FOLIE DU DUC DE MORTEMART
en laissai pas trop le loisir , j'emportai la création d'un second lieutenant général des galères, sans pouvoir être remplie après le chevalier de Raucè, et dix mille livres d'appointement en outre de ce qu'il en avoit. Je fus transporté de la p us vive joie qui, contre mon attente, s'augmenta encore par celle du chevalier de Rancé , dont la surprise fut incroyable. On peut juger que je pris soin que l'expédition fût bien libellée. Il passa deux mois à Paris, beaucoup moins que je n'aurois désiré, et il jouit encore de son nouvel état quelques années. Mais, comme les exemples sont dangereux en France, l'âge, l'ancienneté, les services, la naissance du chevalier de Roannois, premier chef d'escaiire des galères, crièrent tant à la mort du chevalier de Rancé , qu'il parvint enfin à succéder à sa charge, qui, néanmoins, a fini avec lui. L'autre grâce, voici quelle elle fut.
On a pu voir (t. VII , p. 63) , l»étrange trait du duc de Mortemart à mon égard , à l'occasion de la mort de Mme de Soubise , ce qui fut sur le point d'en arriver, et que M. de Beauvilliers lui ordonna de sortir de chez lui dès que j'y entrerois, et de n'y jamais entrer tant que j'y serois : ce qui a duré presque jusqu'à la fin de sa vie , c'est-à-dire plusieurs années, qu'il me demanda de souffrir son gendre chez lui. On a pu voir (t. IX, p. 56) , l'autre trait qu'il me fit dans le salon de Marly , sur notre requête contre d'Antin. Je ne le voyois donc en aucune occasion , quoique ami intime de toute sa famille , même de sa mère. Il s'étoit déjà pris une fois de bec avec le maréchal de Villeroy sur les fonctions de leurs charges. On a vu (t. XV, p. 133), que le service en manqua plusieurs jours, et qu'il voulut donner la démission de sa charge. Cette disparate avoit éloigné de lui M. le duc d'Orléans. Un peu après l'afi^aire du chevalier de Rancé, il s'éleva une autre dispute entre le duc de Mortemart et le maréchal de Villeroy, où le premier poussa les choses d"autant jdus loin qu'il avoit plus de tort, et le maréchal demeura d'autant plus sage qu'il se sentoit toute la rai.-on de son côté. L'affaire portée au régent, il décida en faveur du maréchal, et blâma d'autant plus l'autre, qu'il l'avoit indisposé par sa première dispute , par sa première démission et par d'autres disputes moins importantes, mais fréquentes, pour des vétilles , avec les uns et les autres. Mortemart , piqué d'avoir succombé après l'éclat qu'il avoit fait, peut-être autant d'avoir été tancé plus que M. le régent n'avoit accoutumé de faire , n'en fit pas à deux fois et lui envoya la démission de sa charge de premier gentilhomme de la chambre, avec une lettre lort peu ménagée.
Heureusement c'étoit un jour que je travaillois avec M. le duc d'Orléans, et que j'arrivai comme il venoit de la lire. Je trouvai ce pr'nice en furie, qui d'abordée me conta la chose, et conclut que, pour cette fois, Mortemart seroit pris au mol. et lui délivré de toutes ses impertinences; tout de suite, en me regardant, il me fit entendre que j'étoia venu tout à propos. L'horreur que je sentis de la dépouille de M. da Beauvilliers. et de m'en revêtir aux dépens de ses petits-fils, m'inspira la plus nerveuse éloquence. Je représentai au régent que ce n'étoit pas M. de Mortemart qu'il devoit regarder . mais la mémoire de M. de Beauvilliers , et les obligations étroites , importantes . continuelles , qu'il lui
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âvoit à l'égard de Mgr le duc de Bourgogne, lorsqu'il alloit tout gouverner, puis à la mort de ce prince, et précédemment encore lors du mariage de Mme la duchesse de Berry. Je m'espaçai sur ces matières avec la dernière force, et je finis par lui dire qu'il étoit fait et payé, tout régent qu'il étoit, pour souflVir toutes les sottises et tons les égarements du gendre de M. de Beauvilliers. Il disputa, me fit sentir encore que l'occasion étoit belle et unique. Mon indignation redoubla, dont la lin fut que la démission fut sur-le-champ mise en pièces.
Au sortir du Palais-Royal, j'allai dire à la duchesse de Mortemart la folie que son fils venoit de faire, la peine que j'avois eue à l'en sauver, et le soin extrême qu'elle devoit d'en empêcher une troisième récidive, qui sûrement seroit plus forte que moi, ou se brusqueroit à mon insu, puisque c'étoit le plus grand hasard du monde que celle-ci fût arrivée le même jour et si peu de temps avant que je vinsse travailler avec M. le duc d'Orléans. Le duc de Morlemart, revenu de sa fougue par l'avoir satisfaite, sentit tout le péril où elle l'avoit jeté, et se trouva heureux de n'avoir pas perdu sa charge. Je fus très-surpris, trois jours après, de le voir entrer dans ma chambre, où il me fit de grands remercîments. Je lui répondis froidement qu'il ne m'en devoit aucun, parce que je n'avois rien fait pour lui, mais tout par mon tendre, fidèle et reconnoissant souvenir M. le duc de Beauvilliers, dont la famille me seroit toujours infiniment chère, et pour conserver sa charge à ses petits-fils, et je l'exhortai en peu de mots à ne se plusjouer à mettre la patience de M. le duc d'Orléans à de pareilles épreuves. On peut juger que la franchise d'une si sèche réponse abrégea la visite, qui finit froidement, mais poliment, sans que depuis j'aie ouï parler de lui. Le lendemain matin, sa femme, qu'il tenoit étrangement captive, dont la vertu, la piété, l'esprit et la conduite méritoient un tout autre mari, vin^ chez moi me remercier avec la plus grande efTusion de cœur. Je l'assurai que j'étois tellement payé d'avance par tout ce que j'avois reçu de son père , que je ne méritois nul remercîment, mais d'être félicité d'avoir eu occasion de témoigner à sa mémoire le p'us tendre et le plus vif attachement, et de la tirer elle-même de la peine de voir passer sa charge en d'autres mains. Je n'ajouterai point ce qu'elle me dit sur l'occasion si aisée de la prendre pour moi, n; ce que ses tantes m'en témoignèrent, car sa belle-mère étoit sa tante aussi. Nous nous embrassâmes de bon cœur, qui fut la fia de la visite et la dernière fois que je la vis; elle mourut bientôt après, sans que son mari sentît une si grande perte.
J'achèverai tout de suite, pour n'avoir plus à y revenir. La sombre folie du duc de Mortemart m'inquiétoit toujours pour sa charge. On ne pouvoit se flatter qu'elle ne lui causât encore des querelles aussi mal fondées que les dernières; qu'elles ne lui tournassent la tête comme elles avoient déjà fait, et que M. le duc d'Orléans, excédé de lui, ne pût être arrêté, pour s'en défaire, à la difficulté que j'y avois éprouvée. Cela me revint si souvent dans l'esprit, qu'au bout de deux mois je pris ma résolution, sans en parler à personne, de demander à M. le duc d'Orléans la survivance de sa charge pour son fils qui n'avoit pas sept ans. Par là je ne craiguois plus les frasques du père. Il ne pouvait pliis