‹ Mémoires complets et authentiques sur le siècle de Louis XIV et la RégenceChapitre 31 sur 61 · XXXVI · texte numérisé non relu

XXXVI

même de prétexte. Ou ne saurait nier qu'une dignité aussi en l'air, autant dans la main du roi, et d'une manière si absolue et si totalement dépendante, ne soit fort différente de celles dont l'état est déterminé, fixe, stable, certain à toujours, etqui, une fois accordées, n'ont plus besoin de nouvelles grâces, et ne peuvent être ôtées qu'avec la vie, pour crime capital, avec les formes les plus solennelles.

Il est difficile de n'être pas blessé d'un tribut imposé à une dignité comme telle, à plus forte raison de tributs redoublés. Ceux qu'on a expliqués ne ressemblent point aux lods et ventes de terres, ni aux autres droits de la suzeraineté. Ce n'est point ici une terre qui paye pour sa ^lutatiou, puisque les grandesses attacbées aux noms et non aux terres sont sujettes aux mêmes tributs, et que, faute de paiement, ce ne sont point les terres qui en répondent, mais la dignité qui est suspendue encore dans ce cas. En France, la noblesse grande, médiocre, petite, doit le service des armes, mais nul tribut pour ellemême. Ce qu'elle paye est sur sa consommation, des droits de terre, en un mot toute autre chose qu'un tribut de noblesse et à cause de sa noblesse. Combien donc y doit-on être surpris de voir la première et la plus haute dignité où la noblesse la plus distinguée puisse parvenir en Espagne, être imposée à divers tributs comme dignité, et pour elle-même, et à peine de suspension jusqu'à parfait paiement? Qui peut douter de la différence que cela met encore entre la dignité de nos ducs et celle des grands d'Espagne?

Enfin la vénalité de la grandesse, non entre particuliers, mais du roi à eux, qui Ta quelquefois vendue, depuis Philippe II, sous tous les règnes, et vendue sans voile et sans mystère. Quelque rares qu'en soient les exemples, ils sont, et encore une fois il y en a, et de

DE SAINT-SmON. 3»

tons les rois, depuis Philippe II ; la dignité des dvcs a ignoré jusqu'à nos jours cette manière d'y arriver, qui est commune aux plus petites charges.

Il résulte donc de toutes ces différences si essentielles que la dignité de grand d'Espagne, pour éclatante qu'elle soit, ne peut être comparée à celle de nos ducs, et beaucoup moins encore avec celle des pairs de France, avec lesquels les grands d'Espagne n'ont aucune similitude, étant sans fonctions^ sans avis, sans conseil, sans jugement, sans faire essentiellement partie de l'état plus que les autres vassaux immédiats, ainsi que sans sermentet sans foi et hommage pour cause de leur dignité. Il est donc conséquent que ce n'est à aucun d'eux à se trouver blessé de la parité convenue, entre le feu roi et le roi son petit-fils, des ducs de France et des grands d'Espagne, et que les ducs d'Arcos etdeBanosy ont été très-mal fondés, et y ont très-peu entendu Tintérét de leor dignité.

Ce fond des deux premières dignités de France et d'Espagne examiné, il faut venir à leur extérieur.

Si on est ébloui de certaines choses que les grands ' d'Espagne ont conservées par la sage politique de leurs rois, et que les nôtres ont laissé peu à peu obscurcir dans les ducs, il se trouvera que ceux-ci ont eu les mêmes avantages, et qu'ils les ont presque tous conservés jusque vers le milieu du dernier règne, et qu'il y eu 4 d'autres où la dignité des ducs est plus ménagée que Qe Test celle des grands.

Deux choses, Tune au dehors, l'autre au dedans, font briller la dignité de grand d'Espagne beaucoup plus que celle des ducs de France. C'est, à qui n'approfondit pas le fond des dignités qui vient d'être examiné, et à qui n'examine que l'usage présent sans remonter plus

liant) ce qui éblouit le monde en faveur des grands d'Espagne.

Ces deux choses regardent les princes étrangers. On a vu avec quel soin Charles Y établit le rang des grands d'Espagne à Rome , en Italie , en Allemagne, et partout où s'étendit sa puissance, et avec quelle jalousie ce même effet de sa politique a été soutenu depuis par les rois d'Espagne en Italie , à la faveur des grands états qu'ils y ont possédés depuis Charles Y jusqu'à Charles II , et en Allemagne , à l'appui des empereurs de la même maison d'Autriche. Il ne se trouvera point qu'il en ait usé autrement avec les ducs de France jusque vers le milieu du dernier règne. Sans en discuter les exemples qui mèneraient trop loin, il suffit de voir comment le duc de Chevreuse , fils du duc de Luynes, a été traité à Turin et chez les électeurs, voyageant tout jeune. Ces voyages font une partie de ceux de Montconis , alors son gouverneur , qui sont entre les mains de tout le monde , où il touche ce fait sans la moindre affectation , parce qu'il appartient à ce qu'il raconte. Le duc de Rohan-Chabot, allant voyager à dixsept ou dix-huit ans , M. de Lyonnè lui donna une instruction en forme et signée, pour se conduire avec M. de Savoie également en tout, excepté la main, et pour la prétendre des électeurs , à plus forte raison de tous les autres souverains d'Allemagne et d'Italie, et de ne pas voir les électeurs s'ils en faisaient difficulté. Non-seulement des ducs , comme tels , mais les maréchaux de France, généraux d'armée, ont toujours traité en égalité parfaite avec les électeurs et tous les autres souverains , comme on le voit par les lettres du maréchal de Créquy dernier, qui n'était point duc, et de tous les autres. Une méprise du maréchal de Yilleroy

DE SAINT-SIMON. il

à l'égard de l'électear de Bavière fit la planche, et de cette planche il a résulté que ce même électeur, qui ne disputait pas en Hongrie aux princes de GontI, à ce que M. le prince de Gonti m'a dit et raconté plusieurs fois, prétendit, tout incogiîito qu'il était, la main chez Monseigneur , et fit si bien qu'il ne le vit chez lui que dans les jardins de Heudon, sans mettre le pied dans la maison , et qu'ils montèrent en calèche pour s'y promener tons deux en même temps chacun par sa portière. Cette égalité avec le Dauphin n'était pas jusqu'alors entrée dans la tête d'aucun souverain non roi , et celui* là même, avant le profit qu'il sut tirer de la lourde méprise du cardinal de Yilleroy , n'avait pas imaginé de disputer rien à un prince du sang, non plus que le fameux duc de Lorraine, qui commandait en chef l'armée de l'empereur, dont il avait l'honneur d'être le beau-frère , et les princes de Gonti volontaires dans cette armée : c'est ainsi que des dignités on entreprend sur leur source , et c'est ce que les papes et les rois d'Espagne ont sagement prévu et prévenu sur les cardinaux et les grands.

Dans Tintérieur , la même prévoyance , mais commune à tous les états de l'Europe, a refusé avec persévérance jusqu'à aujourd'hui tout rang aux princes étrangers. La seule France les y a établis , et leur a laissé peu à peu usurper toutes sortes d'avantages ; ils s'y sont d'abord introduits sans y en prendre aucun , ^près ils ont ambitionné la pairie. Ils en ont obtenu après tout ce qu'ils ont pu. Us en ont fait valoir les prérogatives. Devenus puissants, ils ont formé la ligue ^ la faveur de laquelle ils ont empiété par degrés , laquelle aurait dû donner des leçons à n'être pas oubliées. Bien des événements les ont depuis rafraîchies , mais ^out le fruit n'a été que d'augmenter les usurpations

en y associant des branches de maisons de gentilshommes français, de peur de manquer de princes étrangers Trais ou faux. Il est vrai qn'en nu! lieu ces derniers n*ont précédé les^ducs ; il est vrai encore que les princes étrangers véritables ne les précèdent encore nulle part, si ce n'est dans Tordre du Saint-Esprit, contre les pre* miers statuts et le premier exemple de 1a première promotion que la puisi^ance de la ligue fit reformer en deux fois, ce que d'étranges causes ont maintenu sans décision , mais en continuant Tusage. 11 est vrai de plus que ceux là même, quand ils sont pairs , suivent leur rang d'ancienneté en tous actes de pairie. Il est donc vrai qu'ils cèdent aux pairs et qu'ils ne les précèdent jamais , excepté dans l'ordre , de la façon que je viens de le dire. Cela suffit pour montrer qu'il n'en était pas ainsi avant le dernier siècle : qu'il y avait des ducs gentilshommes, et que ce qui s'est introduit depuis n'est qu'usurpation qui laisse la dignité entière. Mais il faut convenir que la multitude des usurpations , des distinctions et de ceux qui en jouissent, Téclat et les avantages qu'ils en retirent, la lutte de préséance qu'ils entretiennent à la cour sur des gens qui s'en lassent et qui n'ont jamais pu s'entendre et se soutenir, est la chose qui donne le plus spécieux prétexte aux grands d'Espagne , chez lesquels ces ptinces n'ont aucun honneur, aucun rang, aucun établissement, et qui, s'ils s'attachent au service d'Espagne, n'en peuvent prétendre ni espérer aucun que pour être faits grands d'Espagne eux-mêmes. Je n'en dirai pas davantage , pour ne pas tomber dans l'inconvénient d'une dissertation contre ces rangs étrangers qui ne sont soufferts nulle autre part qu'en France.

Avec ces deux avantages dont il faut convenir quoique en éeorce et sur&ce sans fond , les grands en ont

encore deux autres que les ducs avaient comme eux : les honneurs militaires et civils, dont M. de Louvois les priva sous prétexte de ménager la poudre, d'où le reste des honneurs militaires et civils se sont peu à peu évanouis pour être appropriés aux ministres qui avant cette insensible époque étaient bien éloignés d'y prétendre. Cet avantage est donc un de ceux que la dignité de duc a perdus par l'usage, mais qui ne lui est pas moins propre qu'aux grands, puisqu'ils en ont constiimment joui jusqu'à la toute-puissance de M. de Louvois vers le milieu de son ministère.

Ces quatre avantages que Tusage a conservés aux grands et ôtés aux ducs, et qui leur ont été également propres , ne consistent donc que dans la volonté différente de leurs rois , et dans une différence de volonté si moderne, qu'elle laisse voir le droit et le long usage en faveur des duc^, et laisse ainsi leur dignité entière, en cela même que le vouloir des rois y a donné pour la surface l'atteinte dont on ne peut disconvenir, mais qui ne peut rien espérer de solide contre leur dignité en faveur de celle des grands, puisque le droit et l'usage est le même . et qu'il ne tient qu'à nos rois de le remettre comme il a été en partie jusqu'à la violence de la ïigne, et en partie jusqu'à M. de Louvoîs.

Les grands ont encore deux autres avantages : l'un n'est qu'un agrément et une distinction, qui est d'être senls conviés, ainsi que leurs épouses, avec leurs fils ^înés et les leurs , à tout ce qui se fait de plus ordinaire et d'extraordinaire en fêtes , divertissements et cérémonies à la cour ou ailleurs quand le roi s'y trouve, ou qu'Us se font par ses ordres. Cela fait un accompagnement de grande décoration au roi, et les nôtres en ont usé de même jusque vers les deux tiers du règne de I-oais XIV. Ainsi je ne m'arrêterai pas à celui-ci,

quoiqu'il paraisse beaucoup en Espagne ^ où , pour les chapelles, les audiences publiques et mille occasions, IL y en a de continuelles de ces avertissements aux grands » lesquelles presque toutes n'existent point en France et y ont toujours été rares de plus en plus.

L'autre avantage des grands en est un effectif; la bonne foi veut qu'on l'avoue, mais il est Tunique à l'égard des ducs. C'est le rang et les honneurs de leurs fils aînés et des femmes de ces fils, et quand ils n'ont point de fils, de celui ou de celle à qui la grandessedoit aller de droit après eux. Les distinctions des fils sont peu perceptibles, comme l'invitation dont on vient de parler, V excellence quis* est fort multipliée, le traitement de parent quand le roi leur écrite et divers autres ; mais celles de leurs femmes ou de leur fille aînée, s'ils n'ont point de fils, sont pareilles en tout à celles des femmes des grands en tout et partout, à l'exception seule de l'étoffe de leurs carreaux chez la reine pour s'asseoir, ou devant elle à l'église pour se mettre à genoux, qui est, je l'ai dit plus haut, de velours pour les fenunes des grands en toutes saisons^ et de damas ou de satiii en toutes saisons pour leurs belles-filles aînées. Or, il est vrai que cela n'a aucune comparaison avec les fils aînés des ducs et leurs femmes; cela est sans doute aecordé à ce qu'il n'y a jamais de démission en Espagne; mais quelque anciennes que soient les nôtres qui ont commencé au dernier connétable de Montmorency, la bonne foi veut encore l'aveu que nos démissions ne couvrent point cette différence essentielle, parce que la démission opère un duc, qui par conséquent en a le rang et les honneurs, que le démis conserve aussi, au lieu que, sans démission, les fils aînés des ducs n'ont aucune distinction ni leurs femmes, et que les fils aines des grands et leurs femmes ont comme tels toutes celles

dont on vient de parler. Mais cet avantage, quelque solide qu'il soit, et qui est l'unique effectif que les grands aient au-dessus des ducs, ne change rien au fond de lear dignité; il la laisse telle qu'elle a été mootrée; il est même un témoignage et un reste de cette multiplication des ricos'hombres par leurs cadets, et par les cadets de ces cadets, sans fiefs, qui vers les temps de Ferdinand et dlsabeile en avaient défiguré la dignité, et qui à l'habile refonte que Charles V en fit sous le nom de grands, a été restreinte à des bornes plus raisonnables, par cet avantage des seuls fils aînés ou successeurs nécessaires des grandesses au défaut de fils, et de leurs épouses, qui a 6té toute occasion de dé* missions.

Page 1