‹ Mémoires complets et authentiques sur le siècle de Louis XIV et la RégenceChapitre 24 sur 61 · XXXV · texte numérisé non relu

XXXV

est une cérémonie où les ambassadeurs ne se trouvent point.

Après avoir parlé des usages que nous connaissons et que les grands d^Espagne n'ontpas, il faut venir au rangy honneurs et prérogatives dont ils jouissent, et conclure après, tant de celles qu'ils. ont que de celles qu'ils a'ont pas, quelle idée Juste on doit avoir de leur dignité. Gomme la clef du rang et des honneurs dont les grands d'Espagne jouissent est la cérémonie de leur couverture, comme on l'a vu plus haut, et que c'est encore où la différence des classes des grands est presque uniquement sensible, il faut commencer par sa description. Elles sont toutes semblables suivant leurs classes, tout y est tellement réglé qu'il n'y a point à s'y méprendre, ni à y accorder ou retrancher quoi que ce soit. Gomme je n'ai vu que celle de mon fils, on ne trouvera donc pas étrange que ce soit celle-là que je décrive, puisque, de même classe, toutes sont en tout parfaitement semblables.

D'abord le nouveau grand ou celui qui succède à un autre, car cela est pareil pour la couverture, visite tous les grands ; j'y- menai mon fils. Ensuite il en choisit un pour être son parrain. L'amitié, la parenté et d'autres raisons semblables en font faire le choix, et ce choix lui est honorable. Je crus en devoir prier un grand et principal seigneur, bien avec le roi d'Espagne et qui fât agréable à notre cour; c'est ce qui m'engagea à prier le duc del Arco, grand écuyer et favori du roi qui l'avait fait grand, de faire cet honneur à mon fils. G'est au parrain à prendre l'ordre du roi du jour de la cérémonie, d'en faire les honneurs, tant au palais que chez Iç nouveau grand, de l'avertir du jour marqué, et d'en avertir aussi le majordome major du roi, qui a soin d'envoyer un billet d'avis à tous les grands. Ce dernier,

à Toccasiou de mon fils, prétendit que c'était à lui à demander le jour au roi et m'en fit faire quelque insinuation. J'évitai de l'entendre pour ne pas blesser un si grand et si respectable seigneur, ni le grand écuye aussi, et avec lui tous les grands ; j*en avertis néanmoins ce dernier qui s'éleva d'abord, mais qui, en ma considération, l'ignora, et prit cependant l'ordre du roi d'Espagne qui le donna, et c'est toujours le matin.

Le jour venu, le parrain invite un, deux ou trois grands comme tels, et que bon lui semble, pour l'accompagner chez le nouveau grand qu'il va prendre et qu'il mène au palais dans son carrosse avec eux, et l'en ramène de même, où tous lui donnent la première place. Ces autres grands aident au parrain à faire les honneurs, et le nouveau grand se fait accompagner en cortège.

Le duc del Arco ne prit avec lui que le duc d'Albe, oncle paternel et héritier de celui qui est mort ambassa^ deur d'Espagne à Paris, à cause des places du carrosse que nous remplissions mon fils et moi. Il eut, comme je l'ai dit ailleurs, la politesse de venir dans son carrosse, et non dans un du roi dont il se servait toujours, parce que dans celui-là il ne pouvait donner la main à personne. Je ne pus jamais empêcher, quoi que je fisse, qu'ils ne se missent tous deux sur le devant, mon fils et moi eûmes le derrière. Je crus plaire aux Espagnols de marcher à cette cérémonie avec tout l'appareil de ma première audience, et j'y réussis. Six de mes carrosses, entourés de ma livrée à pied, suivaient celui du due del Arco, où. nous. étions, et personne autour; quinze ou dix-huit autres de seigneurs de la cour marchèrent après les miens remplis de ma suite : tout Madrid était aux fenêtres ou dans les rues.

Nous trouvâmes les gardes espagnoles et wallonnes

en bataille dans la place du palais, qui rappelèrent à notre passage en arrivant et en retournant.

A la descente du carrosse nous fûmes reçus par ce qui s'appelle en Espagne la famille du roi, c'ést-à-dire une grosse troupe de bas officiers de sa maison et une autre d'officiers plus considérables, au milieu du degré, avec le majordome de semaine, qui était le marquis de Villagarclas, qui était Gusman et a été depuis vice-roi du Mexique.

L'escalier depuis le baâ jusques en iiaut bordé des hallebardiers lâoos les armes avec leurs officiers. Tous ces honneurs ne sont que pour la première classe. An haut du degré quelques grands, qui par cette même distinction descendirent deux marches. Beaucoup de personnes distinguées dans Tescalier et jusqu'à laportedes appartements, et une foule de grands et de seigneurs nous attendaient dans la première pièce, mais cela n'est que de civilité; la vérité est qu'elle fut extrême, et que tous me dirent qu'ils ne se souvenaient pas d'avoir vu tant de concours de grandesse et de noblesse à aucune couverture, et à ce que j'y vis, il fallut le croire.

Les gardes du corps étaient en haie sous les armes à notre passage dans leur salie, et à notre retour. Dans cette première pièce au delà de la salle des gardes on attend que le roi soit arrivé dans celle qui suit, et cependant compliments sans fin, et invitation au repas qui suit chez le nouveau grand ; lui, son parrain et ses amis particuliers vont invitant le monde; il fait prier tous les grands, tous leurs fils aînés, et les maris des filles aînées de ceux qui n'ont point de fils. Gela eBt de règle. On peut prier aussi d'autres seigneurs amis ou distingués : on le fait d'ordinaire, et nous en invitâmes plusieurs.

Le roi arrivé, la cérémonie commence. Le majordome

de semaine sort et vient avertir le nouveau grand que le roi est entré ppr l'autre côté; Tous les grands entrent, saiaent le roi et se placent. Les gens de qualité en font autant; les portes s'investissent de curieux, et le nouveau grand entre tout le dernier, ayant son parrain à sa droite et le majordome de. semaine à sa gauche. La marche est fort lente ; ils font presque en entrant tous trois de front et tous trois ensemble une profonde révérence au roi, qui ôte à demi son chapeau et le remets Il est debout sur un tapis de pied sous un dais, son capitaine des gardes en quartier derrière lui, couvert parce qu'il est toujours grand, le dos à la muraille. Personne du même côté où est le roi que le majordome major du roi, qui est couvert, le dos à la muraille, vers le bout du côté des grands; en retour des deux autres côtés jusqu'à la cheminée qui est vis-à-vis du roi, les grands couverts le dos à la muraille, sur un seul rang qui ne se redouble point et personne devant eux. Devant la cheminée qui est grande, les trois autres majordomes découverts. Depuis la porte par où les grands et la cour sont entrés, jusqu'à l'autre vis-à-vis par où le roi est entré, qui fait le quatrième côté de la pièce où sont les fenêtres, qui soi^t fort enfoncées et fort larges, sont tous les gens de qualité de la cour, tous découverts, pêlemêle, les uns devant les autres, tant qu'il y en peut tenir, et le reste regarde par les deux portes en foule sans s'avancer dans la pièce. Cette première révérence faite, le parrain quitte le nouveau grand et se va mettre après tous les grands, entre la porte par où il vient d^entrer et la cheminée, le dos à la muraille, et s'y couvre, et faitaiusi aux autres grands les honneurs pour le nouveau graqd. Celui-ci s avance lentement avec le majordome à sa gauche. Au milieu de la pièce ils font en m^me temps, et de front, une deuxième révérence profonde au roi, qui à celle-là ne branle pas ; puis sans

partir de la place, salue le majordome et les autres côtés des grands, prenant garde de ne pas tourner tout à fait ledos au roi. Le majordome major, le capitaine des ^'ardes et tous les grands se découvrent entièrement, mais ne laissent pas tomber leur chapeau fort bas, puis tout de suite se recouvrent. Le majordome, qui conduit le nouveau grand et qui a fait la même révérence que lui aux grands, le quitte dès qu'elle est achevée, et se retire vis-à-vis d'où il se trouve, du côté des fenêtres, un pas au plus en avant des gens de qualité, à qui le nouveau grand ni lui n'ont point fait de salut. Le nouveau grand, demeuré seul au milieu de la place, s'avance de nouveau avec la même lenteur jusqu'au bord du tapis de pied où est le roi, à qui en arrivant près de lui il fait une troisième et profonde révérence, à laquelle le roi ne remue pas. Si le grand est de première classe, le roi prend l'instant qu'il commence à se relever de sa révérence pour prononcer cobrios. Si de la seconde, il le laisse relever et parler, et faire ensuite la révérence; quand il se relève il prononce cobrios, et quand il est couvert le roi lui répond. Si de la troisième, le roi ne prononce cobrios qu'après avoir répondu, le grand se couvre un instant, puis se découvre, baise la main du roi, et le reste comme il va être expliqué. A ceux de la première classe, le roi ayant prononcé cobrios comme le grand se relève de sh troisième révérence, celui-ci s1ncline de nouveau profondément du corps à ce mot, mais sans révérence, et se relevant se couvre avant de com* mencer à parler. Les ambassadeurs ne se trouvent point à cette cérémonie, ni aucune dame.

J'étais à la muraille comme duc de France ou comme déjà grand parmi eux et couvert. On peut croire que je regardais de tous mes yeux par la curiosité de la cérémonie, et beaucoup plus dans l'inquiétude comment mou fils s'en tirerait, qui avec un grand air de respect

et de modestie n'en eut point du tout d'embarras, et , lit tout de fort bonne grâce et à propos, il faut que cela m'échappe. Je remarquai la bonté du roi, qui, en peine qu'il manquât à se couvrir à temps, lui fit deux fois signe de le faire comme il se relevait de son inclination après le cobrios. Il obéit, et s'étant couvert, il fit comme c'est l'usage un remercfment au roi de demi -quart d'heure, pendant lequel il mit quelquefois la main au chapeau et le souleva deux fois, à une desquelles le roi nrit iamaîn sa sien. Toutes ces démonstrations qui ne sont pas pourtant prescrites et qui ne se font qu'en nommant notre roi, ou quelquefois disant votre majesté au roi d'Espagne, tous les grands les imitèrent en même temps que lui. 11 finit en se découvrant, fit une révérence profonde , et se couvrit en se relevant. Tous les grands se découvrirent et se recouvrirent en même temps. Aussitôt après le roi toujours couvert lui répondit en peu de mots. .

Lorsqu'il finit de parler, le nouveau grand se découvre, ploie un genou tout à fait à terre , prend la main droite du roi, qui est exprès dégantée, avec la sienne, la baise, se relève et fait une profonde révérence au roi, qui alors se découvre tout à fait et se recouvre à i'iastant, et le nouveau grand passe au coin du tapis de pied, salue tous les côtés des grands qui sont découverts et s'inclinent un peu à lui, et il va pour cette unique fois se placer à la muraille au-dessus d'eux, tout à côté et au-dessous du majordome major,, sans aucune façon ni compliment. Là il se couvre et eux tous, et après quelques moments, le roi se découvre, s'incline un peu &QX trois côtés des grands, et se retire. Tous vont chez la reine, excepté le nouveau grand, sa famille, son parrain et ses amis particuliers, qui suivent le roi parmi les félicitations, et à la porte de son cabinet lui font leurs remerctments de nouveau, mais sans discours eu

forme , après quoi le nouveau grand , avec ce qui la accompagné, va aussi chez la reine. Le plan fera mieux entendre toute la cérémonie.

Plan de la couverture d'un grand d'Espagne chez

le roi.

SALLE D'AUDIENCB.

Pièce où Ton attend que le roi arrive dans la salie d'audience.

2 Porte par où la cour entre » - .

^ * , , . { fermées avant son arrivée,

o Porte par ou le roi entre )

4 Curieux entassés regardant par les portes.

5 Le roi debout sous un dais sur un tapis de pied.

6 Le capitaine des gardes du corps en quarticr:

7 Le majordome major.

8 Le nouveau grand lorsqu'il se retire à la muraille.

9 Les grands d'Espagne aux murailles.

4 0 La place à peu près où je me trouvai. 4i Cheminée.

1S Le parrain.

1 5 Les trois majordomes du roi.

4 4 G^aa de qualité.

4 5 Le quatrième majordome du roi lorsque, après la deiixièmo révérence, il a quitté le nouveau grand.

4 G Première révérence du nouveau grand, après laquelle son parrain le quitte et se retire à la muraille.

1 7 Deuxième révérence, après laquelle le majordome de semaine

quitte le grand, se va mettre du côté des seigneurs,. et prend

Barde qu'ils ne s'avancent pas dans la salie, et que l'enfilade

des deux portes demeure libre et vide.

<8 Troisième révérence du nouveau grand seul j il se couvre, parle

au roi, l'écoute, lui baise enHn la main dans cette même place,

puis se retire à la muraille.

0 Personne entre la porte et le roi qui sort par cette même porte,

et tout ce qui veut sortir par là après lui, au lieu quM entre

seul par là avec ses officiers seulement qui par leurs charges le

peuvent.

Chez la reine on attend comme chez le roi dans la pièce qui précède celle de Taudience, qui est fort singulière au palais de Madrid ; elle est fort longue et peu large; c'est ie double d*une galerie intérieure qui entre par un bout dans l'appartement de la reine, et par l'autre dans celui de la princesse des Asturies et dans celui des infants. Cette salle d'audience communique avec la galerie dans toute sa longueur par de grandes arcades ouvertes dont elle tire tout son jour, et qui en font presqu*une même pièce avec la galerie qui est pourtant plujs longue que la salle d'audience du côté de l'appartement de la princesse des Asturies et des infants. IId quart de la longueur de cette salle est retranché par ^ barrières à hauteur d'appui et couvertes de tapis du côté d'en bas, qui ne se mettent que pour ces céréniouies, et qui ne se mettent que pour ce moment-là. Vis-à-vis au haut de la salle, assez près de la muraille ^^ «u face de la porte et de la barrière, la reine est assise dans un fauteuil plus haut que les fauteuils ordinaires, avec un extrêmement gros carreau de velours à grands galons d'or sous ses pieds, un dais et un grand ^Pis de pied , ayant derrière son fauteuil un exempt ^cs gardes du corps découvert, et qui n'est point grand ; ^*' t'était, car il y en a, il serait couvert. A sa gauche

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