ELLE SE FAIT PORTER A LA MUETTE
Le voyage si prématuré de Meudon et des scènes si vives n'étoient pos pour rétablir une santé si nouvellement revenue des portes de la mort. Le désir extrême qu'elle eut de ca-cher son état au public et de soustraire à saconnoissance la situation où elle se trouvoit avec M. son i)ère, dont on remarquoit la rareté des visites qu'il lui faisoit, l'engagèrent à lui donner un souper sur la terrasse de Meudon, sur les sept heures du soir. En vain on lui représenta le danger du serein et du frais du soir sitôt après l'état où elle avoil été et dans l'état chancelant où sa santé se trouvoit encore. Ce fut pour cela même qu'elle s'y opiniàtra dans la pensée qu'un souper sur la terrasse, sitôt après l'extrémité où elle avoit été, ôteroit à tout le monde la persuasion de sa couche et feroit croire qu'elle éloit toujours avec M. le duc d'Orléans comme elle y avoit été, nonobstant la rareté inusitée de ses visites, qui avoil été remarquée. Ce souper en plein air ne lui réussit jias. Dès la nuit même elle se trouva mal. Elle fut attaquée d'accidents causés par l'état où elle étoit encore et par une fièvre irrégulière, que la contradiction qu'elle trouvoit à la déclaration de son mariage ne contribuoit pas à diminuer. Elle se dégoûta de Meudon comme les malades de corps et d'esprit, qui, dans leur chagrin . se prennent à l'air et aux lieux.
Elle étoit embarrassée de ce que les visites de M. le duc d'Orléans ne se rapprochoient point, et (îe ce que Madame et Mme la duchesse d'Orléans n'alloient presque point la voir, quoique considérablement malade. Son orgueil en soufTroit plus que sa tendresse , qui étoit nulle pour ces princesses, et qui commençoit à se tourner en haine par leur réi-istance à ses plus ardents désirs. La même raison commençoit à lui faire prendre les mêmes sentiments pour M. son père; mais elle espéroit le ramener à ses volontés par l'empire qu'elle avoit sur lui, et elle étoit de plus peinée que le monde s'aperçût de la rareté de ses visites et ne diminuât la considération qu'elle tirait du pouvoir si connu qu'elle avoit sur lui, quand il paroîtroit qu'il n'étoit plus le même. Quelque contraire que lui fût l'air, le mouvement, le changement de lieu dans l'état où elle se trouvoit , rien ne put l'empêcher de se faire transporter de Meudon à la Muette, couchée entre deux draps, dans un grand carrosse, le dimanche 14 mai, où elle espéra que la proximité de Paris engageroit M. le duc d'Orléans à la venir voir plus souvent, et Mme la duchesse d'Orléans aussi, au moins par bienséance. Ce voyage fut pénible par les douleurs qui s'étoient jointes aux autres accidents que ce trajet augmenta et que le séjour de la Muette ni les divers remèdes ne purent apaiser que par de courts intervalles, et qui devinrent trèsviolentes.
Le marquis d'Effiat, dont on a parlé ici en plusieurs endroits et suffisamment pour le faire connoître , se trouva fort mal à quatre-vingt-un ans dans sa belle maison de Chilly, près Paris, où il étoit allé prendre du lait. Il fut ramené à Paris le 23 mai, mais si mal qu'on n'en espéroit plus. Le maréchal de Villeroy, son bon ami et sa dupe en bien des choses, courut chez lui, et pour se donner le vernis de sa conversion, si convenable à sa place de gouverneur du roi, vint à bout de lui faire recevoir ses sacrements sur-le-champ. Sa maladie diminua et traîna.