CREATION EN FAVEUR DE RANGÉ
de cette grande crise , si étouffé encore d'un lour de force aussi contraire à son naturel , qu'il s'y étoit replongé tout à fait comme un homme qui s'étend dans son lit en arrivant d'une grande course , et qui ne veut pas ouïr parler d'autre chose que de repos. Il me chargea de bien remercier Mme d'Alègre et m'assura en même temps qu'après une telle touche i] n'avoit rien à craindre de personne, sans que je le pusse jamais tirer pour lors d'un si dangereux préjugé. Je fis à Mme d'Alègre plus de compliments que je n'en étois chargé , et je ne craignis pas d'outre-passer ma commission , en la priant fort de la part dti régent d'avoir les yeux bien ouverts, et de m'avertir de tout ce qu'elle pourroit soupçonner oj découvrir. J'y joignis les louanges et les flatteries qui pouvoient le plus l'y engager, et noire commerce demeura enseveli dans le même secret dans lequel il l'avoit toujours profondément été.
J'obtins en ce temps-ci deux grâces que je ne puis oublier, parce que je n'en ai point reçu qui m'aient fait tant ni de si sensible plaisir. On a pu voir, dans les commencements de ces Mémoires, que le saint et fameux abbé de la Trappe avoit été l'homme que j'avois le plus profondément admiré et respecté , et le plus tendrement et réciproquement aimé : il avoit laissé un frère que je n'avois jamais vu, et avec qui je n'avois jamais eu aucun commerce : il étoit de bien loin, et en tout genre, le plus aiiciea officier de toutes les galères; il y avoit acquis de la réputation et l'affection du corps : il en étoit premier chef d'escadre , commandant du port de Marseille depuis bien des années, et à plus de quatre-vingt-quatre ou quatre-vingt-cinq ans il avoit toute sa tête et toute sa santé. La fantaisie le prit d'en profiter pour venir faire un tour à Paris , où il u'éloit jamais venu de ma connoissance. Ce fut M. de Troyes, dont il étoit cousin germain de son père, enfants des deux frères, qui m'apprit son arrivée. Il s'appeloit le chevalier de Rancé. Je me hâtai de l'aller voir et de le convier à dîner : il ressembloit tant à M. de la Trappe, que je dirai sans scandale que j'en devins amoureux, et qu'on rioii, de voir que je ne pouvois cesser de le regarder. Ses propos ne sentoient le vieillard que par leur sagesse , avec tout l'air et la politesse du monde. Tout à coup j'imaginai de faire pour lui la chose la plus singulière et la plus agréable : jamais il n'y eut qu'un seul lieutenant général des galères , charge qui se vend et qu'avoil le marquis de Roye. Je résolus de demander au régent d'en faire un second en la personne du chevalier de Rancé, à condition qu'après lui sa place ne seroit plus remplie , et que les choses à cet égard reviendroient sur le pied où elles étoient auparavant. J'en parlai à M. de Troyes. à l'insu duquel il n'auroit pas été honnête de m'eraployer. Il fut charmé de ma pensée , et me promit de m'y seconder. En même temps je le priai que le secret en demeurât entre nous deux pour ne pas donner une espérance vaine et un chagrin sûr s'il y avoit un refus que nous ne pussions vaincre : l'amitié, quand elle est forte, rend pathétique. Je représenta si bien à M. le duc d'Orléans les services, le mérite, la qualité de frè.e de M. de la Trappe, le grand âge du chevalier de Rancé, dont l'avancement extraordinaire ne pouvoit faire tort ni servir d'exemple à personne , qu'en présence de M. de Troyes, qui m'appuya légèrement , peut-être oarce oue je ne lui