‹ Mémoires complets et authentiques sur le siècle de Louis XIV et la RégenceChapitre 61 sur 61 · XXXVI · texte numérisé non relu

XXXVI

Lorsque qadqtt'un veut parier au roi tète à tète, et qu'il est bien eonnu, cela ne se refuse point, et après avoir été appelé, la Boche se tourne sans bouger vers les grands, et dit du même ton qu'il a appelé : « C'est une audience secrète. » Alors les grands se découvrent, passent promptemeot devant le roi avec une révérence, et se retirent par la porte par où ils sont entrés, dans ia pièce voisine. Le capitaine des gardes tient cette porte, ia tète un peu en dehors pour voir toujours le roi et celui qui lui parle, qui est seul dans la pièce où il ne reste personne que le roi et lui. Dès qu'il se lève, le capitaine des gardes le voit, rentre et tous aussi comme ils étaient sortis, et se remettent où ils étaient. Je n'ai point vu d'audiences publiques sans audiences secrètes, et quelquefois deux et trois. Dans le peu que je fus à Madrid avant le mariage, les grands me prièrent de m'y trouver commeducetayant les mêmes honneurs qu'eux, et j'y fus. Au retour du mariage, j'y eus double droit, comme duc et pair de France et comme grand d'Espagne. Mon second fils s'y trouva aussi avec moi, après sa couverture. Quand tout est iiiii, on reconduit le roi comme on l*avait accompagné. Venant on retournant dans le palais, en quelque temps ou occasion que ce fût, le roi ne se coi^vrait jamais. C'était aussi le temps des audiences publiques des aml)assadeurs et de la couverture des grands.

Cette même heure est aussi celle où le conseil de Castille vient au palais rendre compte au roi des jugements qu'il a rendus dans la semaine. Je crois avoir expliqué ce qui s'y passe et comment : ainsi Je ne le répéterai pas. Ce temps, avec le court travail qui le suit, dans une des autres pièces, entre le roi et le gouverneur du conseil de Castille, dure au plus une heure et demie, mais rarement, et l'audience publique rarement trois

quarts d'heure. Ce sont des temps d'autant plus précieux pour la reine qu'elle n'avait que ceux-là dans la semaine, encore quand le roi était au palais et au Re« tiro ; car hors de Madrid, il n'y avait jamais d'audience do conseil de Castille ni d'audience publique. Ainsi à TËseurial, à Balsaîm de mon temps, à Saint-Ildeplionse depuis, au Pardo, à Aranjuez, la reine n'avait exactement ni précisément a elle que le temps de sa cliaussure, en sortant du lit.

J'oubliais d'ajouter que tout ce qui n'est pas ce qu'on appelait autrefois en France^ mais non à présent, gens de qualité ou militaire fort distingué, va à ces audiences publiques. Il s'y amasse des placets et des mémoires que le roi reçoit et jette à mesure sur la tabie, et que la Roche porte après lui dans l'appartement intérieur; mais il y en a toujours quelques-uns que le roi met dans sa poche ou emporte dans sa main. C'est ce qu'étaient nos placets dans l'origine, qui sont tombés, comme on les voit, et coiîime je ne les ai jamais vus autrement que pendant la régence.

Le roi, rentré tout droit auprès de la reine, ou après s'être amusé avec elle seule, s'il n'y avait point d'audience, allait à la messe avec elle, le même intérieur de la toilette, et le capitaine des gardes en quartier de plus. Le chemin se faisait tout dans l'intérieur jusque dans la tribune^ dans laquelle il y avait un autel, où on leur disait la messe, et où ils communiaient tous deux ensemble et jamais séparément, et ordinairement tous les huit jours, et alors ils y entendaient une seconde messe. Quand le roi se confessait, c'était après son lever, avant d'aller à la toilette de la reine. S'il était jour de tenir chapelle, c'était à la même heure; la reine allait par Tintérieur dans la tribune, et le roi avec sacour à tra-

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vers les appartements. Le marquis de Santa-Gruz et le duc dél Arco avaient tant d'assiduité qu'ils n'allaient guère ni à la tribune ni aux chapelles, mais quelquefois le marquis de Yillena à la tribune, quand il n\v avait pas chapelle, et qu'il voulait parler au roi, comme sa charge, toute mutilée qu'elle était, l'y obligeait assez souvent.

Au retour de la messe , ou fort peu après , on servait le dîner. J'en ai expliqué les différents services des dames de la reine. Nul n'y entrait que ce qui entrait à la toilette. Le dîner était toujours chez la reine, ainsi que le souper, et cela partout; mais le roi et la reine avaient chacun leurs plats; le roi peu , la reine beaucoup : cVht qu'elle aimait à manger et qu'elle mangeait de tout, et le roi toujours des mêmes choses.. Un potage uni , des chapons, poulets, pigeons bouillis et rôtis , et toujours, une longe de veau rôtie ; ni fruit , ni salade, ni fromage, rarement quelque pâtisserie, jamais maigre, souvent des œufs ou frais ou en diverses façons, et ne buv.iit que du vin de Champagne, ainsi que la reine. Le diner fini, ils priaient Dieu ensemble. S'il arrivait quelque chose de pressé , Grimaldo venait leur en rendre un compte sommaire.

Environ une heure après le dîner, ils sortaient par un endroit public de l'appartement, mais court, et par un petit escalier allaient monter en carrosse, et au retour revenaient par le même chemin. Les seigneurs qui fréquentaient un peu familièrement la cour se trouvaient, tantôt les uns , tantôt les autres, à ce passage, ou les suivaient à leurs carrosses. Très-souvent je les voyais à ces passages allant ou revenant. La reine y disait toujours quelque mot honnête à ce qui s'y trouvait. Je parlerai ailleurs de la chasse, toujours la même,

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OÙ ils allaient tous les jours, et du Mail et de l'Atocha, certains dimanches ou fêtes qu'ils y allaient sans cérémonie.

Au retour de lâchasse, le roi donnait l'ordre en rentrant. S'ils n'avaient pas fait collation dans leur carrosse, ils la faisaient en arrivant. C'était , pour le roi, un morceau de pain, un grand biscuit, de l'eau et du vin ; et pour la reine, de la pâtisserie et des fruits, dans la saison ; quelquefois du fromage. Le prince et la princesse des Asturies, et les infants, suivis comme à la toilette, les attendaient dans l'appartement intérieur. Cette compagnie se retirait en moins d'un demi-quart d'heure. Grimaldo montait et travaillait , et ordinairement longtemps : c'était le temps du vrai travail. Quand la reine avait à se confesser, c'était là l'heure. Outre ce qui regardait la confession , elle et son confesseur n'avaient pas le temps de se parler. Le cabinet où elle était avec lui était contigu à la pièce où était le roi, qui , quand il trouvait la confession trop longue , venait ouvrir la porte et l'appelait. Grimaldo sorti, ils se mettaient ensemble en prières, ou quelquefois en lectures spirituelles jusqu'au souper. Il était en tout servi comme le dîner. Il y avait à Tun et à l'autre beaucoup plus de plats à la française qu'à l'espagnole ni même qu'à l'italienne.

Après souper, la conversation ou la prière tête à tête les conduisait à l'heure du coucher, où tout se passait comme au lever, excepté qu'à la toilette de la reine le prince, ni la princesse des Asturies, ni les infants, ni le cardinal Borgia n'y allaient point. Enfin leurs majestés catholiques n'avaient jamais partout que la même garde* robe , et leurs deux chaises percées étaient à côté l'une de l'autre dans toutes leurs maisons.

Ces journées si uniformes étaient les mêmes dans

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tons lef lieux et même dans les voyages , et le même tète*è-tète partout. Les journées des voyages étaient si petites, que le temps qui se donnait à la chasse de toas les Jours suffisait pour aller d*un lieu dans un autre ^ et tout le reste se passait dans les maisons où leurs majestés eatholiques logeaient sur la route tout eomme si elles étaient dans leur palais. Je parle ici du voyage de Lérma et de ceux qui se sont faits depuis mon retour. A l*égardde ceux de TEscurlal, de Balsaîm, d'Aranjuez, tous à peu près de la même longueur, mais trop courts pour coucher en chemin, tout s'avançait peu à peu dans la matinée l'un sur Tautre d'une heure. Le départ était au sortir de table, et l'arrivée avant l'heure du souper. En carrosse, soit pour la chasse, soit en voyage, toujours leurs majestés tète à tète dans un gra»d carrosse de la reine à sept glaces, et la housse de velours rouge clouée comme ici.

Pour ne rien omettre , il faut ajouter que la reine avait encore à elle seule les premières et dernières audiences de cérémonie des ambassadeurs , et les couvertures des grands. Mais comme ces ambassadeurs et ces grands allaient toujours de chez le roi immédiatement chez elle, elle s'y préparait , en les attendant , au milieu de ses dames et des autres dames qui n'avaient que ces occasions de venir au palais et de lui faire leur cour ; car pour les bals publics et les comédies , il n'y en avait point au palais sans des occasions extraordinaires et fort rares.

A l'égard des audiences particulières des ministres étrangers ou des seigneurs, elles ne se donnaient jamalb qu'en présence de la reine , soit qu'elle y demeurât à côté du roi , soit qu'elle se retirât un peu à l'écart dans la même pièce. Aussi n'arrivait-il guère que -ceux qui avaient ces audiences laissassent écarter la reine. On

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connaissait quel était son pouvoir sur ie roi , et son influence dans toutes les affaires et les grâces, et ils étaient bien certains que si la reine s'était écartée iorsh qu'ils parlaient au roi , ils étaient cependant bien examinés par la reine, et qu'ils n'étaient pas plutôt retirés, qu'elle apprenait du roi tout ce qu'ilà lui avaient dit et ce qu'il leur avait répondu , qui n'était jamais rien de précis sur quoi que ce fût , parce qu'il voulait toujours avoir le temps de consulter la reine et Grimaldo.

Si ce détail des journées paraît long et petit , c^est qu'il est incroyable à qui ne Ta vu dans sa précision et son unisson, toujours et partout les mêmes. C'est qu'un tête-à-tête jour et nuit si continuel , et si momentanément et rarement interrompu, semble avec raison insoutenable. C'est Tinfluence entière que ce tête-à-tête immuable portait sur toutes les affaires de l'état et sur celles des particuliers ; c'est la démonstration nécessaire de ne pouvoir jamais , quel que l'on fût , parler au roi sans la reine, ni pareillement à la reine sans le roi , dont tous deux avaient réciproquement une jalousie extrême l'un à l'égard de l'autre; c'est enfin ce qui rendait l'assafeta si nécessaire pour faire passer à la reine seule ce qu'on voulait dans le momeut de sa chaussure , et dans les temps de l'audience publique et de l'audience du conseil de Càstille , qui n'étaient jamais que dans Madrid, et qui étaient les seuls où la reine pouvait parler à quelqu'un du dehors , qui , en prenant bien juste ses mesures , pouvait être secrètejpeui introduit par l'assafeta en lieu où la reine pût venir. C'est à quoi elle-même ne se jouait guère, dans la frayeur de la découverte et des suites. Mais au moins pouvait-elle dans ces courts, rares et précieux mo-

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