‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence; (volume 2)Chapitre 105 sur 335 · MORT D'EFFIAT · texte numérisé non relu

MORT D'EFFIAT

O'étoit, comme on l'a vu ici, un homme dont le fond de la vie étoit obscur par goût, par habitude et par la plus sordide avarice. Il avoit toujours quelques femmes de rien et de mauvaise vie qui l'amusoient, qui en espéroient et qui lui coùtoient peu. Il avoit la meute de Monsieur , que M. le duc d'Oriéans lui avoit conservée. Il étoit maître de leur écurie comme leur premier écuyer. Ainsi c'étoit à leurs dépens qu'il couroit le cerf, tous les étés, chez lui à Montrichard, ou dans les forêts voisines de Montargis dont il étoit capitaine. Il y voyoit peu de noblesse du pays , à qui il faisoit très-courte chère.

La chasse et les filles l'avoient peu à peu apprivoisé avec du Palais , qui chassoit les étés avec lui et le voyoit les hivers. Il n'en voyoit guère d'autres avec familiarité , et malgré cette liaison , du Palais , qui avoit de l'esprit et du monde, étoit honnête homme , connu pour tel, et voyoit bonne compagnie à Paris , et avoit très-bien servi. Il eut grand soin d'Effiat pendant sa maladie, qui ne voulut voir que lui. Tous les jours sur les sept heures du soir, Effiat le renvoyoit et, comme pai politesse et amitié, il le forçoit de s'en aller. Du Palais, au bout de quelques jours , s'aperçut de la régularité de l'heure et de l'inquiétude d'Effiat à se défaire de lui. Comme de longue main il étoit familier dans la maison, il en parla aux valets de chambre. Ils se regardèrent et lui dirent ensuite qu'ils étoient dans le même cas et dans la même curiosité; qu'eux-mêmes étoient chassés de la chambre à cette même heure, avec des défenses si expresses d'y rentrer et d'y laisser personne sans exception quelconque, et par quelque raison que ce pût être, jusqu'à ce qu'il sonnât, qu'ils ne savoient ce que ce pouvoit être. Mais ce qu'ils ajoutèrent est bien plus étrange. Ils dirent à du Palais qu'ils s'étoient rais à écouter à la porte; que tantôt plus tôt, tantôt plus tard, ils y entendoient parler leur maître et une autre voix avec lui , étant très-sûrs qu'il n'y avoit et ne pouvoit y avoir que le malade dans la chambre; qu'ils ne pouvoient distinguer que rarement quelques mots qui leur avoient paru indifférents, que ce colloque duroit souvent une heure et plus, très-rarement court; que rentrant dans la chambre au bruit de la sonnette, ils n'y remarquoient aucun changement en rien, mais leur maître fort consentré en lui-même, et d'ailleurs comme ils l'avoient laissé. Ce récit augmenta tellement la curiosité de du Palais, qu'il accepta la proposition que lui firent les valets de chambre d'éprouver luimême ce qu'ils lui racontoient. Du Palais sortant de chez d'Effiat qui a l'ordinaire l'avoit congédié , demeura avec eux , écouta , et entendit comme eux parler d'Effiat et l'autre voix , et quelquefois l'élever l'un et l'autre , mais sans en entendre que quelques mots rares , indifférents et seuls. Du Palais voulut se donner encore le même passe-temps et se le donna deux ou trois fois encore. Il raisonna avec les valets de chambre , et ne purent deviner ce que ce pouvoit être, d'autant que du Palais, qui connoissoit cet appartement comme le sien , savoit comme eux que, depuis sa sortie de la chambre d'Effiat, il étoit impossible que par aucune voie il s'y fût glissé personne.

Il fut tenté de tourner d'Effiat là-dessus ; mais n'osant trop, il se contenta de lui montrer «a surprise de l'heure fixe de sou renvoi. Effiat

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fit la sourde oreille, puit battit la campagne sur l'heure de la société, et qu'il ne vouloit pas abuser de sou amitié et de son assiduité; puis l'heure venue , le renvoya comme de coutume. Du Palais lit semblant de sortir, et demeura près de la porte; un peu après, du Palais ne sait s'il lui échappa quelque mouvement; mais d'Efflat s'aperçut qu'il étoit là, se mit en colère, lui dit que, quand il le prioit de s'en aller, il vouloit qu'il s'en allât: qu'il ne savoit par quel esprit il se cachoit dans sa chambre ; que c'étoit l'oflenser cruellement ; qu'en un mot , s'il vouloit continuer à le voir , et qu'il demeurât son ami , il le prioit de sortir sur-le-champ , et de ne lui faire pareil tour de sa vie. Du Palais répondit d'où il étoit ce qu'il put, l'autre à répéter avec empressement: « Sortez donc ; mais sortez. » Il sortit en etïel , et se tint en dehors de la porte. Le colloque, à ce qu'il entendit, ne tarda pas à commencer. Ni lui ni les valets de chambre n'en ont jamais pu découvrir davantage.

Sur les neuf heures, quelque femme de l'espèce dont j'ai parlé, et quelque complaisant, vendent l'amuser. Quelquefois du Palais y revenoit. Effiat ne sortoit point de son lit, et eut sa tête libre et entière jusqu'à sa mort qui arriva le 3 juin. Il laissa un prodigieux argent comptant, de grands biens et de belles terres, fit des legs considérables, et des fondations fort utiles pour l'éducation de pauvres gentilshommes. Il donna Chilly à M. le duc d'Orléans, qui ne le voulut pas accepter, et le rendit à la famille. Le duc Mazarin , fils de sa sœur , en hérita , et de la plupart de ses biens. Il fit du Palais exécuteur de son testament, et lui donna un diamant de mille pistoles. Il avoit beaucoup de pierreries. C'est le premier particulier à qui j'aie vu une croix du Saint-Esprit de diamants fort belle sur son habit, au lieu de la croix d'argent brodée, et tout l'habit garni de boutons et de boutonnières de diamants. A la considération que M. le duc d'Orléans lui avoit toujours témoignée, on fut surpris et lui mortifié de ce qu'il ne l'alla point voir, et il parut si peu touché de sa maladie et de sa mort , que les maréchaux de Villeroy, Villars, Tessé, Huxelles et autres en prirent une nouvelle inquiétude. L'écurie et les équipages de M. le duc d'Orléans qu'Effiat entretenoit moyennant une somme , se trouvèrent dans un grand délabrement. Biron fut deux jours après choisi par M. le duc d'Orléans pour remplir cette charge lucrative.

Il faut dire maintenant où j'ai pris ce récit curieux; car j'étois fort éloigné d'avoir jamais eu aucun commerce avec d'Efflat. Du Palais avoit épousé la mère de Lanmary , et vivoit avec lui dans la plus étroite amitié, contre l'ordinaire de telles parentelles; il conta tout ce que je viens d'écrire à Lanmary qui étoit fort de mes amis et en est encore, qui me^ le rendit incontinent après. 1

La Vieuville mourut à Paris; il étoit veuf de la dame d'atours de; Mme la duchesse de Berry , et avoit été chevalier d'honneur de Ja reine, ., mais le plus pauvre et le plus obscur homme du monde. •

Mme de Leuville mourut aussi à soixante-sept ans. Son mari , morf • très-jeune, étoit frère de la femme d'Efflat, duquel on vient de parler, morte jeune aussi et tous deux sans enfants. Le chancelier Olivier étoit leur trisaïeul paternel , mort en 1560 , dont le père fut premier président Saint-Simon xi. 9

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