AVEC LE COLONEL STANHOPE
sa vengeance ; qu'il préféroit donc un parti honorable à celui de se soumettre à des conditions infâmes. Cette déclaration fut soutenue d'une description pompeuse des forces d'Espagne. Si le pouvoir de cette couronne étoit demeuré comme éclipsé pendant plusieurs siècles, la faute, dit Albéroni, devoit en être imputée à ceux qui, se trouvant à la tête des affaires, les avoient follement et pitoyablement administrées. Mais au moment présent les finances du roi d'Espagne étoient dans un état florissant. Ce prince ne devoit rien, son bonheur ayant été de manquer de crédit pour emprunter dans les conjonctures fatales où il auroit regardé comme un bien les moyens de se ruiner. Il pouvoit donc , disoit le cardinal , soutenir désormais la guerre sans le secours de personne , et déjà les fonds étoient réglés pour les dépenses d'une seconde campagne.
L'ostentation d'un pouvoir , dont il étoit permis aux étrangers de douter, auroit peut-être fait peu d'impression sur les Anglois. Comme iî falloit les toucher par quelque intérêt plus sensible et plus pressant pour la nation, Albéroni déclara nettement à l'envoyé d'Angleterre que le roi d'Espagne ne permettroit pas à la compagnie angloise du Sud d'envoyer dans le cours de cette même année le vaisseau qu'elle avoit droit de faire passer tous les ans dans les Indes espagnoles , en vertu du traité d'Utrecht. Ce refus n'étoit ni l'effet ni l'apparence d'une rupture prochaine. Albéroni prit pour prétexte l'excès des marchandises d'Europe portées aux Indes en contrebande , et promit qu'au lieu d'un vaisseau les Anglois auroient l'année suivante permission d'en envoyer deux dans la mer du Sud. Mais en même temps qu'il relevoit l'avantage que le nation françoise retireroit de ce changement, il ne put s'empêcher de laisser échapper avec colère , soit malgré lui , soit à dessein , que l'Espagne n'auroii plus d'égard aux traités faits avec l'Angleterre; que Stanhojie ne recevroit désormais aucune réponse favorable sur les mémoires qu'il pourroit donner, parce que, dans la situation où se trouvoient les affaires le roi catholique n'avoit que trop de sujets de regarder le roi d'Angleterre comme ennemi. Stanhope , étonné de l'emportement du cardinal , et persuadé que les menaces qu'il laissoit échapper seroient suivies de l'effet prochain , crut à propos de lui représenter qu'au moins, en cas de rupture, les traités fixoient un temps aux marchands pour retirer leurs personnes et leurs effets. Albéroni répondit avec encore plus de chaleur qu'auparavant, que sitôt que l'escadre an;:!oise paroîtroit dans la Méditerranée, les Anglois dévoient s'attendre à être maltraités dans toutes les circonstances imaginables. Les vivacités d'Al- ' béroni furent mêlées de mots entrecoupés du prétendant, de dispositions que le parlement prochain de la Grande-Bretagne témoigneroit vraisemlilablement à l'égard de la guerre d'Espagnfe, de raisonnements et de pronostics sur la nécessité où l'Espagne et l'Angleterre se trouveroient indispensablement réduites de périr l'une ou l'autre: enfin de tant de mouvements de colère, et si vifs, de la part du premier ministre, que Stanhope , au sortir de l'audience, dépêcha sur-le-champ des courriers aux consuls anglois de tous les ports d'Espagne pour leur enjoindre de meure sous leur garde tous les elleu appurteuaul aux mar-
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chands de leur nation. On doutoit cependant encore à Madrid des intentions du roi d'Espagne. Quelques ordres donnés pour différer de quelques jours le départ de la flotte fit croire que Sa Majesté Catholique pourroit enfin accepter le projet, malgré tant de démonstrations contraires qu'elle avoit données au public. Les ministres de Sicile parurent plus inquiets et plus alarmés du soupçon qu'ils eurent d'une intelligence prochaine du roi d'Espagne avec l'empereur, que de la crainte qu'ils avoient eue que la Sicile ne fût effectivement l'objet de l'entreprise. Lascaris, entre autres, observa qu'Albéroni ne donnoit que le titre de duc de Savoie au roi de Sicile , dans une lettre que ce premier ministre lui communiqua, et qu'il écrivoit au prince de Cellamare. C'étoit un grand sujet de réflexions pour les ministres d'un prince défiant, qui dailleurs soupçonnoient avec beaucoup de raison la bonne foi et la sincérité du cardinal.
Il étoit parvenu à persuader au nonce Aldovrandi que c'étoit contre son avis et contre son sentiment que le roi d'Espagne s'engageoit dans la guerre. Il se fit même honneur d'avoir disposé ce prince à l'accommodement; mais il prétendit que toutes ses mesures avoient été rompues par l'opiniâtreté de la reine, si entêtée du projet de guerre, et des avantages particuliers qu'elle se proposoit d'en tirer, qu'il y avoit eu à cette occasion une contestation très- vive entre le roi et elle; que, se regardant elle-même, elle ne pouvoit renoncer aux vastes espérances qu'elle avoit conçues du succès, et que, quoique tout le monde le regardât comme impossible, elle persistoit cependant dans l'idée qu'elle avoit formée dès le commencement; qu'elle se fioit en la force des armées de terre et de mer jusqu'au point de croire que la France ne pressoit la paix que poussée par la crainte qu'elle avoit des succès et du pouvoir du roi d'Espagne. C'étoit à cette raison que le cardinal attribua l'inutilité des dernières instances de Nancré, qui avoit déclaré formellement que la France et l'Angleterre s'opposeroient de toutes leurs forces aux entreprises de l'Espagne. L'autorité de la reine avoit tout entraîné sans laisser le moindre crédit aux avis contraires au sien. Albéroni . voulant flatter Rome , laissa croire qu'il avoit proposé au roi d'Espagne de faire passer sa flotte en Afrique , d'employer ses troupes à faire la conquête d'Oran , à délivrer Ceuta, et ruiner Alger par les bombes. Il demanda cependant un profond secret d'un projet qui pouvoit réussir encore si le roi d'Espagne faisoit la paix avec l'empereur. Albéroni savoit bien qu'un tel mystère seroit de peu de durée, car en mèmd temps il fit savoir aux ministres d'Espagne employés au dehors qu'il n'étoit plus question de parler d'un traité si contraire à l'honneur du roi d'Espagne, et si fatal à ses intérêts; qu'il ne céderoit donc qu'au seul cas de la dernière extrémité , et que , se conformant alors à la nécessité des temps , il attendroit des conjonctures piu3 favorables pour reprendre les délibérations et les mesures qui conviendroient le mieux à son honneur.
Beretti eut ordre de déclarer particulièrement aux États généraux les sentiments du roi d'Espagne. Ce prince voulut qu'il leur dît en termes clairs que jamais il ne se soumeltroit à la loi dure et inique que la
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France ei l'Angleterre prélendoient lui imposer; qu'il n'admeltoit r.i n'admetlroil jamais les conditions honteuses d'un projet qui blessoit également son honneur et sa satisfaction. Sa Majesté Catholique voulut que son ambassadeur avertît les États généraux , comme puissance amie , des engagements où le roi d'Angleterre et le régent avoient dessein de les entraîner; qu'il ouvrît les yeux à ceux qui gouvernoient la république, afin de leur découvrir et de leur faire éviter le piège où on vouloit les faire tomber, d'autant plus dangereux que ces deux princes prélendoient pour leurs fins particulières conduire effectivement cette république à sa ruine, sous l'apparence trompeuse de ne vouloir point de guerre aux dépens même d'une paix de peu de durée. Beretti eut ordre d'ajouter que le roi son maître seroit affligé, même offensé, si les États généraux se conduisoient en cette occasion d'une manière contraire au bien public et à la continuation de l'amitié et de la bonne correspondance; car ils forceroient Sa Majesté Catholique à faiie usage des conjonctures que le temps et la justice de sa cause lui foumiroient, et ce seroit à regret qu'elle se verrolt obligée de prendre les mesures elles résolutions qui lui conviendroient davantage.
La flotte avoit déjà rais à la voile pour faire le trajet de Cadix à Barcelone, lorsque ces déclarations furent faites. Aldovrandi avoit déjà employé son industrie à persuader le pape que les intentions d'Albéroni étoient bonnes, et que, si les effets n'y répondoient pas, on devoit l'attribuer à la situation présente de l'Espagne, qui ne permettoit pas au premier ministre de faire généralement tout ce qu'il vouloit. car il avoit à combattre les préventions de la reine, persuadée que son intérêt et celui de ses enfants éloit que la guerre se fît en Italie. Mais lorsque la flotte fut partie, Aldovrandi, désabusé plus tard, changea de sentiment à l'égard d'Albéroni. L'objet de l'entreprise étoit encore un secret; mais le nonce ne douta plus que, quel que fût le dessein du roi d'Espagne, l'Italie n'en sentît le principal dommage, et tel que la paix qui ne pouvoit être éloignée ne répareroit pas les pertes, et peut-être la destruction totale que la guerre lui auroit causée. Il avertit le pape qu'il ne falloit compter ni sur la piété, ni sur les bonnes intentions du roi d'Espagne, parce que ce prince souvent malade étoit hors d'état de s'appliquer aux affaires , et qu'elles étoient souverainement gouvernées par un premier ministre plein de ressentiment, et vivement piqué des refus qu'il essuyoit de la cour de Rome. Tout étoit à craindre de sa vengeance, et le pape, naturellement porté à s'alarmer facilement, avoit lieu d'être encore idus intimidé par les prédictions fâcheuses que lui faisoil son ministre à Madrid, et par les avis réitérés qu'il lui don loit de veiller sur toutes choses à prévenir les premières tentatives que les troupes espagnoles pourroient faire sur l'État ecclésiastique. Albéroni , de son côté, n'oublioit rien pour augmenter les frayeurs du nonce et celles du pape. Il faisoit dire à Sa Sainteté que c'étoit elle qui servoit plutôt que le roi d'Espagne, en la pressant d'accorder les bulles de Séville, lui laissant assez entendre ce qu'elle avoit à cranidre d'un plus long refus. Elle y persistoil cependant, et le cardinal Acquaviva, ayant inutilement insisté pour vaincre sa résistance, se crut enfin obligé
190 PLAINTES DU PAPE CONTRE l'eMPEREUR. [1718]
d'exécuter les ordres qu'il avoit reçus à Madrid , de rompre ouvertement avec la cour de Rome. Avant que d'en venir à cette extrémité , il avoit pris toutes les voies qu'il croyoit propres à persuader au pape de l'éviter ; un accommodement avec l'Espagne ne convenoit pas à Sa Sainteté; elle étoit moins alarmée des effets incertains du ressentiment du roi d'Espagne , qu'elle n'étoit effrayée de la vengeance prochaine et facile dont les Allemands la menaçoient continuellement, soit que l'empereur fût véritablement persuadé d'une intelligence secrète entre la cour de Rome et celle de Madrid , soit que ce prince crût de son intérêt de conserver longtemps un pareil prétexte, dont il se servoit utilement pour intimider le pape et pour le tenir dans une dépendance continuelle.
Les vues de l'empereur réussirent si bien qu'Acquaviva devint l'objet de toute la colère de Sa Sainteté. Il ne reçut d'elle que des réponses dures. Lorsqu'il insistoit sur les bulles de Séville, il demandoit des réparations publiques et authentiques de tous les affronts et de tout le préjudice que l'immunité ecclésiastique avoit reçus en Espagne. Un des principaux chefs sur cet article étoit le séquestre et l'emploi que le roi d'Espagne avoit fait pour son usage des revenus des églises vacantes de Vich et de Terragone, et jouissance des revenus de celles de Malaga et de Séville qu'Albéroni s'étoit en même temps attribués. Toutefois, ne voulant pas que la rupture vînt de sa part , et suivant en cette occasion son caractère incertain et indécis, [le pape] dit à Acquaviva de conférer avec le cardinal Albane. Mais ces conférences ne conduisirent à rien de certain , en sorte que les ordres du roi d'Espagne étant précis et pressants, Acquaviva jugea qu'il devoit eniin les exécuter, et pour cet effet, il fit dire à tous les Espagnols qui étoient à Rome d'en sortir incessamment. Ils obéirent tous, et leur soumission surprit la cour de Rome. Le pape parut embarrassé , et laissa voir qu'il n'auroit jamais cru que le roi d'Espagne prît une telle résolution , et qu'il croyoit encore moins que les ordres de Sa Majesté Catholique fussent exécutés et suivis avec autant d'exactitude.
Le cardinal del Giudice, moins prompt à obéir, voulut tourner en ridicule, et la résolution prise à Madrid, et l'effet qu'elle avoit eu à Rome. Il dit que cette expédition éclatante avoit fait rire tout le monde; que ceux qui vouloient flatter le conseil d'Espagne disoient qu'elle avou été concertée avec le pape, et que le véritable dessein étoit de tromper les Allemands et de leur déguiser l'intelligence secrète que Sa Sainteté avoit avec le roi d'Espagne; qu'il seroit cependant diflicile de les abuser longtemps, et que , si le nonce demeuroit encore à Madrid sous quelque prétexte et sous quelque ligure que ce pût être, son séjour en cette cour découvriroit la vérité. Giudice , tournant en dérision l'obéissance des Espagnols envers le roi leur maître, croyoit justilier le refus qu'il faisoit depuis quelque temps d'obéir à l'ordre qu'Acquaviva lui avoit fait présenter de la pari du roi d'Espagne de faire ôler le tableau des armes d'Espagne qu'il avoii sur la porte de son palais, ainsi ([ue les cardinaux et les minislres des princes étrangers ont coutume d'élever sur la porte des leurs les armes des princes qu'ils servent ou à qui ils sont altaclics véritablement. Il avoit espéré que le régent intercéderoit pour lui auprès
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du roi d'Espagne, et que ses puissants offices procureroient la révocation d'un ordre qu'il attribuoit au crédit absolu de son plus mortel ennemi; mais l'ordre n'ayant pas été révoqué, il fallut enfin se soumettre. Le pape même le pressa de prendre ce parti nécessaire, un particulier ne pouvant longtemps tenir tête à un grand roi. Giudice , en obéissant, protesta que jamais il n'arboreroit les armes d'une couronne qui rejetoit ses services, et se félicitant d'être libre désormais, il paroissoit résolu d'éviter tout commerce avec les Allemands; mais, soit désir de les servir, soit qu'il craignît effectivement les effets de leur ressentiment à l'égard de sa famille, il avertit souvent Cellamare, son neveu, de songer sérieusement aux mauvais offices qu'on lui avoit rendus à Vienne , et de prévenir les suites qu'ils pourroient avoir.
Cette cour avoit envoyé au comte de Gallas, ambassadeur de l'empereur à Rome, plusieurs pièces, dont on disoit que les unes étoient originales et les autres légalisées, toutes servant à prouver une intelligence secrète entre le roi d'Espagne et le Grand-Seigneur, liée et contractée par le moyen de Cellamare. Le bruit couroit que, parmi ces pièces, il y avoit plusieurs lettres originales de lui et du prince Ragotzi. Gallas, en les communiquant au pape , lui avoit dit en forme de menace que l'empereur seroit attentif î la conduite de Sa Sainteté, et qu'elle serviroit de règle aux mesures qu'il croiroit devoir prendre. C'en étoit assez pour faire trembler Rome , et plus qu'il n'en falloit pour faire trembler en particulier un Italien dont les biens étoient situés dans le royaume da Naples, souS la domination de l'empereur. Cellamare avoit encore ajouté un autre motif à la colère de ce prince. Il avoit écrit une lettre où, rejetant comme calomnie ce que les Allemands avoient publié de ses négociations avec la Porte , il s'étoit répandu en invectives sur la mauvaise foi de la cour de Vienne. Acquaviva communiqua cette lettre au pape, en distribua différentes copies, et pour la rendre plus intelligible aux Romains, il la fit traduire en italien. Il dit même qu'il la feroil imprimer; en sorte que, sous prétexte de relever et de faire valoir le zèle de l'ambassadeur d'Espagne pour son maître, il suscitoit en effet, et faisoit retomber toute la vengeance de l'empereur sur la famille des Giudice. Le cardinal, persuadé que tout ce que faisoit Acquaviva n'étoit que par malignité, avertit son neveu de prendre garde aux conséquences fâcheuses qu'il devoit craindre d'un pareil écrit, le danger étant pour lui d'autant plus grand que le roi d'Espagne venoit d'ordonner à son ministre à Home de mépriser les vains discours des Allemands. Ainsi l'ambassadeur d'Espagne paroissoit en quelque façon abandonné du roi son maître, et livré à ce que voudroient faire contre lui les ministres de l'empereur qui trouveroient également à satisfaire et leur vengeance et leur avidité, en retenant, lors d'un traité de paix, les biens confisqués dont ils étoient en possession dans le royaume de Naples; mais cet am- Dassadeur étoit alors moins occupé de ses propres intérêts du côté de l'Italie qu'il ne l'étoit d'animer et de fortifier les intrigues et les cabales secrètes qu'il enlretenoit depuis quelque temps à la cour de France, sous l'espérance de secours infaillibles et puissants de la part du roi d'Espagne.