‹ Mémoires complets et authentiques sur le siècle de Louis XIV et la RégenceChapitre 32 sur 61 · CHAPITRE DLXXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE DLXXX

DésavaDtages effectifs et réels des grands d^Ëspagne. — Désavantage des grands d'Espagne jusque dans le droit de se rx)uvrir. — Abus aes grandesses françaises.

Après avoir exposé dans toute son étendue les six avantages que les grands paraissent avoir sur les ducs, je dis paraissent, puisqu'il n'y a que de réblouissant dans les cinq premiers, que les ducs ont eus comme eux jusqu'au milieu du dernier règne, et comme eux les premières places partout, dont le feu roi s'est montré si jaloux jusqu'à sa mort ; témoin l'aventure de mademoiselle de Melun à un bal, et celle de madame de Torcy à la table du roi à Marly, les deux uniques qui s'y soient exposées; après avoir avoué de bonne foi la solidité du dernier et sixième avantage des grands en la personne de leurs Ois et belles-filles aînées, il faut venir aux désavantages de ces mêmes grands comparés aux ducs pour l'extérieur.

Quelques usurpations modernes qu'aient essuyées les ducs du chancelier et même du garde des sceaux de France, elles ne vont qu'à la préséance au conseil, et s'ils ont conservé l'ancienne forme d'écrire et de recevoir chez eux, que les ducs et les officiers de la couronne ont perdue, cela ne regarde point les ducs. Mais le président, ni en son absence le gouverneur du conseil de Castille, ne donne point la main chez lui aux graudS; qui de plus sont obligés, comme tous les autres,

d'arrêter lear carrosse devant le sien, lorsqu'il ne montre pas, par sfes rideaux tirés, qu'il veut être iii«^ connu. Ce respect si grand et si public est tel en France qu'il n'y est rendu par les ducs qu'au roi, à la reine et aux fils et filles devFrance^ bien loin de s'étendre à un particulier.

Une seconde différence, et qui est de tous les jours et n'est pas moins publique, est l'extrême différence du majordome-major du roi, et comme tel de tous les grands, lui-mi^e ne le fût-il pas, comme il est quelquefois arrivé. Non-seulement il les précède partout, sans être jamais mêlé avec eux, mais il a un siège ployant de velours placé à la chapelle, à la tête de leur banc, et ce siège si distingué d'eux y est toujours, et il demeure vide, sans pouvoir être occupé, s'il ne l'est pas par le majordome major. Il est assis au bal et à la comédie sur ce même siège, à la droite du roi et le joignant, presque sur la même ligne, tandis que les grands sont debout; et lorsque le roi d'Espagne reçoit des ambassadeurs sur un trône, comme des Africains et d'autres nations éloignées, le majordome est assis en pareille place et sur pareil siège sur le trône, tandis que les grands sont au bas du trône et debout. Chez la reine, son majordome major précède tous les grands sans difficulté, en toutes les cérémonies et les audiences, et le grand écuyer du roi ne leur donne pas la main dans le carrosse du roi qui est à son usage. Toutes ces mortifications de charges, publiques et continuelles, sont entièrement inconnues aux ducs. Bien plus, le majordome major do roi, comme tel, et sans être grand, je le répète, comme il est arrivé quelquefois, jouit de tout le rang et honneurs des grands; et^ ce qui est étrange, c'est qu*il est leur chef, et tellement leur chef, que s'il arrive quelque affaire qui intéresse la dignité des grands, c'est chez le

majordome major qu'ils s'assemblent et qu'ils délibè* rent, et que c'est par lui que sont portés et présentés au roi les raisons ou les mémoires qu'ils ont à lui faire entendre, et que pareillement c'est par le même que le roi s'explique aux grands de ses décisions ou de ses volontés. Il ne se trouve rien de semblable en France. J'ai moi-même été témoin de tout cela en Espagne, et pour ce dernier article, il se passa ainsi au baptême de l'infant don Philippe, où j'étais, et où le roi voulut que les honneurs fussent portés par les grands, quoiqu'ils ne l'eussent été jusqu'alors que par les majordomes; les ordres, les remontrances, la décision, tout passa par le majordome major, et ce fut chez lui que les grands s'assemblèrent.

Quoique les grands ne cèdent point aux cardinaux, dont j'expliquerai en son temps les divers rangs en Espagne, et qu'ils ne les voient point chez eux en public, à cause de la main, les grands essuient néanmoins une distinction étrange dont la France n'a jamais oui parler : c'est leur fauteuil à la chapelle, tandis qu'ils n'ont qu'un banc, couvert de tapisserie, sans petit banc bas devant eux, et les cardinaux et les ambassadeurs en ont un, celui de ces derniers couvert de tapisserie comme leur banc, et le petit banc bas des cardinaux couvert de velours rouge.

Au conseil y lorsque le roi s'y trouve, et qu'il y a des cardinaux, ils y ont un fauteuil comme à la chapelle. Ils sont au-dessus des grands, et les grands n'y ont que des sièges ployants.

Les grands et le majordome major même sont nettement précédés par les ambassadeurs de chapelle à la distribution des cierges à la Chandeleur, en celle des Gendres, et aux autres occasions où ils se trouvent ensemble qui sont de cérémonie.

Tontes ces choses» la plupart si marqaées, si distinetives, si joarnalières, sont inconnues aux ducs, et avec raison leur paraîtraient monstrueuses.

Les infants sont en Espagne comme sont ici les fils et filles de France.

De prince du sang, il n'y en a jamais eu tant que la maison d'Auriclie a régné en Espagne.

M. le duc d'Orléans, petit-fils de France^ fut traité en Espagne comme un infant ; mais il alla chez toutes les femmes des grands, et traita les grands comme il traitait ici les ducs.

Pour l'es bâtards des rois , on a vu ce qui a été dit des deux don Juan, les deux seuls reconnus en Espagne, et les grands sont fort éloignés de tout avantage de ce côté-là.

De tout cet extérieur si éblouissant des grands d'Espagne, que leurs rois leur ont jalousement conservé au dehors et au dedans de l'Espagne, à l'égard des princes étrangers, et que les ducs ont eu comme eux, il n'y a de différence que la fermeté des rois d'Espagne par rapport à leur propre dignité, d'avec l'entraînement des rois de France, dont on a vu, par l'exemple de l'électeur de Bavière , que leur dignité même a souffert. Il en est de même des honneurs civils et militaires conservés jusques au milieu du dernier règne, de l'invitation aux fêtes et aux cérémonies qui a été de tout temps, et jusqu'à nos jours, pour les ducs en France» comme en Espagne pour les grands , et ces distinctions que je viens de raconter, communes en elles-mêmes aux deux dignités, mais qui pour la plupart ont cessé au milieu du règne de Louis XrV. Ainsi dès qu'elles ont été jusqu'alors , rien d'essentiellement distinctif à l'avantage des grands sur les ducs, puisque la cessation à l'égard de ces derniers est si moderne, que, lorsqu'il plaira au roi de

France de penser que sa dignité y est intéressée, toate suréminentc qu'elle est, et de faire réflexion qu'il n'appartient qu'à son sang d'avoir chez lui des rangs et des distinctions par naissance, inconnues chez toutes les autres nations, ni à aucune dignité étrangère d'y jouir d'aucun avantage plus grand que n'en ont celles qu'il donne, cet extérieur sera bientôt rétabli, et porté au niveau pour le moins de celui qui éblouit dans les grands d'Espagne, dont le seul avantage réel que n'ont pas les ducs et celui dont jouissent leurs flis aînés et les femmes de ces fils.

Pour les désavantages des grands par comparaison aux ducs, on ne compte point le défaut d'habits particuliers et de marques de dignité aux armes, quoique cet éclat en soit un fort marqué; ni le défaut de housse, puisque la reine n'en poi te point; ni de balustres, parce qu'on ne voit point leurs lits ni leurs chambres à coucher; ni le mélange dans les ordres, puisque les infants même n'en étaient point exempts avant Phiiippe V.

Mais les distinctions étranges du président et même du gouverneur du conseil de Castille , le fauteuil des cardinaux , la préséance si marquée, la supériorité aux audiences singulières, et journellement aux bals etaux comédies, du majordome major assis à côté du roi où tous les grands sont debout, sa présidence sur eux par sa charge, même sans être grand, pour tout ce qui concerne leur dignité, ce sont des choses, pour en omettre diverses autres , d'un grand contre-poids, et qui toutes sont parfaitement inconnues aux ducs, et qui ûe peuvent pas contribuer à faire trouver les ducs d'Arcos et de Banos bien fondés dans leurs plaintes et dans leur mémoire.

Venons maintenant à ce qui les a le plus frappés et le plus détermines dans cette démarche : c'est que les

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grands d'Espagne se couvrent devant leurs rois, et que les dacs de France ne s*y couvrent point ; que les princes étrangers s'y couvrent aux audiences des ambassadeurs, et que ceux de la maison de Lorraine, primitivement à tous autres, les conduisent à Paudience.

Il faut se souvenir de ce qui a été expliqué ci-dessus de l'ancien usage d'être couvert en France devant le roi sans distinction de dignité, et de là manière imperceptible dont il a changé par le changement des coiffures, du chaperon au bonnet, puis à la toque, enfin aux chapeaux. Lors même qu'on était couvert devant nos rois, nui ne leur parlait couvert, non pas même les iils de France. Il n'est donc pas étrange que les ducs n'aient point cet honneur, beaucoup moins depuis que Tusage d'être couvert devant les rois de France s'est peu à peu aboli, même en ne leur parlant pas. Chaque pays a ses usages particuliers qui se trouvent sauvent la cause primitive et l'origine des distinctions. En France, ni homme ni femme ne baise la reine ; ce n'a été qu'au mariage du roi d'aujourd'hui que cet honneur a été accordé aux princes du sang; mais les duchesses et les princesses étrangères ont celui de s'asseoir devant elle et les tabourets de grâce, ainsi que pour les hommes , les fils et petits-fils de France et les cardinaux, sans que les princes du sang qui l'ont tenté au mariage du roi d'aujourd'hui y aient pu parvenir, et ceux-ci, jusqu'à la mort du feu roi , ne l'ont jamais prétendu ; sans qu'en nul Heu que ce soit les dames assises se soient jamais tenues debout un instant en leur présence , ce qui aurait été regardé comme un grand manque de respect, parce qu'il n'y en peut avoir qu'un. Ainsi elles se levaient lorsqu'un prince du sang arrivait où elles étaient assises, et se rasseyaient sur-le-champ, ce qu'elles faisaient de même pour les principaux seigneurs. En Angleterre.

lOQleg les daehesses baisent la reine , et pas ane n'est assise devant elle; tellement qne lorsque les reines d'Angleterre, femmes de Charles l^^ et de Jacques 11 , sont venues achever leur vie en France, elles y eurent ie choix â*y traiter les Françaises assises à la Hianière anglaise ou française, et elles choisirent la dernière; il est donc vrai de dire que ces honneurs sont suivant les pays. Ausi a-t-on vu cette multitude des ricos'hombres cesser de se couvrir devant Philippe le Beau , père de Charles V, par flatterie pour lui et pour faire dépit à Ferdinand son beau-père, et l'usage de se couvrir ne re« venir que sous Charles V, qui l'établit en la forme qu'il est demeuré lors de l'abolition de la ric(hhombrerie et de l'établissement de la grandesse.

Il faut se souvenir encore plus de quelle façon s'est introduit l'usage de se couvrir devant le roi en France. On le peut voir comme on l'a dit ci-devant, et y remarquer que c'est celui des grands d'Espagne qui y donna lieu , par la liberté qu'un ambassadeur d'Espagne, qui était grand, prit de se couvrir voyant Henri IV couvert dans ses jardins de Monceaux , et du hasard qui restreignit ce^honneur aux princes du sang, aux princes étraog^lst au duc d'Epernon si éloigné de l'être, parce que Henri IV, piqué de voir cet Espagnol se couvrir, commanda à l'instant de se couvrir à M. le Prince et aux ducs d'Epernon et de Mayenne, qui par hasard se trouvèrent seuls à cette promenade. De là, M. de Mayenne prétendit se couvrir aux audiences où il conduisait les ambassadeurs , et l'obtint; les princes de la maison de Lorraine , de Savoie, de Longueville et de Gonsague, qui conduisaient aussi les ambassadeurs, se trouvèrent dans le même droit. Dès qu'ils Teurent obtenu , il s'étendit aisément à ceux de ces maisons qui se trouvèrent à ces audiences sans avoir conduit les ambassadeurs,

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puisqa'en les conduisant ils se couvraient avec eux ; à plus forte raison M. le Prince et les princes du sang, et en même temps M. d'Epernon , par la bonne fortune de s'être trouvé à cette promenade, où il se couvrit avec M. le Prince et M. de Mayenne, et comme M. d'Epernon, ses enfants furent aussi couverts à ces audiences. Ce diapeau vient donc d'Espagne, et s'est trouvé borné à ceux que Henri IV fit couvrir à cette promenade, et d'eux à leur maison , et aux maisons qui avaient la conduite des ambassadeurs. Ce n'est que le feu roi qui Ta étendu en divers temps et à diverses reprises à trois branches de maisons de gentilshommes, quoiqu'ils ne conduisent pas les ambassadeurs. Le pourquoi et le comment nous jetteraient ici dans une dissertation trop longue. On en a pu voir quelque chose en parlant de HM. de Rohan et de M. de Monaco; de ce dernier il n'a rien passé aux Mattignon, qui en ont eu Monaco avec l'héritière , et l'érection nouvelle du duché-pairie de Valentinois.

Mais il ne faut pas oublier que cet honneur de se couvrir est entièrement restreint aux audiences des ambassadeurs, et sans place distinguée, et sans entrer dans le balnstre avec les princes du sang et l'ambassadeur; qu'il ne s'étend à pas une autre sorte d'audience ni de Cérémonies, comme à celle du doge de Gènes, qui se couvrit seul ; à l'hommage de MM. de Lorraine, aux audiences des souverains, etc.; en sorte que ce chapeau est uniquement restreint aux audiences des ambassadeurs, où les cardinaux l'ont aussi obtenu, et ne l'ont nulle part ailleurs, non plus que leur bonnet devant le roi.

Quelque soit cet honneur, il ne touchepoint aux ducs, puisqu'il ne peut être pris en leur présence. Témoin cette audience si solennelle du cardinal Chigi, légat a

laiere du pape son oucle, pour la satisfactioD de la fameuse affaire des Corses de la garde du pape qui avaieut insulté te duc de Gréqui , ambassadeur du roi à Rome. Les princes du sang ne pouvaient être à cette audience, où le légat eut un fauteuil. Les ducs s'y devaient trouver, et furent avertis de la part du roi, par le grand maître des cérémonies, et à cause de leur présence, les princes étrangers eurent défense de s'y couvrir. Los comtes d'Harcourt, grand écuyer, et de Soissons, qui tous deux conduisaient le légat a l'audience, n'oublièrent rien pour avoir permission de se couvrir ou de n'assister pas à Taudience. lls^ne purent obtenir ni l'un ni l'autre, et y demeurèrent tout du long et toujours découverts. On peut voir plus haut cela plus au long , et le récit de Terreur réformée d'une tapisserie , ou plutôt du mensonge qui les y représente couverts. Il est donc vrai que la présence nécessaire des ducs fait tomber ce chapeau. Les deux seuls qui se trouvent aux audiences où on se couvre , n'y sont que par la nécessité de leur charge, l'un en qualité de premier gentilhomme de la chambre, qui commande dans la chambre, et qui ne s'en peut absenter alors comme tel ; l'autre de capitaine des gardes en quartier, et comme tel , en fonction nécessaire de sa charge, et nullement comme ducs.

Après ces éclaircissements, ne pourrait-oi) pas remarquer que ce grand honneur de parler au roi d'Espagne s'affaiblit étrangement par les conditions qui y sont ap« posées? L'introduction de la nécessité de faire la couverture, avec toute suspension de rang, honneurs et distinctions jusqu'à ce qu'elle soit faite, et cependant le pouvoir et l'usage des rois de la différer tant qu'il leur plaît, et même toujours, est un grand contre-poids ; celui d'avoir un certificat de sa couverture du secrétaire de l'estampille > sous peine , si on le perd , d'avoir à re-

commencer et de courir les risques des délais du roi^ et en attendant d*être suspendu de tout rang, honneurs et prérogatives, n'en est pas un moindre, et cela à toute mutation même de père à fils et même pour la première classe. En France, le mort saint le vif sbxïs que le roi y intervienne; et à l'égard des pairs, dont la réception au parlement de celui en faveur duquel l'érection f]xe le rang d'ancienneté pour lui et pour toute sa postérité, comme l'enregistrement le ^\c pour les ducs vérifiés qui ne sont pas pairs, les successeurs à la pairie ne dépendent point de leur réception au parlement, ni d'aucune autre chose pour jouir de tout leur rang, honneurs et prérogatives, soit qu'ils s'y fassent recevoir tard ou point du tout, sans préjudicier en aucune sorte de choses à leurs successeurs.

En voilà bien assez, ce me semble, pour entendre quelle est la dignité des grands d'Espagne, soit dans son origine, son essence et son fond, que dans son écorce et son extérieur ; et le peu qui a été dit sur leà dacs de France, parce qu'il aurait fallu un volume pour entrer à fond dans leur dignité, et que j'écris en France où on la doit connaître, et où en trouve force mé- Wioires et traités, suffit, ce me semble, pour montrer <ïue les grands ne peuvent être comparés en rien aux pairs, et que les ducs d'Arcos et de Banos ont ignoré la dignité des ducs quand ils se sont plaints de la parité de ^aBg et d'honneurs donnée aux uns et aux autres dans ^68 deux royaumes.

Mais après cet examen, il faut convenir aussi que l'abus qui s'en est fait est extrêmement étrange. Lors- <ïuele feu roi et le roi son petit-ftis sont convenus de cette parité, il est manifeste qu'ils n'ont entendu qu'une fraternité des grands des deux royaumes pour cimenter mieux celle des deux nations. Au lieu de s'en tenir à un

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règlement si raisonnable et si commode pour les dues et les grands qni vont en Espagne ou viennent en France, on en a fait des grands d'Espagne français et eu France; d'abord par une reconnaissance digne du roi d'Espagne ponr le duc de Beauvillier son gouverneur ; après, le crédit des Noailles et du cardinal d'Estrées, aidé deTamusement que prenait le roi des enfances de la comtesse d'Estrées, dans la familiarité des particuliers, des dames dn palais, trouve le chausse-pied du passage du roi d'Espagne de Barcelone en Italie sur une escadre commandée par le comte d'Estrées pour le faire faire grand d'Espagne, sans qu'il y ait eu soupçon seulement de la moindre opposition à ce passage. En France, il ne faut que des exemples. Sur ceux-là un voyage du comte de Tessé en Espagne, où ses succès furent nuls à l'armée, avec le manège qui l'a si bien servi dans l^s cours, lui procurèrent la grandesse : Je ne parle point du duc de Berwick, qui, par la bataille d'Almana^, rétablit la couronne sur la tète du roi d'Espagne. C'est en Espagne que les terres de sa grandesse sont situées, et c'est en Espagne que les grands de sa postérité se sont fixés. Trois ou quatre seigneurs flamands, grands d'Espagne, dont les pères ni eux-mêmes n'étaient Jamais sortis des Pays-Bas ou d'Espagne, se viennent fixer à Paris, trouvent plus agréable d'y jouir du premier rang de l'état et de s'y établir que de demeurer chez eux. Le duc de Noailles, neveu de madame de Maintenon, va en Espagne et y est fait grand tout de suite, puis revient disgracié des deux cours, et, longues années après, fait passer sa grandesse à son second fils, à quoi d'abord il n'avait pas songé; ainsi en deux voyages courts la Toison au premier, la grandesse en l'autre. M. de Ghalais, neveu du premier mari de madame des Ursins, sans aucun service en France, se dévoue à elle, et est employé

en d'étranges commerces, dont la grandesse est la récompense, malgré le feu roi, qui, loin de lui permettre de l'accepter, s'en irrita Jusqu'à déclarer qu'il ne souffrirait jamais qu'il en eût le rang et les honneurs en France. Groirait-on, après ses aventures à l'égard de M. le duc d'Orléans, et l'éclat entre ce prince et madame des Ursins, que ce fût ce prince qui, dans sa régence, lui permit de revenir en France et d'y jouir du rang et des honneurs.

J'avoue que, voyant tant d'abus, je crus pouvoir en profiter comme les autres, mais sans dissimuler à M. le duc d'Orléans combien je les désapprouvais. J'ose dire que si après les grandesses de HM. de Beauvîllier et de Berwick il y en a une de pardonnable, c'est celle qui me fut donnée à l'occasion de mon ambassade extraordinaire pour demander, conclure et signer le mariage du Toi avec l'Infante.

De là madame de Ventadour, qui fut sa gouvernante, obtint une grandesse pour le comte de la Mothe, qu'on avait mis à même d'être fait maréchal de France, et que son incapacité en repoussa toujours, qui de sa vie n'avait servi l'Espagne, et qui était parfaitement éloigné de devenir duc. Le mariage arrêté de l'infiint avec une fille de M. le duc d'Orléans fit le grand prieur de France, son bâtard reconnu, grand d'Espagne. Cette élévation donna de l'émulation à Télecteur de Bavière pour le sien, attaché au service de France. Il fit si bien valoir tout ce que lui avait coûté son attachement au service des deux couronnes, et l'honneur qu'il avait d'être frère de madame la Dauphine, mère du roi d'Espagne, que le comte de Bavière fut fait grand. Le maréchal de Yillars n'avait jamais servi le roi d'Espagne, ni approché de ses frontières ; la Toison ne laissa pas de lui être envoyée, à la surprise du feu roi et de tout le monde. Pen-

daDt la régence, la grandesse lui plut de même, sans qu'en France ni en Espagne on ait jamais su pourquoi. Enfin le marquis de Brancas, à qui un voyage en Espagne avait valu la Toison, y retourna ambassadeur ayec stipulation expresse à M. le cardinal Fleury et à Ghauvelin, lors garde des sceaux et adjoint au principal ministère, de n'être point grand ; mais y ayant trouvé sa belle, il s'y fit faire grand malgré eux, et s'en tira après comme il put, après avoir essuyé la plus triste disgrâce. Sur cet exemple, le comte de la Marek, qui lui succéda, y a obtenu aussi la grandesse, et toutes de première classe. On peut juger si d'autres n'y parviendront pas. J'oublie M. deNevers, dont le père était duc à bre* vet, et qui, fort mal avec le roi, n'en put jamais obtenir la continuation. Il épousa la fille unique deSpinola,qui avait acheté la grandesse, et qui, heureusement pour lui, survécut un peu le feu roi qui avait déclaré qu'il ne le laisserait pas jouir du rang. Le régent fut plus indulgent à la mort de Spinola, et tôt après fit duc et pair le même M. de INevers aux instances de la duchesse Sforze sa tante.

Indépendamment des grands d'Espagne qui sont ducs (|jà-France, cela fait douze grands d'Espagne établis à Paris et à la cour, dont pas un n'eut osé songer à être duc. Il est étrange qu'on parvienne ici au même rang et aux mêmes avantages par une dignité émanée du roi d'Espagne, quand on ne peut parvenir à celle que le roi donne, et qu'il souffre qu'un autre monarque que lui crée pour ainsi dire des ducs de ses sujets et dans son royaume. S'il veut élever à la dignité de duc des sujets qui méritent et qui lui plaisent, n'en est-il pas le maître? mais ce qu'il ne lui pldît pas de faire, il le voit opérer par le roi d'Espagne. Est-ce là le réciproque du raug des grands des deux royaumes dont les deux rois soat

convenus? Cela se présente à Tesprit de soi-même. Le roi d'Espagne, plus jaloux de ses bienfaits, et les Espa- 2;nols plus retenus, n'ont point encore vu faire de ducs de France en Espagne. Les Espagnols ont raison desen* tir cette inégalité et une profusion si extraordinaire; elle n'est pas moins sentie en France, et si on prend garde à la mécanique de l'opération, on la trouvera également incroyable et monstrueuse.

Toutes ces grandesses françaises s'établissent comme les duchés, excepté qu'en France l'érection précède le rang et les honneurs dont Timpétrant ne jouit qu'ensuite et en conséquence, au lieu qu'en Espagne ils préèèdent Térection ; mais tout tomberait à l'impétrant " même si l'érection ne suivait pas, à moins que, comme la grandesse de Bournouville, elle ne fût sur le nom même, ce qui est très-rare en Espagne, et n'existe en aucun grand français. L'érection faîte et passée au conseil de Castîîïe, il faut des lettres patentes du roi enregistrées au parlement et en la chambre des comptes, avec un nouvel hommage de l'impétrant au roi, enfin faire enregistrer ces mêmes lettres patentes au conseil de Castîlîe; la contrariété de ces opérations est inexplicable. Par l'érection le roi d'Espagne exerce en France le plus grand acte de souveraineté sur une terre de la souveraineté du roi, et se fait un vassal du premier ordre, pour ne pas dire un sujet, d'un sujet du roi, et à quel titre d'une terre située en France, de la mouvance directe ou indirecte de la couronne, puisque tout fief lui est reporté, et d'une terre de sa pleine souveraineté, qui n'en point pour cela détachée ; en sorte que le possesseur de cette terre, primordialement sujet et vassal du roi son seigneur suzerain et souverain, le devient au même titre et par la possession d'un autre monarque, dans le royaume duquel il ne vit point, et dans le

royaume duquel cette terre n'est pas située. C'est néan* moins sur cette opération à laquelle on ne peut donner de nom, qu'interviennent les lettres patentes du roi pour Tapprouver et la ratifier, qui pour la France reçoivent leur dernière consommation de leur enregistrement au parlement et en la chambre des comptes. Ce n*est pas tout, il faut encore que cette approbatioD, cette permission du roi, cette ratification du parlement et de la chambre des comptes, en un mot que ces lettres patentes enregistrées soient envoyées en Espagne, pour y être à leur tour approuvées, ratifiées etenr^istrées par le conseil de Castille, qui, ayant fait la première opération par l'enregistrement de l'érection, fait aussi la dernière par Penregistrement de ces lettres patentes, et de leur enregistrement en France.

Ainsi un grand d'Espagne français fait au roi un nouvel hommage d'une terre érigée par un roi étranger en dignité étrangère, duquel, à ce titre, il devient vassal immédiat, pour ne pas dire sujet, et se trouve avoir deux rois et deux seigneurs suzerains et souverains pour la même terre ; il doit donc à l'un et à Taatre le service des armes. Que deviendra>t-il donc si ces deux rois viennent à se faire la guerre comme il est déjà arrivé, et que deviendraienMIs encore si, à ce qu'à Dieu ne plaise, le cas funeste des renonciations arrivait?

En voilà trop sur cette matière, mais qu'il était boo et curieux de tirer une bonne fois de l'obscurité, de l'ignorance, et de montrer aux Français qui admirent tout ce qui est étranger, qui s'en éblouissent, et qui d'ailleurs se laissent aller au torrent de la plus fausse et de la plus folle jalousie, ce que c'est en effet que la dignité des pairs de France, des ducs vérifiés de France, et des trois classes des grands d'Espagne par rapport

de Tune à l'autre, ainsi que l'incroyable abus des rangs étrangers en France, des grandesses qui s'y sont érigées, et des Français habitant en France faits grands d'Espagne. J'ai regret à la longueur de la digression, mais il n'était pas possible de la faire plus courte sans omettre des parties essentielles des connaissances nécessaires à y donner.

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