ALBERONI ËTALE SES FORCES
les moyens de soutenir la guerre. Ce prince, déjà embarqué bien avant, vouloit à quelque prix que ce fût persister dans l'engagement qu'il avoit pris. Toutefois il étoitseul; les puissances principales de l'Europe s'opposoient à ses desseins; Albéroni déploroit leur aveuglement; il prévoyoit que le succès de la guerre seroit au moins incertain.
Au défaut d'alliés, il falloit diminuer le nombre d'ennemis; et quoique les neutres et les tièdes soient de la même classe, par conséquent également rejetés, le premier ministre d'Espagne aspiroit à maintenir les Hollandois dans l'inclination qu'ils témoignoient pour la neutralité. C'étoit donc en Hollande principalement qu'il faisoit publier et la résolution que le roi d'Espagne avoit prise de ne pas subir le joug des Anglois , et le détail des forces que ce prince avoit , et qu'il emploieroit à soutenir son honneur aussi bien que ses intérêts.
Beretti eut ordre de déclarer à la Haye que son maître hasarderoit tout plutôt que de recevoir les conditions que l'Angleterre prétendoit lui imposer . et voir la Sicile entre les mains de l'empereur. Quant aux forces de l'Espagne, l'ambassadeur devoit dire qu'elles se montoient, à l'égard des troupes . à quatre-vingt mille hommes ; que le roi d'Espagne avoit trente navires de guerre , qu'on en construisoit encore actuellement onze dans les ports d'Espagne, chaque navire de quatre-vingts pièces de canon. Suivant ce même récit, il y avoit trente-trois mille hommes de troupes réglées destinées pour le débarquement, au lieu où il seroit jugé à propos de le faire. Le payement de ces troupes et de l'armée navale étoit assuré pour le cours entier de l'année. Enfin on établissoit comme chose certaine que Sa Majesté Catholique n'avoit encore consommé que sept mois de son revenu des rentes générales et provinciales , et qu'elle attendoit le retour de soixante-treize vaisseaux qui revenoient des Indes. Avec ces belles ressources, Albéroni concluoit qu'il y auroit poltronnerie et bassesse à céder, hors un cas de nécessité absolue ; qu'il falloit auparavant éprouver toutes sortes de contre-temps; même s'il étoit nécessaire de périr , périr les armes à la main ; et qu'avant qu'être réduit à cette extrémité , le roi d'Espagne verroit et connoîtroit ses véritables amis , en sorte qu'après cette épreuve , il seroit en état de prendre à leur égard des mesures certaines; car il persistoit toujours à conclure que le projet étoit chimérique en ce qui regardoit les conditions proposées pour le roi d'Espagne , et qu'on devoit le nommer monstrueux à l'égard des avantages accordés à l'empereur; en sorte qu'il paroissoit clairement que la raison ni lajustice n'avoientpas dirigé un tel ouvrage, et qu'il étoit seulement forgé par la passion et par l'intérêt particulier de ceux qui l'avoient imaginé. Voulant fortifier son avis par le témoignage de tous les gens sensés , il assuroit qu'il n'y en avoit aucun qui ne fût surpris de voir les principales puissances de l'Europe, comme conjurées ensemble, concourir aveuglément à l'agrandissement d'un prince qu'elles dévoient craindre par toutes sortes déraisons, et tâcher, par conséquent, d'abaisser en cette occasion. Ildonnoit aux bons François le premier rang parmi les gens sensés, soutenant qu'ils regardoient le projet avec horreur, et qu'ils [étoient] pénétrés de douleur devoir la conduite du gouvernement , si direciement o])posee aux anciennes
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maximes que la France avoit suivies et soutenues par de si longues guerres pour tenir en bride la puissance autrichienne.
Albéroni, depuis longtemps ennemi de Monteléon , l'accusoit de ne parler que par l'organe de l'abbé Dubois. La lâcheté de cet ambassadeur, disoit le cardinal, alloit jusqu'au point de dire que, considérant la fierté de l'empereur , il étoit étonné qu'il eût accepte le projet. Enfin le roi , la reine , ni le premier ministre d'Espagne , ne pouvoient lire ses lettres sans indignation. Albéroni, dans ces dispositions à l'égard de Monteléon , lui reprocha durement la tranquillité qu'il faisoit paroître en parlant du projet du traité. Il ne lui déguisa pas que Leurs Majestés Catholiques avoient parfaitement reconnu qu'il se rendoit l'organe de l'abbé Dubois , pendant que les autres ministres détestoient son plan comme abominable par les conséquences, fatal à la liberté des souverains, totalement opposé à la raison d'État, renversant tout principe d'établir un équilibre en Europe, et d'assurer le repos de l'Italie, malheureusement ensevelie sous la dure servitude d'un prince trop puissant et d'une nation insatiable : réflexion qu'un ministre né en Lombardie devoit faire encore plus naturellement que tout autre. A ces reproches, il en ajouta d'autres fondés sur la lenteur de Monteléon à faire savoir en Espagne ce qui regardoit l'armement et la destination de l'escadre angloise , car il étoit persuadé que la cour de Londres , ayant mis toute son étude à tromper le roi d'Espagne par un projet idéal que le cardinal nommoit un hircocerf, attendoit seulement le moment de se déclarer en faveur de l'empereur, afin de le mettre en possession de la plus belle partie de l'Italie , et de lui donner ce nouveau moyen d'usurper les autres États de cette partie de l'Europe sans que qui que ce soit pût l'empêcher. Ainsi . disoit-il , les Anglois traitent le roi d'Espagne comme un roi de plâtre ; ils croient pouvoir lui imposer toutes sortes de lois; ils se figurent encore que, après bien des vexations et des insultes, ils obligeront ce prince à leur rendre grâces d'avoir forgé un projet chimérique, absolument impossible dans son exécution. Les reproches d'Albéroni tomboient encore moins sur l'Angleterre que sur le régent. Ce prince sollicitoit fortement les Hollandois d'entrer dans l'alliance. Albéroni déclara que ses instances avoient achevé entièrement d'irriter le roi et la reine d'Espagne ; qu'elles prouvoient authentiquement que la conduite du régent n'étoit pas celle d'un médiateur, mais celle d'une partie intéressée aux avantages de l'ennemi irréconciliable des deux couronnes, celle enfin d'un prince qui récemment avoit assez fait voir le désir qu'il auroit de les anéantir s'il en avoit le pouvoir; et d'ailleurs, disoil-il, quelle raison pour les médiateurs de faire la guerre parce que le prince à qui ils offrent des visions ne les accepte pas comme une proposition réelle et avantageuse? Il ajoutoit que le roi d'Espagne ne pouvoit donner ce caractère de solidité à l'offre qu'on lui faisoit de mettre des garnisons espagnoles dans Parme et dans Plaisance, parce que , si ces garnisons éloient fortes et telles que le besoin le demandoit, il seroit impossible que le pays pût fournir à leur subsistance: