AUDACE DE LA DUCHESSE DE LA FERTÉ
J'allai le lendemain, sur le midi , savoir de ses nouvelles. Je trouvai que la nuit avoitété mauvaise et qu'il y avoit depuis deux heures un redoublement assez fort. Je vis partout une grande consternation. J'avois les grandes entrées, ainsi j'entrai dans sa chambre. Je la trouvai fort vide, M. le duc d'Orléans , assis au coin de la cheminée -, fort esseulé et fort triste. Je m'approchai de lui un moment, puis j'allai au lit du roi. Dans ce moment Boulduc, un de ses apothicaires, lui présentoit quelque chose à prendre. La duchesse de La Ferté, qui, par la duchesse de Ventadour sa sœur, avoit toutes les entrées comme marraine du roi, étoit sur les épaules de Boulduc, et s'étanttournée pour voir qui approchoit, elle me vit, et tout aussitôt me dit entre haut et bas : a II est empoisonné, il est empoisonné. — Taisez-vous donc, madame, lui répondis-je, cela est horrible 1 » Elle redoubla et si bien et si haut, que j'eus peur que le roi ne l'entendît. Boulduc et moi nous nous regardâmes, et je me retirai aussitôt d'auprès du lit et de cette enragée avec qui je n'avois nul commerce. Pendant cette maladie, qui ne dura que cinq jours, mais dont les trois premiers furents violents, j'étois fort fâché et fort en peine; mais en même temps si aise d'avoir opiniâtrement refusé d'être gouverneur du roi, et si agité en me représentant l'être, et en quel état je serois, que je m'en réveillois la nuit en sursaut , et ces réveils étoient pour moi de la joie la plus sensible de ne l'être pas. La maladie ne fut pas longue et la convalescence fut prompte, qui rendit la tranquillité et la joie, et causa un débordement de Te Deum et de réjouissances. Helvétius en eut tout l'honneur , les médecins avoient perdu la tête ; il conserva seul la sienne, ilopiniâtra une saignée au pied dans une consultation où M. le duc d'Orléans fut présent ; il l'emporta : le mieux très-marqué suivit incontinent et la guérison bientôt après.
Le maréchal de Villeroy ne manqua pas cette occasion de signaler tout son venin et sa bassesse ; il n'oublia rien pour afficher des soupçon? . des soins, des inquiétudes extrêmes, et pour faire sa cour à la robe. Il ne vint point si petit magistrat aux Tuile'-'es qu'il ne se fît avertir pour lui aller dire lui-même des nouvelle? u roi et le caresser, tandis qu'il étoit inaccessible aux premiers seigk.^urs. Les magistrats plus considérables , j'entends toujours du parlement , ou les chefs des autres compagnies, ou leurs gens du parquet, il les faisoit entrer à toute heure dans la chambre du roi et tout auprès de son lit pour qu'ils le vissent, tandis qu'à peine ceux qui avoient les grandes entrées jouissoient de la même privance. Il en usa de même dans la première convalescence , qu'il prolongea le plus qu'il put pour donner la même distinction aux magistrats à quelque heure qu'il en vînt , et privativement aux plus grands de la cour et aux ambassadeurs ; il se croyoit tribun du peuple et aspiroit à leur faveur et à leur dangereuse puissance. De là il se tourna à une autre affectation , qui avoit le même but contre M. le duc d'Orléans. Il multiplia les Te Deum, qu'il incita les divers états des petits officiers du roi de faire chanter en différents jours et en différentes églises , assista à tous, y mena tout ce qu'il put, et courut encore plus de six semaines les Te Deum qui se chantèrent dans toutes les églises de Paris. Il ne parloit d'autre chose, et sur sa joie yéritable
flT'îl] INSTRUCTION ABOMINABLE ET PUBUQUE. 411
de la tçuérison, il en entoit une fausse qui puoit le parti et le dessein à ne s'y pouvoir méprendre. Il fit faire force fêtes à Lyon et à son fils l'archevêque, dont il eut soin de faire répandre les relations.
Lfc roi alla en cérémonie remercier Dieu à Notre-Dame et à Sainte- Geneviève. Ces momeries, ainsi allongées, gagnèrent la fin du mois d'août et la Saint-Louis. Il y a tous les ans ce jour-là un concert le soir dans le jardin. Le maréchal de Villeroy prit soin que ce concert devînt une manière de fête, à laquelle il fit ajouter un feu d'artifice. Il n'en faut pas tant pour attirer la foule; elle fut telle, qu'une épingle ne seroit pas tombée à terre dans tout le parterre. Les fenêtres des Tuileries étoient parées et remplies , et tous les toits du Carrousel pleins de tout ce qui put y tenir, ainsi que la place. Le maréchal de Villeroy se baignoit dans cette affluence, qui importunoit le roi qui se cachoit dans des coins à tout moment; le maréchal l'en tiroit par le bras et le menoit tantôt aux fenêtres d'où il voyoit la cour et la place du Carrousel toute pleine, et tous les toits jonchés de monde; tantôt à celles qui donuoient sur le jardin , et sur cette innombrable foule qui y attendoil la fête. Tout cela crioit vive le roi! à mesure qu'il en étoit aperçu, et le maréchal retenant le roi qui se vouloit toujours aller cacher : a Voyez donc, mon maître, tout ce monde et tout ce peuple, tout cela est à vous, tout cela vous appartient, vous en êtes le maître; regardez-les donc un peu pour les contenter, car ils sont tous à vous; vous êtes maître de tout cela. » Belle leçon pour un gouverneur, qu'il ne se lassoit point de lui inculquer à chaque fois qu'il le menoit aux fenêtres, tant il avoit peur qu'il l'oubliât ! Aussi l'a-t-il très-pleinement retenue. Je ne sais s'il en a reçu d'autres de ceux qui ont eu la charge de son éducation. Enfin le maréchal le mena sur sa terrasse , où dessous un dais il entendit la fin du concert et vit après le feu d'artifice. La leçon du maréchal de Villeroy si souvent et si publiquement répétée, fit grand bruit et à lui peu d'honneur. Lui-même a éprouvé le premier efi"et de ses belles instructions.
M. le duc d'Orléans se conduisit d'une manière si simple et si sage qu'il y gagna beaucoup. Des soins et une inquiétude raisonnable mais mesurée , une grande réserve dans ses discours , une attention exacte et soutenue en propos et en contenance , qui [ne] laissa rien échapper qui sentît le moins du monde qu'il étoit le successeur , surtout à ne jamais montrer croire la roi trop bien ni trop mal , et laisser aucun lieu qu'il le craignît trop bien et qu'il le souhaitât mal. Il ne pouvoit douter qu'une conjoncture si critique pour lui ne fixât sur lui les regards les plus perçants et l'attention de tout le monde , et comme dans la vérité il ne souhaita jamais la couronne, quelque peu vraisemblable que cela paroisse, il n'eut besoin que de s'observer et point du tout de se contraindre; aussi n'eut-il besoin d'aucun conseil là-dessus, et son intérieur le plus libre et le plus familier, moi piar exemple, le vit toujours là-dessus tel que le public le vit. Gela fut aussi fort remarqué, et la cabale opposée fut entièrement réduite au silence , qui se préparoit bien à faire valoir jusqu'aux riens qu'elle auroit aperçus. Il fut heureux que ceux qui lui étoient particulièrement attachés et qui auroient pu se
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flatter le plus d'un événement sinistre aient tous gardé toute la même conduite que lui, sans qu'aucun d'eux, jusqu'aux valets, et c'est une? merveille , aient laissé échapper de quoi faire naître le plus léger soudçou.
Trudaine, conseiller d'État, à qui M. le duc d'Orléans avoit fort mal à propos ôté la prévôté des marchands , dont il a été parlé ici en son lieu, mourut à soixante-deux ans. Ce n'étoit pas un aigle, mais un treshonnête homme, intègre, désintéressé, vertueux.
Le duc de Bouillon mourut en même temps , à quatre-vingt-deux ans , s'étant démis, depuis la régence , de sa charge de grand chambellan et de son gouvernement d'Auvergne en faveur du duc d'Albret, son fils aîné, qui prit le nom de duc de Bouillon, à qui le feu roi ne les auroit jamais laissé passer, et qui, comme on l'a vu ici en son temps, avoit eu de grands procès contre son père et avoit été fort mal avec lui. Le père éloil fort bon homme, prince tant qu'il pouvoit, du reste fort valet, mais du roi seulement, et d'une assiduité qui, jointe avec un esprit extrêmement court, lui avoit entièrement gagné le roi, quoique des aventures de sa femme et du cardinal son frère l'eussent fait éloigner plus d'une fois de la cour. On a vu ici en son lieu que beaucoup d'art, quelque chose de pis de la part du procureur général d'Aguesseau, depuis chancelier, l'habitude et l'afi'ection du roi , sauvèrent sa prétendue principauté, à l'évasion du cardinal de Bouillon du royaume.
Thury mourut aussi à soixante-deux ans, sans avoir été marié, ayant donné ou plutôt trafiqué tout ce qu'il avoit avec le maréchal d'Harcourt. Ils étoient lils des deux frères, mais totalement différents. Thury étoit noir, méchant, cynique, atrabilaire, avec beaucoup d'esprit insolent et dangereux; et quoique avec méchante réputation à la guerre et dans le monde, reçu en de bonnes compagnies. 11 est pourtant vrai qu'un soufflet que le duc d'Elbœuf lui appliqua à table, avec une épaule de mouton , dont il ne fut autre chose , étoit resté imprimé sur sa mauvaise physionomie.
Ils furent suivis du P. Lelong, prêtre de l'Oratoire, bibliothécaire de leur maison de Saint -Honoré, à Paris, où il mourut, à cinquante-six ans, regretté de tous les gens de bien, des savants et des hommes de lettres. Il avoit donné, sous le nom de Bibliothèque historique, [un ouvrage] contenant avec une grande exactitude , une liste , en ditîërentes classes, de tous les ouvrages qui ont rapport à l'histoire de France, sacrée ou profane', et un autre sous le titre latin de Bibliotheca sacra, où il a donné le catalogue des manuscrits et des éditions des textes originaux de la Bible et des versions, en toutes sortes de langues, et des auteurs qui ont écrit sur la Bible.
Armenonville obtint pour son fils Morville la survivance de sa charge de secrétaire d'État, et Mme deVentadour celle de sa charge de gouvernante des enfants de France, pour Mme de Soubise, femme de son petitfils, quoique très-jeune, mais très-sage et très-convenable à cette place.
i . La Bibliothèque historique du P. Lelong pnnit en 171!) en im vo'.. in-foL Fevreldi! Fonleue en adonné une éditiou beaucoup plus complète, en 6 voL in-lol., i7C8.
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Saumory, l'un des sous-gouverneurs du roi. dont il a été parlé ici en p/^\ -» I. jndroil, comblé déjà de grâces, avec tout ce qu'il falloit jiour n ^v-. cl Icuir aucune eu aucun temps, et qui en celui-ci étoit lié avec toute la cabale opposée à M. le duc d'Orléans, en obtint de lui une sans exemple : ce fut la survivance de sa place de sous -gouverneur du roi pour son fils aîné, qui valoit en tout miens que lui, car il étoit fort honnête homme, avec du sens, avoit bien servi et étoit envoyé du roi quelque temps à Munich. C'étoit grossièrement lui faire passer les entrées et les appointements de sous -gouverneur, parce que le père étoit de santé à n'y avoir pas besoin d'aide, et à achever, et bien au delà, comme il fit, le temps que le roi avoit à être sous des gouverneurs.
Mme la grande-duchesse [de Toscane] mourut à soixante-dix-sept ans, après plusieurs apoplexies , et fut enterrée , comme elle l'avoit ordonné, parmi les religieuses de Picpus, dans leur cloître. Elle étoit fille aînée du second mariage de Gaston . frère de Louis XIII , avec la sœur de Charles IV, duc de Lorraine. Mme la grande- duchesse avoit été fort belle, et très -bien faite et grande : on le voyoit bien encore; bonne et peu d'esprit, mais arrêtée en son sens sans pouvoir être persuadée. Elle épousa, en 1661, Cosme de Médicis, grand -duc de Toscane, avec un esprit de retour que rien ne put amortir. Elle vécut fort mal avec le grand-duc, dont la patience et les soins pour la ramener furent continuels, plus mal encore avec la grande-duchesse sa belle-mère, qui étoit La Rovère-Urbin , morte en 1694 , à soixante-douze ans.
Elle vouloit vivre en liberté à la françoise, et se moquoit de toutes les manières italiennes. Elle eut assez promptement trois enfants : l'aîné qui mourut longtemps avant son père, sans enfants de la sœur de Mme la dauphine de Bavière ; J. Gaston , marié à une fille du dernier duc de Saxe-Lauenbourg, et dernière elle-même de cette grande et si ancienne maison, avec qui il se brouilla, n'en eut point d'enfants, succéda au grand-duc son père, mort à quatre-vingt-deux ans, en 1723, et mourut sans postérité en [1737] et finit les Médicis, grands -ducs de Toscane, après avoir vu souvent et diversement disposer, pour après lui, de ses États, de son vivant; enfin l'électrice Palatine, veuve sans enfants, et depuis son veuvage retirée à Florence.
Après avoir eu ces enfants, la grande -duchesse redoubla d'humeur exprès, et de conduite étrange en Italie, avec tant d'éclat que le roi y mit la main, par ses envoyés, diverses fois, et par les cardinaux d'Estrées et Bonzi, allant et revenant de Rome, sans pouvoir lui rien persuader. Elle en fit tant que le grand-duc consentit enfin à son retour en France , mais sous des conditions qui lui donnèrent plus de contrainte qu'elle n'en auroit eue à Florence en vivant bien avec son mari et sa telle -mère, et que le roi lui fit scrupuleusement observer toujours parce qu'il étoit informé de sa conduite et très-content de toute celle que le grand -duc avoit eue avec elle. Il lui assigna une pension telle qu'il plut au roi, voulut qu'elle fût dans un couvent hors de Paris, qu elle ne couchât jamais à Paris et qu'elle y vînt rarement , qu'elle n'ajiât jamais à la cour que mandée ou pour quelque devoir très-nécessaire de famîlle, dont à chaque fois le roi décideroit, et sans y coucher,
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à moins que cela ne fût indispensable, au jugement du rc4, et encore pour une seule nuit. Elle revint donc de la sorte, vers 1669, fort peu accueillie, confinée au couvent de Picpus, où elle vit très-peu de monde. Après bien des années , elle se mit à venir souvent à Paris , chez qm elle pouvoit passer quelques heures, ou à quelques dévotions, sans crédit et avec peu ou point de considération.
Sur la fin de la vie de Monsieur, qui en avoit pitié, elle obtint la liberté de passer à Saint-Cloud le temps qu'il y étoit. Madame, M. [le duc] et Mme la duchesse d'Orléans lui firent toujours fort bien. Mademoiselle, sa sœur de père, la méprisa toujours parfaitement, et Mme de Guise , sa sœur de père et de mère . n'en fit jamais grand cas ; elle jouit de son rang de petite -fille de France et de tous les honneurs qui y sont attachés. Sur les fins , elle quitta Picpus pour le couvent de Saint-Mandé , et après la mort du roi, le grand-duc sou mari accorda à M. le duc d'Orléans qu'elle pût loger à Paris. Elle y loua en très -simple particulière une maison à la place Royale, où elle mourut dans une grande dévotion à sa manière depuis longtemps, et, quoique avare, fort appliquée aux bonnes œuvres; elle était fort polie et bonne avec tout le monde.
J'étois alors aux prises avec le cardinal Dubois sur ce qui regardoit mon ambassade , et je voyois en plein ses bonnes intentions qui n'alloient à rien moins qu'à me ruiner et me perdre , en me suscitant des embarras en Espagne les plus ridicules , les plus fous et les plus difficiles à m'en tirer. Je ne dis que ce mot à cause de ce qui va suivre, pour en raconter le détail de suite lors de mon départ, et ne plus interrompre la matière de l'ambassade. Le cardinal, depuis fort peu après que nous nous fûmes revus, comme je l'ai dit plus haut, me montra à découvert ce que j'en devois attendre, et me délivra ainsi des conditions de notre raccommodement, sur quoi néanmoins il fallut me conduire avec la prudence que demandoit la nécessité de passer sans cesse par lui, jusqu'à mon départ, et dans tout le cours de mon ambassade, et l'incroyable ascendant dont il étoit en pleine possession sur M. le duc d'Orléans. Depuis le commerce étroit et plein de confiance que l'affaire du lit de justice des Tuileries m'avoit procuré avec M. le Duc, il avoit toujours duré le même. M. le duc d'Orléans et M. le Duc l'avoient tous deux désiré, et j'étois souvent entre eux deux pour conserver leur union nécessaire.
Un jour que je causois fort librement avec M. le Duc . il me parla fort librement aussi de beaucoup de choses de sa famille. Nous avions souvent traité ensemble le fameux chapitre de l'enfant de treize mois . dans les temps que la duchesse du Maine ne se faisoit faute d'en parler dans ses grands éclats du procès de la succession de M. le Prince et ses disputes sur la qualité de prince du sang que la maison de Condé fit rayer au duc du Maine, et lorsque les bâtards perdirent leur prétendue habilité de succéder à la couronne, que le duc du Maine et Mme de Maintenon avoient arrachée à la mourante foiblesse du feu roi. M. le Duc, à la mort de Mme sa femme, arrivée dans les premiers mois de l'année précédente , avoit retenu des actions et force pierreries de sa succession, malgré les plaintes de Mlle de La Rociie-sur-Yon , sa belle-sœur,
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qui avoient fait et faisoient encore grand bruit dans le monde , et qu'il lui rendit longtemps après quand il commença à songer à sa manière sérieusement à son salut. Ce chapitre avoit été effleuré entre lui et moi , et j'étois peiné qu'il se fît ce tort dans le momie. Je lui proposai donc la n^^essité de se remarier pour avoir des enfants , puisque MM. ses frèrr^ n'y vouloient point entendre, et pour couper court à toute cette affai-e de la succession de Mme sa femme , d'épouser Mlle de La Rochesur- '^on. Il se mit à sourire, et me répondit que, pour des Conti, il en f-^oit sa suffisance, et me parla de la conduite de feu Mme la Duchesse, qui en effet ne s'étoit pas contrainte sur les mesures, et qu'il avoit soufferte avec une patience qu'on n'auroit pas attendue de lui, et qu'il n'étendit pas depuis à celle de sa seconde femme. De propos en propos, il me fit des plaintes du peu de confiance de M. le duc d'Orléans qui d'ordinaire ne lui disoit les choses que lorsqu'elles ne se pouvoient plus cacher. J'excusai cela comme je pus , tant qu'enfin acculé par ies faits qu'il m'allégua , je me mis à sourire , et lui dit que , s'il me prompttoit de ne le point trouver mauvais, je lui en dirois bien la raison et le moyen d'établir la plus entière confiance. Après quelques pronos généreux et réciproques là-dessus, et qu'il m'eut fort pressé de ui par(er en ami , et avec une franchise dont il n'auroit garde de se déplaire je lui dis que . s'il vouloit en user comme faisoit M. le duc d'Orléans, ilsseroient bientôt contents l'un de l'autre. Après l'avoir tenu un peu là-dessus, je lui dis qu'il avoit une maîtresse la plus parfaitement choisie pour les charmes du corps et de l'esprit; qu'à cela je n'avois rien à lui dire; que c'étoit l'aflaire de son confesseur; mais que M. le duc d'Orléans étoit persuadé qu'il n'avoit point de secrets pour elle; que cela faisoit qu'il en avoit pour lui; que, s'il pouvoit être comme M. le duc d'Orléans , qui s'amusoit avec ses maîtresses , avec qui il ne lui échappoit jamais lien de sérieux, je lui répondois qu'il seroit content de la confiance de ce prince. Il se défendit de ce soupçon du régent assez mal, et avec un air peiné dit que c'étoit excuse et prétexte, en sorte que je lui dis que, si je m'étois expliqué si ouvertement avec lui, ce n'étoit que par le désir que j'avois de voir leur union parfaite, si utile au bien de l'État . mais qui au fond lui étoit bien plus nécessaire qu'à M. le duc d'Orléans. On verra dans la suite qu'il rapporta ce point jaloux de notre conversation à Mme de Prie , sa maîtresse , qui ne me le pardonna pas. Revenu bien à lui de ce petit nuage, il jeta tout ce défaut de confiance sur le cardinal Dubois, qui, tant qu'il pouvoit, n'en permettoit que pour soi à son maître, et se mit à pleurer l'aveuglement et la foiblesse de M. le duc d'Orléans pour ce valet indigne, qui en abusoit sans cesse si énormément. Ces propos me firent naître la pensée de revenir par un autre biais à ce que Torcy avoit pensé , et que la sottise du maréchal de ViUeroy avoit fait manquer . comme je l'ai expliqué il n'y a pas lonptemps.
Il paroissoit dans ce temps-là que le roi aimoit M. le Duc. Je lui en parlai conyne en étant fort aise , et tout de suite je lui dis qu'il devroit bien profiter de cette affection du roi pour le bonheur de l'État et à'^ ivl. le duc d'Orléans lui-même , en faisant bien coonoitie au roi le danger
^tlfl CONVERSATION CURIEUSE. [17
(Je cette autorité que le cardinal Dubois avoit usurpée; la facilité aue Sa Majesté avoit de montrer de l'aversion pour lui , et d'engager M. le duc d'Orléans, qui avoit si grandement fait pour lui. de l'envovfe.' à Cambrai avec sa calotte rouge, et gorgé d'abbayes pour ne plus revenir à la cour et n'avoir plus aucune part aux affaires. M. le Duc se mit a rire à cette proposition. «Je suis bien aise, me dit-il, qu'on croie que le roi a de l'amitié pour moi et de la confiance , et en effet il m'en témoigne auta nt qu'il en est capable. Mais tout cela roule sur des riens , et e k« conTiois bien , sans se soucier de moi que par l'habitude de me voii ci ùe me parler, et je puis vous répondre que, si je venois à mourir aul'o urd'hui , il ne s'en soucieroit non plus que de Mme la grande-duch essa , dont nous portons le deuil, et ne parleroit que des causes de mort qu'où m'auroit trouvées avec la même indifférence qu'il s'entretient de l'ouverture de cette princesse qu'à peine avoit-il vue. » Tout de suite il mo parla de ce qu'il remarquoit du roi que son assiduité lui faisoit sentii , quelque peu d'esprit qu'il eût, ce qui n'est pas matière de ces Mémoires. Mais le résultat de la conversation fut la parfaite et très-certaine inutilité, peut-être même le danger de cette tentative à laquelle le roi étoi'v radicalement incapable de prendre , quoiqu'on vît bien qu'il avoit \im sorte d'éloignement du cardinal Dubois.