‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence; (volume 2)Chapitre 206 sur 335 · COMMENCEMENT ET FORTUNE · texte numérisé non relu

COMMENCEMENT ET FORTUNE

et eux se chargèrent du transport qu'il désiroit. Il manda son convoi de mulets au plus vite, et il passa avec eux conduits par les frères Paris, qui prirent des chemins qu'eux seuls et leurs voisins connoissoient, à la vérité fort difficiles, mais courts, en sorte que sans perdre une seule charge le convoi joignit M. de Vendôme arrêté tout court faute de pain, et qui juroit et pestoit étrangement contre les munitionnaires, sur qui Bouchu avoit rejeté toute la faute. Après les premiers emportements, le duc de Vendôme , ravi d'avoir des vivres et de pouvoir marcher et exécuter ce qu'il avoit projeté, se trouva plus traitable. Il voulut bien écouter ce commis, qui lui fit valoir sa vigilance, son industrie et sa diligence à traverser des lieux inconnus et affreux , et qui lui prouva par plusieurs réponses de M. Bouchu, qu'il avoit gardées et portées, combien il l'avoit pressé de faire passer les munitions et les farines à temps; que c'éloit la faute unique de l'intendant à cet égard qui avoii mis l'armée dans la détresse où elle s'étoit trouvée ; et fit en même temps confidence au général de la haine de Bouchu, jusqu'à hasarder l'armée pour le perdre , et la cause ridicule de cette haine ; en même temps se loua beaucoup de l'intelligence et de la volonté de l'hôtelier et de ses fils , auxquels il devoit l'invention et le bonheur du passage de son convoi. Le duc de Vendôme alors tourna toute sa colère contre Bouchu , l'envoya chercher , lui reprocha devant tout le monde ce qu'il venoit d'apprendre, conclut par lui dire qu'il ne savoit à quoi il tenoit qu'il ne le fit pendre pour avoir joué à perdre l'armée du roi. Ce fut le commencement de la disgrâce de Bouchu , qui ne se soutint plus qu'à force de bassesses, et qui au bout de deux ans se vit forcé de se retirer: ce fut aussi le premier commencement de la fortune de ces frères Paris. Les munitionnaires en chef les récompensèrent, leur donnèrent de l'emploi, et par la façon dont ils s'en acquittèrent, les avancèrent promptenient, leur donnèrent leur confiance, et leur valurent de gros profits; enfin ils devinrent munitionnaires eux-mêmes , s'enrichirent, vinrent à Paris chercher une plus grande fortune, et l'y trouvèrent. Elle devint telle dans les suites, qu'ils gouvernèrent en plein et à découvert sous M. le Duc, et qu'après de courtes éclipses , ils sont redevenus les maîtres des finances et des contrôleurs généraux , et ont acquis des biens immenses , fait et défait des ministres et d'autres fortunes, et ont vu la cour à leurs pieds , la ville et les provinces.

, Le roi vint pour la première fois au conseil de régence, le dimanche 18 février. Il ne dit rien en y entrant ni pendant le conseil, ni en sortant, sinon que M. le duc d'Orléans, lui ayant proposé d'en sortir, de peur qu'il ne s'y ennuyât, il voulut y demeurer jusqu'à la fin. Depuis il ne vint pas à tous, mais assez souvent, toujours jusqu'au bout, et sans remuer ni parler. Sa présence ne changea rien à la séance , parce que son fauteuil y étoit toujours seul au bout de la table , et que M. le duc d'Orléans , le roi présent ou non . u'avoit qu'un tabouret pareil à ceux de tout ce qui y assistoit. Le maréchal de Villeroy ne changea point sa séance accoutumée. Peu de jours après le duc deI3erwick y entra aussi; on en murmura dans le monde, parce qu'il étoit étranger; mais cet étranger sa trouvoit aécessairemeut proscrit, expatrié, naturalisé Fian-

[1720] DES QUATRE FRERES pArIS. 259

çois, en France depuis trente-deux ans, dans un continuel service, duc, pair, maréchal de France, grand d'Espagne, général des armées des deux couronnes, et une fidélilé plus qu'éprouvée; de plus, pour ce qui se passait alors au conseil de régence , n'importoit plus qui en fût; Tious étions déjà quinze, il fit le seizième. Une fois que le roi y vint j un petit chat qu'il avoit le suivit , et quelque temps après , sauta sur lui , et de là sur la table, où il se mit à se promener, et aussitôt le duc de Koailles à crier , parce qu'il craignoit les chats. M. le duc d'Orléans se mit aussitôt en peine pour l'ôter , et moi à sourire , et à lui dire : « Eh , monsieur, laissez ce petit chat, il fera le dix-septième! » M. le duc d'Orléans se mit à rire de tout son cœur , et à regarder la compagnie qui en rit, et le roi aussi, qui m'en parla le lendemain à son petit lever, comme en ayant senti la plaisanterie , mais eu deux mots , ce qui courut Paris aussitôt.

Il y eut beaucoup de nouveaux prisonniers à Nantes , et on supprima vingt-six présidents ou conseillers du parlement de Bretagne , qu'on remboursa avec du papier. Ce ne furent point les vingt-six charges des dernières augmentations ; ce furent les personnes en jardinant (comme on dit des coupes de futaies) , choisies dans cette compagnie desquelles on étoit mécontent. Cela n'y causa pas le plus petit mouvement , la commission du conseil se reudoit redoutable à Nantes, et il y avoit des troupes répandues dans la province.

Page 1