MORT DE MADAME DE MAINTEXON
Le samedi au soir 15 avril, veille de la Quasimodo, mourut à Saint- Cyr la célèbre et fatale Mme de Maintenon. Quel bruit cet événement ea Europe, s'il fût arrivé quelques années plus tôt! On l'ignora peut-être à Versailles, qui en est si proche: à peine en parla-t-on a Paris. On s'est tant étendu sur cette femme trop et si malheureusement fameuse, à l'occasion de la mort du roi, qu'il ne reste rien à en dire que depuis cette époque. Elle a tant, si puissamment et si funestement figuré pendant trente-cinq années, sans la moindre lacune, que tout, jusqu'à ses dernières années de retraite, en est curieux.
Elle se retira à Saint-Cyr au moment même de la mort du roi, et eut le bon sens de s'y réputer morte au monde . et de n'avoir jamais mis le pied hors de la clôture de cette maison. Elle ne voulut y voir personne du dehors sans exception, que du très-petit nombre dont on va carier, rien demander, ni recommander à personne, ni se mêler de rien où son nom pût être mêlé. Mme de Caylus. Mme de Dangeau, Mme de Lévi étoient admises, mais peu souvent, les deux dernières encore plus rarement, à dîner. Le cardinal de Rohan la voyoit toutes les semaines, le duc du Maine aussi , et passoit trois et quatre heures avec elle tête à tête. Tout lui rioit quand on le lui annonçoit. Elle embrassoit son mignon avec la dernière tendresse, quoiqu'il puât bien fort, car elle l'appeloit toujours ainsi. Assez souvent le duc de Noailles, dont elle paroissoit se soucier médiocrement, de sa femme encore moins, quoique sa propi,? nièce, qui y ailoit fort rarement et d'un air contraint, et mal volontiers; aussi la réception étoit pareille; le maréchal de ViUeroy, tant qu'il en pouvoit prendre le temps et toujours avec grand accueil; presque point le cardinal de Bissy; quelques évêques obscurs et fanatiques quelquefois; assez souvent l'archevêque de Rouen, Aubigny; Bloin de temps en temps ; et l'évêque de Chartres , Mérinville , diocésain et supérieur de la maison.
Une fois la semaine , quand la reine d'Angleterre étoit à Saint-Germain, Telle] ailoit dîner avec elle, mais de Chaillot, où elle passoit des temps considérables , elle n'y ailoit pas. Elles avoient chacune leur fauteuil égal, vis-à-vis l'une de l'autre. A l'heure du dîner, on mettoit une table entre elles d'eux , leur couvert , les premiers plats et une cloche. C'étoit les jeunes demoiselles de la chambre qui faisoient tout ce ménage , et qui leur servoient à boire , des assiettes et un nC'Uveau service quand la cloche les appeloit; la reine leur témoignoit toujours quelques bontés. Le repas fini, elles desservoient et ôtoient tout de la chambre, puis apportoient et rapportoient le café. La reine y passoit deux ou trois heures tète à tête, puis eUes s'embrassoient ; Mme de Maintenon faisoit trois ou quatre pas en la recevant et en la conduisant; les demoiselles, qui étoient dans l'antichambre , l'accompagnoient à son carrosse , et l'aimoient fort , parce qu'elle leur étoit fort gracieuse.
Elles étoient charmées surtout du cardinal de Rohan, qui ne venoit jamais les mains vides; et qui leur apportoit des pâtisseries et des bonbons de quoi les régaler plusieurs jours. Ces bagatelles faisoient plaisir à Mme de Maintenon. Il est pourtant vrai qu'avec ce peu de visites, qui ne se hasardoient point qu'elle n'en marquât le jour et l'heure, qu'on