CHAPITRE XXVII
Année 4721. — Cliaos des finances. — Retraite de Pelletier de Sousy. — Conseil de régence curieux sur les finances et la sunie de Law du rnyaume. — Réflexions sur ce conseil de régence. — Prince de Conti débanque Law. — Continuation de ce conseil de régence, orageux entre le régent et M, le Duc à l'occasion de la retraite de Law. — M. le duc d'Orléans veut de nouveau ôter au maréchal de Villcroy la place de gouverneur du roi et me la donner, — 11 s'y associe M. le Duc. — Je refuse. — Le combat dure plus d'un mois. — Je demeure si ferme que le maréchal de ViUeroy conserve sa [^lace auprès du roi, faute de qui la remplir. — Sa misera là-dessus. — Le maréchal de Villeroy décourre le péril qu'il a couru pour sa place. — Il ne me pardonne pas d'avoir pu la remplir, si je l'avois voulu. — Je le méprise.
Depuis le changement du ministère des finances et la disjonction de tous les droits et revenus royaux d'avec la compagnie des Indes, excepté la ferme du tabac qui lui demeura unie, tout étoit resté dans l'inaction qui . jointe au défaut de confiance , achevoit de perdre le crédit du roi et laissoit une incertitude extrême dans la fortune des particuliers. Tout en ce genre se passoit entre le régent et La Houssaye, nouveau contrôleur général qui, outre le chaos des finances, n'y avoit trouvé ni registres, ni notions, ni qui que ce fût en aucune place, ni personne qui s'y présentât, parce qu'avec Law étoient tcmbés ceux qu'il y avoit mis. Toute circulation se trouvoit arrêtée, enfin un épuisement et une confusion au delà de tout ce qu'il s'en [peut] imaginer. Le duc de Noailles . lorsqu'il étoit chargé des finances, avoit montré l'exemple d'en communiquer les affaires tout le moins qu'il le pouvoit au conseil de régence, quoique vrai conseil alors, surtout dans la fin de son administration que ce conseil commençoit à tomber. Argenson qui lui succéda , avec l'autorité des sceaux, l'imita par une soustraction entière qui fut incon-
tinent suivie de celle de toutes les autres véritables matières. Law , qui dans la suite administra les finances en diverses façons, passa jusqu'à ne donner pas même connoissance au conseil de régence des édits, des déclarations ni des arrèls qui étoient affichés en foule par les rues. La Houssaye commença son administration de la même manière, et notamment par disjoindre de la compagnie des Indes tout ce qui y avoit été uni des droits et revenus royaux. Résolu d'aller plus avant, il crut apparemment devoir s'appuyer du nom du conseil de régence, quelque vain que ce conseil fût devenu, tellement que la première fois qu'il y entra en qualité de contrôleur général des finances, ce fut un jour où il se passa des choses qui méritent bien d'être rapportées, que j'écrivis dès que j'en fus sorti pour n'en pas perdre une exacte mémoire; le voici :
CONSEIL DE RÉGENCE TENU AUX TUILERIES LE DIMANCHE 24 JANVIER 1721, A QUATRE HEURES APRÈS-MIDI ; PRÉSENTS ET SÉANTS EN CETTE SORTE l
Le Roi.
M. le duc d'Orléans , régent. M. le prince de Conti.
M. le Duc, chef du conseil de ré- M. le chancelier.
gence. M. le duc de La Force.
M. le comte de Toulouse M. le maréchal duc de Villevoy.
M. le duc de Saint-Simon. M. le duc de Noailles
M. le maréchal duc de Grammont. M. le duc d'Aniin.
M. le duc de Saint-Aignan. M. le maréchal d'Estrées.
M. le maréchal duc de Villars. M. le maréchal de Besons étoit ma-
M. le maréchal duc de Tallard. lade et absent.
M. le maréchal d'Huxelles. M. l'ancien évèque de Troyes (Bou-
M. de Torcy. thillier).
M. l'archevêque de Rouen (Be- M. de La Vrillière . secrétaire d'État.
sons). M. l'archevêque de Cambrai (Du-
M. de La Houssaye, contrôleur gé- bois), secrétaire d'Etat.
néral, mandé. M. d'Armenonville, secrétaire d'fî-
M. le marquis de Canillac. tat.
M. le duc de Chartres. M. Le Blanc, secrétaire d'État.
M. Le Pelletier de Sousy, doyen du conseil, qui étoit aussi du conseil de régence, avoit obtenu depuis quatre jours la permission de ne plus faire aucune fonction de ses emplois, à cause de son âge, qui passoit quatre-vingts [ans] , mais avec la tète bonne et la santé aussi, chagrin contre Des Forts', son [frère], avec qui il logeoit, et alla se retirer à Saint- Victor, où l'ennui le gagna bientôt et peut-être le repentir.
Tout le monde assis, M. le duc d'Orléans dit au roi qu'il y avoit une affaire fort importante à délibérer, qui regardoit la compagnie des In-
4. Pelletier ou Le Pelletier des Forts devint contrôleur général des finances en t72û.
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des, et qui coiicernoit les papiers royaux, laquelle méritoit toute l'attention (lu conseil, dont M. de La Houssaye alloit rendre compte. Il ajouta vaguement deux périodes, après quoi M. le comte de Toulouse rapporta une bagatelle concernant une augmentation à la ville deSaint- Malo, laquelle finie, le régent donna la parole à La Houssaye.
En cet instant, M. le Duc se leva, contre l'usage de ceux qui opinent ou qui veulent parler, fit signe à La Houssaye d'attendre, se rassit et dit au roi qu'il n'étoit informé que de ce matin même de ce qui se devoit présentement proposer au conseil : qu'intéressé comme il l'etoit avec la compagnie des Indes, il s'étoit d'abord proposé de ne point opiner, pour éviter que ce qu'il diroit pût être interprété d'intérêt particulier; mais que depuis il avoit estimé plus convenable de se mettre en liberté pour pouvoir dire ce qu'il croycit utile pour le bien de l'Étal; qu'il avoit eu et déposé quinze cents actions; qu'en outre il en avoit encore quatrevingt-quatre sous son nom, qui ne lui appartenoient pas: que, si celui qui en étoit chargé se fût trouvé chez lui , il auroit déjà porté les siennes à M. le duc d'Orléans pour qu'il eût la bonté de les remettre à Sa Majesté, ou à la compagnie, ou bien de les brûler, comme il auroit voulu; que ce qu'il n'avoit pu exécuter cejourd'hui il le feroit le lendemain dans la matinée; et que, le déclarant en si bonne compagnie, il se croyoit dès lors pouvoir «".ompter hors d'intérêt et en état de pouvoir dire sou sentiment sur la matière qu'on avoit à traiter, d'autant plus qu'il n'avoit jamais été pour la compagnie qu'autant qu'il avoit cru le devoir pour le service de Sa Majesté et pour le bien de ses sujets.
M. le prince de Conti prit alors la parole et dit que tout le monde savoit bien que depuis longtemps il n'avoit point d'actions, que ce qu'il en avoit eu il l'avoit rendu à Law, et qu'il offroit de remettre le duché de Mercœur qui en étoit le bénéfice. M. le Duc répondit assez bas que des ofl'res vagues ne suffisoient pas, qu'il en falloit la réalité et l'exécution.
La Houssaye commença son discours sur les comptes de la compagnie avec le roi : tout son rapport fut parfaitement beau. Il conclut que la compagnie fût déclarée redevable de tous les billets de banque, et que ceux qui ne seroient point éteints par les quinze cents millions de récépissés retirés par la compagnie, elle devroit au roi l'excédant, attendu que le roi s'en charge; que c'étoit une suite naturelle de l'union qui avoit été faite de la banque à la compagnie des Indes au mois de février dernier, où le roi avoit donné à la compagnie le bénéfice et la charge de la tanque.
M. le Duc prit alors la parole, et dit que, par la même assemblée de la compagnie, il avoit été réglé qu'on ne feroit plus d'achats d'actions, et qu'il ne seroit point fait de billets de banque, sinon par une assemblée générale, qu'il n'y en a point eu: que, s'il a été fait des achats d'actions et de billets, c'a été par ordres du roi et arrêts du conseil du propre mouvement, qu'ainsi c'est le roi qui en doit être tenu.
M. le duc d'Orléans a répliqué que M. Law étoit l'homme de la compagnie, aussi bien que celui du roi; que ce qu'il avoit fait, il le croyoit du bien de 1? compagnie; que cela -est si vrai que dans l'arrêt çjui Saint-Simon xi, 23
ordouue l'achat des actions, il est dit que la dividende' accroîtra aux autres actionnaires ; que c'étoit aussi Law qui avoit fait faire des billets de banque pour cet emploi , afin de faire valoir les actions.
M. le Duc a répondu que M. Law ne pouvoit pas engager la compagnie, puisqu'il éloit l'homme du roi comme contrôleur général; qu'il n'y avoit d'arrêts que pour douze cents millions de billets de banque; qu'il avoit même été dit dans l'assemblée générale qu'on supprimeroit les billets de banque de dix livres , que , loin de cela , on en avoit fait pour plus de cent millions des mêmes, et qu'il y avoit dans le public pour plus de deux milliards sept cents millions de billets de banque; que cela ne pouvoit jamais être regardé comme un fait de la compagnie.
M. le duc d'Orléans expliqua que l'excédant des billets de banque avoit été fait par des arrêts du conseil, rendus sous la cheminée; que le grand malheur venoit de ce que M. Law en avoit fait pour douze cents millions au delà de ce qu'il en falloit; que les premiers six cents millions n'a voient pas fait grand mal, parce qu'on les avoit enfermés dans la banque; mais qu'après l'arrêt du 21 mai dernier, lorsqu'on donna des commissaires à la banque, il se trouva pour autres six cents millions de billets de banque que Law avoit fait faire et répandus dans le public, à son insu de lui régent, et sans y être autorisé par aucun arrêt, pour quoi M. Law méritoit d'être pendu; mais que, lui régent l'ayant su, il l'avoit tiré d'embarras par un arrêt qu'il fit expédier et antidater, qui ordonnoit la confection de cette quantité de billets.
Là-dessus M. le Duc dit à M. le régent : a Mais, monsieur, comment, sachant cela, l'avez-vous laissé sortir du royaume? — Cest vous, monsieur, répliqua le régent, qui lui en avez fourni les moyens. — Je ne vous ai jamais demandé, répondit M. le Duc, de le faire sortir du royaume. — Mais, insista le légent, c'est vous-même qui lui avez envoyé les passe-ports. — Il est vrai, monsieur, répondit M. le Duc, mais c'est vous qui me les avez remis pour les lui envoyer ; mais je ne vous les ai jamais demandés, ni qu'il sortît du royaume. Je sais qu'on m'a voulu jeter le chat aux jambes dans le public là-dessus, et je suis bien aise d'expliquer ici ce qui en est puisque j'en ai l'occasion. Je me suis opposé qu'on mît M. Law à la Bastille, ou dans quelque autre prison, comme on le vouloit , parce que je ne croyois pas qu'il fût de votre intérêt de l'y laisser mettre après vous en être servi comme vous avez fait; mais je ne vous ai jamais demandé qu'il sortît du royaume, et, je vous prie, monsieur, de vouloir bien dire en la présence du roi, et devant tous ces messieurs, si je vous l'ai jamais demandé. — Il est vrai, répondit M. le régent, que vous ne me l'avez pas demandé; je l'ai fait sortir, parce que j'ai cru que sa présence en France uuiroit au crédit public et aux opéralions qu'on vouloit faire. — Je suis, reprit M. le Duc, si éloigné, monsieur, de vous l'avoir demandé, que, si vous m'aviez fait l'honneur de m'en demander mon avis, je vous aurois conseillé de vous bien garder de le laisser sortir du royaume. »
A, Sailli- Simon fait ce mol féminin, «ous-entendant le substantif />ar/»«.
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La Houssaye continua ensuite son rapport. Il lut la requête de la compagnie à ce que la banque lui fût unie, et que tous les profits d'icelle lui fussent donnés. On lui au.ssi les deux articles de l'arrêt du conseil qui intervint le lendemain de la requête qui faisoient à la question, et La Houssnye conclut que la compagnie seroit débitrice envers le roi des nillels de banqr.e.
Armenouville proposa là- dessus une opinion que la compagnie fût entendue. Le maréchal d'Estrées appuya cet avis; le régent y fit des objections très-fortes, et tout le conseil, excepté ces deux, furent de l'avis de M. de La Houssaye.
Ensuite il proposa que , comme il y avoit plusieurs particuliers qui avoient mis tout leur bien dans les actions sur la foi publique , il n'étoit pas juste que par la dette immense de la compagnie envers le roi ils se trouvassent ruinés, et que léciproquement ceux qui étoient sortis de la compagnie dans le bon temps, qui avoient converti leurs actions en billets ou qui les avoient achetées à vil prix sur la place, ou employées en rentes perpétuelles ou viagères, ou en comptes en banque, profitassent du malheur des actionnaires de bonne foi ; qu'ainsi il falloit nommer des commissaires pour liquider tous ces papiers et parchemins, et annuler ceux qui ne procéderoient point de biens réels.
M. le Duc dit à cela : « Il y a quatre-vingt mille familles au moins dont tout le bien consiste en ces effets : de quoi vivront-elles pendant cette liquidation ?» La Houssaye répondit qu'on nommeroit tant de commissaires, que cela seroit bientôt fait.
M. le Duc dit ensuite que , s'il y avoit des gens à liquider, ce n'étoient pas ceux qui étoient anciens porteurs des effets publics ; que le discrédit les ruineroit assez ; mais qu'il falloit chercher ceux qui avoient réalisé en argent ou en terres ou en maisons, ou qui avoient vendu leurs meubles à des prix exorbitants, ou qui avoient arrangé leurs affaires aux dépens de leurs créanciers.
La Housssaye dit qu'on les taxeroit aussi par rapport à ceux qui "ivoient des immeubles , mais que , par rapport à ceux qui avoient réalisé en argent, c'étoit une chose fâcheuse par la peine qu'il y avoit à les connoître ; qu'il arriveroit cependant un bien de l'arrangement qu'on proposoit aujourd'hui, parce que le roi reprenant un nouveau crédit par la liquidation , et absorbant une partie des dettes, les léaliseurs en argent le mettroient au jour pour le prêter au roi, vu la facilité des biUets payables au porteur.
M. de La Houssaye continua son discours. Après qu'il fut fini, il fut arrêté tout d'une voix qu'il seroit nommé des commissaires pour liquider les rentes sur le roi tant perpétuelles que viagères , les actions rentières et intéressées , les comptes en banque et les billets de banque.
M. le duc d'Orléans dit qu'il falloit faire un règlement qui seroit porté au premier conseil de régence pour prescrire aux commissaires les règles qu'on devoit tenir . après quoi il ne s'en mêleroit en aucune façon , renverroit tout aux commissaires , et ne feroit grâce à personne.
M. le Duc lui dit là-dessus que ce seroit le moyen que tout se passât dans la règle ; iur quoi le régent , s' adressant au roi , le supplia de lui
permettre de dire qu'il lui avoit défendu de s'en mêler, et onionné de laisser tout faire par les commissaires.
Le maréchal de Villeroy s'écria, en s'adressant à M. le duc d'Orléans: « N'étes-vous pas revêtu de toute son autorité, parlant de celle du roi, et n'en avez-vous pas aussi toute la confiance ?» et à l'instant on leva le conseil.
On a omis plusieurs propos de ceux qui n'ont aucune importance, mais il ne faut pas oublier que le comte de Toulouse ofTrit ses actions, que le régent ne voulut pas accepter, comme provenant effectivement des remboursements qu'il avoit reçus.
Le duc d'Antin déclara aussi qu'il en avoit quatre cents qu'il rapporteroit le lendemain.
L'étonnement fut grand dans tous ceux qui se trouvèrent à ce conseil. Personne n'ignoroit en gros le désordre des finances; mais le détail de tant de millions factices, qui ruinoientle roi ou les particuliers . ou pour mieux dire l'un et l'autre, efl'raya tout le monde. On vit alors à découverl où avoit conduit un jeu de gobelets, dont toute la France avoit été séduite, et quelle avoit été la prodigalité du régent, par la facilité de battre monnoie avec du papier, et de tromper ainsi l'avidité publique. Il y falloit un remède, parce que les choses étoient arrivées à un dernier période, et ce remède, qui alloit au dernier détriment des actionnaires et des porteurs de billets de banque , ne se pouvoit trouver que par le dévoilement de tout le mal, si longtemps tenu caché . autant qu'il avoit été possible, pour que chacun vît enfin où on en étoit au vrai, et la nécessité pressante aussi bien que les difficultés du remède.
Depuis l'arrêt du 22 mai , qui fut l'époque de la décadence de ce qui étoit connu sous les noms de Mississipi et de banque, et la perte de toute confiance par la triste découverte qu'il n'y avoit plus de quoi faire face au payement des billets, par leur excédant prodigieux au delà de l'argent, chaque pas n'avoit été qu'un trébuchement, chaque opération qu'un palliatif très-foible. On n'avoit pu chercher qu'à gagner des jours et des semaines, dans des ténèbres qu'on épaississoit à dessein, dans l'horreur qu'on avoit de laisser voir au jour tant de séduction et de monstres de ruine publique. Law ne pouvoit se laver à la face du monde d'en avoir été l'inventeur et l'instrument, et il auroit couru grand risque, au moment de ce terrible et public dévoilement; et M. le duc d'Orléans, qui, pour suffire à sa propre facilité et prodigalité, et satisfaire à l'avidité prodigieuse de cliacun, avoit forcé la main à Law et l'avoit débanqué de tant de millions, au delà de tous moyens d'y faire face, et l'avoit précipité dans cet abîme, ne pouvoit se mettre au hasard de l'y laisser périr, et moins encore, pour le sauver, se déclarer le vrai coupable. Ce fut donc pour se tirer de ce premier et si mauvais pas , qu'il fit sortir Law du royaume , lorsqu'il se vit acculé et forcé de montrer à la lumière l'état des finances et de cette énorme gestion qui n'éloit que tromperie. Cette manifestation qui intéressoit si fort les actionnaires et les porteurs de billets de banque en général, mais bien plus vivement ceux qui les tenoient de leur autorité ou de leur faveur, et qui n'en pouvoient montrer d'autre origine . les mit tous au désespoir