Lorraines ni dames de qualité, et un seul carrosse après le leur, pour les dames du palais. Bien ne fut jamais si court, ni si baroque,

DE S Ai NT -SIMON.

jusque-là que la maison même de la Dauphine ni lesroenins ne donnèrent point d'eau bénite en cérémonie, c'està-dire un premier gentilhomme de la chambre à la tète des menins, la dame d'honneur à la tête des dames de madame la Dauphine, et le chevalier d'honneur à la tête des officiers premiers et principaux de la maison. A l'égard de Monseigneur, pour lequel il n'observa pas la moindre cérémonie, la petite-vérole dont il mourut en fut la juste raison.

Pour comble de singularité, le roi qui avait voulu, à la mort de Monseigneur, que les personnes qui drapent lorsqu'il drape, drapassent quoiqu'il ne portât pas ce deuil, ne voulut point que personne drapât pour M. et madame la Dauphine, excepté M. le duc et madame la duchesse de Berry. Comme leur maison drapait à cause d'eux, cela fit une question sur madame de Saint-Simon, qui prétendait ne point draper, et eux désiraient qu'elle drapât, et s'appuyaient de l'exemple des duchesses de Ventadour et de Brancas, chez Madame. On y répondait que celles-là étant séparées de corps et de biens d'avec leurs maris , avaient leurs équipages à elles, au lieu que madame de Saint-Simon et moi vivions et avions toujours vécu ensemble, qui est le cas que les équipages de la femme appartiennent au mari . Là-dessus, grande négociation. Ils prenaient cette draperie à honneur. M. et madame la duchesse de Berry nous la demandèrent avec tant d'instance, par amitié, comme une chose qui les touchait sensiblement, qu'il fallut enfin avoir cette complaisance. Tellement que notre maison fut mi-partie : tout ce qui était à moi ou en commun sans deuil, et en noir tout ce qui était à madame de Saint-Simon, ce qui était fort ridicule.

M. de Beauvillier était malade dans son lit, à Versailles, et il était a sa maison de la ville pour être plus en

repos au bas de la rue de l'Orangerie. Il serait difficile de comprendre l'excès de sa douleur, ni la grandeur de sa piété, de sa résignation , de son courage. Je n'ai rien vu de si difficile à décrire, de plus impossible à atteindre, de comparable à admirer. Le jour de la mort de notre Dauphin, je ne sortis qu'un instant de chez moi , où je m'étais barricadé pour joindre le roi à sa promenade dans les jardins, qui passa l'après-dînée à portée de mon pavillon. La curiosité y eut part. Le dépit de le voir presqu'à son ordinaire ne put soutenir cette promenade qu'un instant. On emportait alors le corps du Dauphin , j'en aperçus de loin quelque chose. Je me rejetai chez moi, d'où je ne sortis presque plus du reste du voyage, que pour aller passer les après-dînées auprès du duc de Beauvillier, enfermé chez lui où il ne laissait entrer presque personne. J'avoue que je faisais le détour entre le canal et les jardins de Versailles, pour arriver à l'hôtel de Beauvillier par la porte de l'Orangerie qu'il joignait, pour me dérober à la vue de ce qui paraissait de funèbre, dont aucun devoir ne me put faire approcher. Je conviens de la faiblesse. Je n'étais soutenu ni de la piété supérieure à tout du duc de Beauvillier, ni d'une semblable à celle de madame de Saint-Simon, qui toutefois n'en souffraient pas moins. La vérité est que j étais au désespoir. A qui saura où j'en étais arrivé, cet état paraîtra moins étrange que d'avoir pu supporter un malheur si complet. Je l'essuyais précisément au même âge où était mon père quand il perdit Louis Xïil ; au moins en avait-il grandement joui , et moi , Gustavi paululum mellis, et ecce morior ! Ce n'était pas tout encore.

Il y avait dans la cassette du Dauphin des mémoires qu'il m'avait demandés. Je les avais faits en toute confiance , lui les avait gardés de même. J'y étais donc parfaitement reconnaissable. Il y en avait même un fort

long de ma main , qui seul eût suffi pour me perdre sans espérance de retour auprès du roi. On n'imagine point de pareilles catastrophes. Le roi connaissait mon écriture ; il ne connaissait pas de même ma façon de penser, mais il s'en doutait à peu près. J'y avais donné lieu quelquefois, et de bon amis de cour y avaient suppléé de leur mieux. Ce péril ne laissait pas de regarder assez directement le duc de Beauvillier , un peu plus au lointain le duc de Chevreuse. Le roi, qui par ces mémoires m'aurait aussitôt reconnu , y aurait en même temps découvert la plus libre et la plus entière confiance entre le Dauphin et moi, et sur des chapitres les plus importants, et qui lui auraient été les moins agréables, et il ne se doutait seulement pas que j'approchasse de son petit-fils plus que tous les autres courtisans. Il n'eût pas pu croire , intimement lié comme il me savait de tous temps avec le duc de Beauvilliers, que ce commerce intime et si secret d'affaires se fût établi sans lui entre le Dauphin et moi; et toutefois il fallait que lui-même portât au roi la cassette de ce prince, à la mort duquel Duchesne en avait sur-le-champ remis la clef au roi. L'angoisse était donc cruelle, et il y avait tout à parier que j'en serais perdu et chassé pour tout le règne du roi .

Quel contraste des cieux ouverts que je voyais sans chimère , et de ces abîmes qui tout à coup s'ouvraient sous mes pieds! Et voilà la cour et le monde IJ 'éprouvai alors le néant des plus désirables fortunes par un sentiment intime qui toutefois marque combien on y tient. La frayeur de l'ouverture de cette cassette n'eut presque point de prise sur moi. Il me fallut des réflexions pour y revenir de temps en temps. Les regrets de ce qui m'échappait, plus sans comparaison qu'eux la vue de ce que perdait la France , surtout la disparution de cet in-

comparable Dauphin , me perçaient le cœur et suspendaient toutes les facultés de mon âme. Je ne voulus longtemps que m'enfuir et ne revoir jamais la figure trompeuse de ce monde. Même après que je me fus résolu à y demeurer, la situation naturelle où j'étais avec M. le duc de Berry et M. le duc d'Orléans, que tant d'autres des plus grands eussent si chèrement achetée dans la perspective de l'âge du roi et de celui du petit Dauphin , m'était insipide , je n'oserais dire pire , par la comparaison de ce qui n'était plus; et ma douleur était si peu capable de consolation et de raison qu'elle trahit entièrement tout ce que j'avais caché jusque-là avec tant de soin et de politique , et manifesta malgré moi tout ce que j'avais perdu. Madame de Saint-Simon , non moins sensible, non moins touchée, aussi peu capable de le dissimuler, mais plus sensée, plus forte, et tout à Dieu, recevait aussi par plus de liberté d'esprit, par plus de mesure en attaches, par la plus sage prudence, de plus fortes impressions de l'inquiétude de ces papiers.

Les ducs et duchesses de Beauvillier et de Chevreuse étaient uniquement dans ce secret , et les uniques aussi avec qui en consulter. M. de Beauvillier prit le parti de ne confier la cassette à personne , quoique le roi en eût la clef, et d'attendre que sa santé lui permit de la porter lui-même , pour essayer, étant avec lui , de dérober ces papiers à sa vue parmi tous les autres, de quelque manière que ce fût. Cette mécanique était difficile, car il ne savait pas même la position de ces papiers si dangereux parmi les autres dans la cassette, et cependant c'était la seule ressource. Une si terrible incertitude dura plus de quinze jours.

Le lundi , dernier février, le roi vit dans son cabinet, sur les cinq heures, le duc de Beauvillier pour la première fois , qui n'avait pas été en état de s'y rendre plus

DK SAINT-SIMON. 251

tut. Mon logement était assez près du sien et de plaiupied , donnant au milieu de la galerie de l'aile neuve, de plain-pied aussi au grand appartement du roi. Le duc à son retour entra chez moi, et nous dit, à madame de Saint-Simon et à moi , que le roi lui avait ordonné de lui porter le lendemain au soir chez madame de M aintenon la cassette du Dauphin. Il nous répéta que, sans oser ni pouvoir répondre de rien , il serait bien attentif à éviter, s'il était possible , que le roi vît ce qui y était de moi , et nous promit de revenir le lendemain au retour de chez madame de Maintenon nous en apprendre des nouvelles. On peut juger s'il fut attendu , et à portes bien fermées. Il arriva , et avant de s'asseoir nous fit signe de n'avoir plus d'inquiétude. Il nous conta que tout le dessus de la cassette, et assez épaissement, s'était heureusement trouvé rempli d'un fatras de toutes sortes de mémoires et de projets sur les finances, et de quelques autres d'intérieurs de province, qu'il en avait lu exprès une quantité au roi pour le lasser, et qu'il y avait réussi tellement, qu'à la fin le roi s'était contenté d'en entendre les titres, puis, fatigué de ne trouver autre chose, s'était persuadé que le fond n'était pas plus curieux, et avait dit que ce n'était pas la peine d'en voir davantage, et qu'il n'avait qu'à jeter là tous ces papiers dans le feu. Le duc nous assura qu'il ne se l'était pas fait dire deux fois , d'autant qu'il avait déjà avisé au fond un petit bout de mon écriture, qu'il avait promptement couvert en prenant d'autres papiers pour en lire les titres au roi, et qu'aussitôt qu'il lui eut lâché la parole, il rejeta confusément dans la cassette ce qu'il en avait tiré de papiers et mis à mesure sur la table , et avait été secouer la cassette derrière le feu entre le roi et madame de Maintenon , pris bien garde en la secouant que ce mémoire de ma main, qui était grand et épais, fût couvert d'autres ,

Page 1