IL VÉNALITÉ DES CHARGES
Page 156.
Il est souvent question dans les Mémoires de Saint-Simon , et notamment page 156 du présent volume, de la vénalité des charges. Comme cet abus de l'ancienne France remontait à une époque reculée , et que les détails n'en sont pas connus de tous les lecteurs , il est nécessaire d'en rappeler l'origine et le caractère.
' En 1512, Louis XII, manquant de ressources pécuniaires pour soutenir la guerre contre la maison d'Autriche, commença à vendre des offices de finances et même quelques charges de judicature , par exemple des offices de baillis et de conseillers au parlement. Au premier aspect, on s'indigne d'un trafic qui livrait au plus offrant les charges d'où dépendent la vie et l'honneur des citoyens , et il faut bien reconnaître
que , dans la suite , la vénalité des offices fut féconde en abus et en scandales. Cependant on ne doit pas oublier que ce fut une des principales causes de l'élévation des classes inférieures, qui, enrichies par le commerce , purent acquérir des charges de magistrature. Un des contemporains de Louis XIJ , Claude de Seyssel , était déjà frappé de cette révolution. Après avoir indiqué que la nation française est divisée en trois classes, tiers état, magistrature et noblesse, il ajoute ' : a si peut un chacun du dernier état parvenir au second , par vertu et par diligence, sans autre moyen de grâce ni de privilège. » Ce second état donnait souvent l'avantage sur la noblesse , placée au premier rang, a On voit tous les jours , ajoute le même écrivain ' . les officiers et les ministres de la justice acquérir les héritages et seigneuries des barons et nobles hommes, et iceux nobles venir à telle pauvreté et nécessité qu'ils ne peuvent entretenir l'état de noblesse. »
Sous François I", les abus de la vénalité des charges commencèrent à se manifester de la manière la plus scandaleuse. Ce prince créa jusqu'à des chambres entières du parlement, composées d'un grand nombre de magistrats. Ainsi, en 1524. la création et la vente de vingt charges de conseillers au parlement de Paris lui valut soixante-dix mille livres tournois (monnaie du temps) ^ La création de seize commissaires au Châtelet, de quarante notaires à Paris, de baillis, etc.'*, fut encore ime mesure fiscale. Plusieurs de ces juges ne se faisaient pas scrupule de revendre en détail ce qu'ils avaient acheté en gros. « Il y en a, dit l'ambassadeur vénitien, Marino Cavalli', qui poussent si loin l'envie d'exploiter leur position , qu'ils se font pendre tout bonnement à Montfaucon ; ce qui arrive lorsqu'ils ne savent pas se conduire avec un peu de prudence: car, jusqu'à un certain point, tout est toléré, principalement si les parties ne s'en plaignent pas. » Le même ambassadeur dit que la longueur des procès était souvent une spéculation des juges * : a Une cause de mille écus en exige deux mille de frais; elle dure dix ans. »
Ces abus, qui ne firent que s'accroître sous les règnes suivants, provoquèrent les plaintes les plus vives. Bodin, dans son traité de la Répur blique, et Montaigne, dans ses Essais, s'élevèrent contre un trafic scandaleux. Mais il fut surtout attaqué par François Hotman ' ; il ravale la vénalité des charges par une comparaison ignoble empruntée à la boucherie. Il assimile le trafic de ces offices, que l'on achetait en gros et que l'on revendait en détail, au commerce d'un boucher qui, après avoir acheté un bœuf, le dépèce et en vend les morceaux '. Ces attaques