SUR LA MANIÈRE DE LEVER LA TAILLE
et , comme il étoit grand disciple du P. Malebranche , il avoit connu aussi M. d'Allemans. Ce dernier me lut un mémoire tiré de ses observations. Louville, qui le connoissoit, et qui avoit dîné avec lui chez moi, demeura présent à cette lecture.
Le mémoire étoit beau et solide et nous parut mériter d'aller plus oin : mais avant d'en parler à M. le duc d'Orléans, nous jugeâmes qu'il Jalloit éviter d'être croisés, et qu'il étoit à propos de rassembler les lunières. Renaud étoit venu faire un tour à Paris; nous en voulûmes profiter. Louville aboucha d'Allemans avec lui; ils eurent plusieurs conférences chez Louville et une dernière chez moi. Réciproquement ils approuvèrent leurs vues et leurs moyens de les remplir. Réciproquement aussi ils trouvèrent des embarras et des obstacles. Deux hommes d'honneur et d'esprit qui sincèrement ne cherchent que le bien et ne se proposent aucun but particulier conviennent aisément , même sur ce qui reste en dispute entre eux: ainsi, tout bien examiné, ils jugèrent tous deux que ce plan devoit être proposé et lu en leur présence, pour qu'il jugeât lui-même des points qui demeuroient indécis entre eux. Louville n'avoit pas laissé de travailler aussi à la refonte des points convenus, sur plusieurs desquels Renaud et d'Allemans s'étoient conciliés; il entendoit bien la matière, et nous crûmes qu'il ne seroit pas inutile.
Je parlai donc à M. le duc d'Orléans de ce mémoire et je lui proposai d'en entendre la lecture en présence de ces trois hommes pour en raisonner en même temps avec eux. Il me parut que la proposition lui plut, il l'accepta avec plaisir, il voulut aussi que j'y assistasse, et me donna jour au 2 août . trois ou quatre jours après ; nous allâmes donc ce jour-là de bonne heure l'après-dînée chez lui. Lecture ou conférence durèreniquatre bonnes heures sans dispute et chacun ne cherchant que les meilleurs moyens à lever les embarras et les difficultés. La conclusion fut louanges et remercîments du régent et approbation du mémoire : mais il fut convenu de voir pendant un an les difficultés et les succès de Renaud dans la généralité de la Rochelle, et de Silly dans une des élections' de Normandie, où ils travailloient à établir la taille preportionnelle , pour ensuite revoir avec eux ce même mémoire, et sur l'expérience de leur travail et les lumières uue donnoit le mémoire, se déterminer, se fixer et travailler en conséquence dans tout le royaume sur la manière de lever la taille.
Ce projet, qui fut de l'avis de tous, et qui étoit sage, n'eut pas le temps d'être exécuté. Renaud, malade de fatigue et du chagrin que lui causoient les obstacles qu'il rencontroit dans la généralité de la Rochelle , et de la haine que , sans savoir pourquoi , la nouveauté qu'il vouioit introduire avoit excitée contre lui . malgré la netteté de ses mains très-reconnue, parce que toute nouveauté est suspecte en matière d'im-
4. Les élections élaienl des circonscriplions terriloriales de l'ancienne monarchie , soumises , pour la juridiction financière , au tribunal des magistrats appelés élus. Ceu-ci connaissaient en première instance de l'assiette des tailles et des aides, ou impôts prélevés sur les p(?isonni'S . les propriétés et les denrées
150 lOUTES PENSIONS SE PAYENT. U?!*"^!
pots et de levée, Renaud, dis-je, voulut se presser de retomner à son travail II voulut prendre des eaux de Fougues: il en prit par excès, car par principe, comme le P. Malebranche, il étoit grand buveur d'eau, et mourut à Fougues les lierniers jours de septembre. M. d'Alleraans, retourné chez lui, ne le survécut que de peu de mois; ainsi tout ce projet s'en alla en fumée.
M. le duc d'Orléans fit au roi une galanterie très- convenable à son âge, ce fut de lui proposer de prendre la maison de la Muette pour s'en amuser, et y aller faire des collations. Le roi en fut ravi. Il crut avoir quelque chose personnellement à lui, et se fit un plaisir d'y aller, d'en avoir du pain, du lait, des fruits, des légumes, et de s'y amuser de ce qui divertit à cet âge. Ce lieu changeant de maître changea aussi de gouverneur. Le duc d'Humières me parla pour Pezé ; je le lui fis donner, et il en sut tirer parti pour se rendre de plus en plus agréable au roi. Il eut aussi la capitainerie du bois de Boulogne, comme Rion avoit l'un et l'autre.
M. le Duc , qui avoit un procès fort aigre avec Mme la princesse de Conti sa tante, l'accommoda; mais ce fut aux dépens du roi à qui il en coûta une pension de vingt mille livres à Mme la princesse de Conti, outre celles qu'elle avoit déjà. M. le duc d'Orléans accorda aussi à Lautrec cent cinquante mille livres de brevet de retenue sur sa lieutenance générale de Guyenne. Il profita aussi du bon état de la banque de Law pour faire payer toutes les pensions, vieux et courant. Il fit aussi une grande augmentation de troupes pour environ sept à huit raillions.
Peu de jours après, il fit un marché qui scandalisa étrangement, après tout ce qui s'étoit passé à Turin de La Feuillade à lui, et les exécrables propos que ce dernier s'étoit piqué de tenir à tous venants sur la mort de M. le Dauphin et de Mme la Dauphine. Ils furent tels et si publics et si connus, que j'eus toutes les peines du monde à empêcher M. le duc d'Orléans de lui faire donner des coups de bâton, lui, si insensiiile à tout ce qui s'est fait et dit contre lui , comme on le voit en tant d'endroits de ces Mémoires. Mais Canillac. ami intime de La Feuillade de tout temps , voulut faire éclater son crédit et la puissance de sa protection aux dépens de M. le duc d'Orléans même, raccommoder avec lui un homme si gratuitement et si démesurément coupable envers lui, et lui ouvrir un large robinet d'argent. 11 persuada donc à M. le duc d'Orléans, qui ne songeoit à rien moins, d'acheter de La Feuillade, pour M. le duc de Chartres , le gouvernement de Dauphine cinq cent cinquante mille livres comptant . trois cent mille livres en outre pour le brevet de retenue que La Feuillade avoit, et de plus les appointements d'ambassadeur à Rome depuis le jour que le même Canillac l'avoit fait nommer, en obtenant son pardon jusqu'à son départ. Ce fut donc près d'un million poHC un gouvernement de soixante mille livres de rente, et dix ans d'appointements d'ambassadeur à Rome où il n'alla jamais. On verra, dans la suite, la rare reconnoissance de ce galant homme, le plus corrompu et le plus méprisable que j'aie jamais connu. Clermont qui , comme on l'a dit, avoit les Suisses de M. le duc d'Ûiiéans, fui aussi capitaine des
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gardes de M. le duc de Chartres, comme gouverneur de Daupliiné : il n'avoit rien et grand besoin de subsistance.
L'audience ordinaire du roi à la députation des états de Languedoc donna lieu à une étrange dispute à qui les présenteroit, par l'absence du duc du Maine et du prince de Bombes, gouverneurs de cette province, entre Maillebois qui en étoil un des lieutenants généraux, et La Vrillière. secrétaire d'État, qui avoit le Languedoc dans son département, qui, plus étrangement encore, l'emporta. Voilà ce que j)erdenl les charges à tomber à des gens infimes. On n'a jamais contesté au lieutenant général d'une province d'y faire les fonctions de gouverneur en son absence, quand le lieutenant général y est de l'agrément du roi. Or, c'en est une constante de présenter au roi les députés des états en l'absence du gouverneur, et qui n'a pas besoin de l'agrément du roi, parce que cette fonction est très-passagère , et n'emporte ni détail ui commandement. Toutefois La Vrillière osa la prétendre , et l'emporta parce qu'il n'eut affaire qu'à Maillebois. et de là en avant, voilà cette fonction ôtée aux lieutenants généraux par les secrétaires d'Etat, dans un pays où rien de suivi par règle, par principes, par maximes, tout par exemple et par considération.
A ce propos , puisque dans la suite ce Maillebois a voulu faire du seigneur, si faut-il que je dise au vrai d'où il vient. Desmarets étoit laboureur de l'abbaye d'Orcamp , comme l'avoit été son père. Peu à peu il en prit des fermes et s'y enrichit. M. Colbert, fort petit compagnon alors ^ mais déjà dans les bureaux, n'avoit pas encore oublié Reims, sa patrie ni ses environs. Il sut que ces Desmarets, père et fils, étoient devenus de gros marchands de blés . et qu'ils y avoient fait fortune. II trouva le nid bon pour sa sœur, et la leur fit proposer pour le fils. Les Desmarets ne se firent pas prier pour s'allier à un homme* qui travailloit dans les bureaux du premier ministre, et le mariage se fit. Colbert, de degré en degré, parvenu à la place d'intendant des affaires du cardinal Mazarin et d'intendant des finances, voulut recrépir son beau-frère. Il lui fit acheter une charge de trésorier de France' à Soissons, où il alla s'établir, sans avoir jamais monté plus haut, et ne laissa pas tout doucement de continuer son commerce et d'accumuler. Il eut trois fils de la sœur de Colbert, dont l'aîné fut Desmarets dont il a été suffisamment parlé en plusieurs endroits ici pour n'avoir rien de plus à en dire, et qui, à la mort du roi, étoit ministre d'État et contrôleur général des finances, lequel, d'une fille de Beci:ameil, surintendant de Monsieur, a eu Maillebois, qui a donné lieu à ce récit.
Le même, mot pour mot, m'a été fait dans l'abbaye d'Orcamp par le prieur et par ses principaux religieux, et m'a été confirmé unanimement par tout le pays. Ce qu'ils ne m'ont pas dit, et ce que j'ai appris
4. Les trésoriers de France étaient des ofRciers de fmance chargés principalement de l'administralion des domaines rojaux. Ils formaient des bureaux de finance qui siégeaient à Alençon , Amiens , Bordeaux , Bourges, Grenoble , la Rochello , Limoges, Lyon, Monlauban, Moulins , Orléans , Paris, Poitiers, Reims, Rouen, Soissons et Tours.
152 BELLE ACTION DES MOINES d'ORCAMP. [1719]
de tout leur voisinage, mérite de n'être pas oublié, pour la beauté et encore plus pour l'extrême rareté de l'action. Il y avoit trente ans, lorsque je l'appris, que le prieur et les principaux religieux de l'abbaye d'Orcamp surent que deux enfants gentilshommes , dont les ascendants paternels avoient fait de grands biens à leur abbaye et l'avoient presque fondée, étoient tombés dans la nécessité. Ils les prirent chez eux, les élevèrent, et leur firent apprendre tout ce qui convenoit à leur état; ensuite ils trouvèrent moyen de les faire officiers , leur achetèrent après des compagnies, et tous les hivers défrayoient leurs équipages chez eux ; enfin au printemps leur faisoient une bourse pour leur campagne , et ont toujours continué tant que ces gentilshommes ont eu besoin et ont bien vou u recevoir ce secours. Aussi ces moines , tout riches qu'ils sont , en ont recueilli la vénération de tout leur pays : ils la méritent sans doute et d'être proposés en exemple. J'ai regret d'avoir oublié le nom de ces gentilshommes , qui doivent être d'ancienne race. Orcamp est si près de Paris que ce nom est aisé à retrouver.
Avant de quitter Maillebois et la députation des états de Languedoc, il ne faut pas oublier cette singularité. Cette députation, après avoir fait sa harangue au roi, alloit toujours en faire une à Madame, et à M, [le duc] et Mme la duchesse d'Orléans , ainsi que les députés des états de Bretagne. Cela se pratiquoit de même sous le feu roi. Mme la duchesse d'Orléans ne voulut point la recevoir cette année, pour marquer le deuil qu'elle demenoit ' de la situation du duc du Maine, quoique si étrangement adoucie, d'une manière plus solennelle et plus publique.
Peu de jours après, le duc de Richelieu sortit de la Bastille et alla coucher à Conflans chez le cardinal de Noailles. Il étoit veuf sans enfants de sa nièce, mais, par son traité avec l'Espagne, il avoit voulu dépouiller le duc de Guiche, autre neveu du cardinal de Noailles, du régiment des gardes, et l'avoir. Il devoit s'en aller à Richelieu; il obtint d'aller faire une pause à Saint-Germain, où il avoit une maison, puis d'y demeurer, après d'être à Paris sans voir le roi ni le régent; au bout de trois mois il eut permission de les saluer, et tout fut bientôt oublié.