FAUX ET ODIETJX AVIS DE STANHOPE
la plus sincère amitié les témoignages qu'il devoit attendre d'une confiance et d'une amitié réciproques; que, s'il en arrivoit autrement, il sauroit conserver la dignité de sa couronne , la sûreté de ses sujets et la foi des traités; que jusqu'alors il avoit souffert, et que ses sujets recevant tout le dommage de la part de l'Espagne , il n'avoit causé aucun mal à cette couronne; qu'il avoit prié pendant qu'il étoit menacé; que l'événement feroit peut-être connoître que le langage qu'il avoit tenu étoit dicté par l'amilié et non par la crainte; et qu'enfin, ne manquant ni de raisons de rupture ni de moyens de se venger, il n'appartenoil pas au cardinal Albéroni de croire et de se vanter qu'il pouvoii intimider un roi d'Angleterre, de qui l'inimitié pouvoit être fatale à ceux qui se flatteroient vainement de pouvoir aider ses ennemis. Les ministres d'Angleterre étoient persuadés que si celui d'Espagne menaçoit l'Angleterre de^ entreprises du prétendant, l'empereur étoit à l'égard de l'Espagne un prétendant au moins aussi dangereux, et que l'état présent de ces deux monarchies donnoit à celle d'Angleterre une supériorité bien marquée sur celle d'Espagne. On ne craignoit à Londres aucune traverse de la part de la France; mais en même temps qu'on étoit persuadé de la sincérité du régent, on se déficit des ministres qu'il employoit. Nancré surtout étoit suspect. Stanhope fut averti de veiller sur sa conduite comme sur celle d'un homme qu'Albéroni avoit gagné, car il passoit pour constant que rien ne coûtoit au premier ministre d'Espagne; qu'il étoit maître en l'art de séduire et de tromper ; il s'en faisoil lui-même honneur, et, persuadé de sa supériorité en cet art, il amusoit depuis longtemps le roi de Sicile sous la feinte apparence d'une négociation qu'il jugea nécessaire pour surprendre ce prince, et pour l'empêcher de veiller à la conservation du royaume dont il étoit alors en possession.
Le roi de Sicile, prince très-éclairé , très-attentif à ses intérêts, facilita cependant à Albéroni les moyens de le surprendre. Ce prince, accoutumé à se délier de ses ministres, en employoit souvent plusieurs de différents ordres dans la même cour. Lascaris étoit le dernier qu'il avoit envoyé à Madrid, pour lier, à l'insu de son ambassadeur, une négociation secrète qu'il n'avoit peut-être pas envie de conclure. On ne pénétra pas le détail des propositions faites par Lascaris, mais il est certain qu'elles ne convinrent pas aux desseins d'Albéroni. Comme il ne se rapportoil pas absolument au compte que Lascaris rendoit à son maître de cette négociation secrète, il écrivit lui-même au roi de Sicile que les offres faites par son ministre éclaircissoieut un peu l'état des aff'aires présentes; qu'elles donnoienl lieu d'embarrasser le projet de l'alliance, et de faire voir à tout le monde l'injustice et la tromperie de ceux qui vouloient pour leur intérêt particulier s'ériger en maîtres de partager l'univers à leur fantaisie , et sans autre raison que celle de leur volonté se rendre arbitres du sort des princes, et les dépouiller des États qu'ils avoient reçus de leurs ancêtres.
Albéroni assura ce prince que le roi d'Espagne ne recevroit la loi de personne, qu'il se défendroit jusqu'à la dernière extrémité, ajoutant qu'une bonne union avec Sa Majesté Catholique obligeroil peut-être le roi Georges et le régent à changer de pensée, l'un et l'autre connoissant
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ce qu'ils auroient à craindre d'une telle liaison. Albéroni conclut de ce principe qu'il n'y avoit point de temps à perdre, et qu'il étoit nécessaire de prendre et d'exécuter au plus tôt les mesures proposées en conséquence. Il pressa le roi de Sicile de remettre incessamment quelques places de ce royaume, on n'a pas su lesquelles, entre les mains du roi d'Espagne; car alors rien n'empêcheroit de passer sur-le-champ dans le royaume de Naples, dont la conquête seroit prompte et facile par le moyen des intelligences pratiquées dans ce royaume qui seroient appuyées d'une grosse armée abondamment pourvue de tout l'attirail et de toutes les provisions nécessaires pour assurer le succès de l'entreprise. La remise des places de Sicile entre les mains des Espagnols étant donc la base et le fondement du traité proposé, Albéroni promit au roi de Sicile que, s'il consentoit à celte condition essentielle, et s'il vouloit envoyer au plus tôt ses ordres aux gouverneurs de ses places , et les remettre sans délai au commandant de l'armée espagnole, on profileroit non-seulement de l'alarme et de la confusion où cet événement jetteroit les Allemands dans le royaume de Naples, mais que de plus Sa Majesté Catholique ne perdroit pas un instant à faire passer un corps considérable de ses troupes, en tel endroit de Lombardie que le roi de Sicile jugeroit à propos; qu'elles y seroient payées aux dépens de l'Espagne, et quant aux places de Sicile que le roi d'Espagne les recevroit comme un dépôt sacré qu'il garderoit à telles conditions que le roi de Sicile Youdroit prescrire, ne les demandant que pour assurer le succès du projet, puisque tous les Ëtats que les Allemands possédoient en Italie éloient incertains et vacillants entre leurs mains s'ils ne s'emparoient de la Sicile dont la conquête les mettroit en état de subjuguer le reste; mais il ne falloit pas, dit-il, perdre un instant; tout moment étoit précieux, et le moindre délai pouvoit devenir fatal; parce que le moyen de rendre inutile la dépense que l'Angleterre avoit faite pour armer sa flotte, étoit de débarquer promptemenl l'armée d'Espagne en Sicile, et d'occuper incessamment la place de Messine.
Albéroni praliquoit depuis longtemps des alliances dans le nord. Il tramoit des intelligences en France, un grand royaume fournissant toujours et des mécontents et des gens qui n'ayant rien à perdre se repaissent d'espérances chimériques d'obtenir de grands avantages dans un changement produit par le trouble et la confusion. Cette seconde ressource étoit celle qui flatloit le plus Albéroni; il étoit persuadé que le roi d'Espagne avoit en France un parti puissant très-affectionné aux intérêts de Sa Majesté Catholique; qu'il n'y avoit pas le moindre lieu de douter des bonnes intentions de ceux qui le composoient. Comme le cardinal s'applaudissoit de l'avoir heureusement ménagé, il fil valoir au roi de Sicile l'importance dont il étoit de pouvoir compter sur un tel secours, et de se trouver en état de donner au régent une occupation si sérieuse, qu'il penseroit plus d'une fois à s'engagera faire une guerr« ouverte à l'Espagne puur une cause, ajoutoil Albéroni, si injuste et si peu honorable à Son Altesse Royale. Il espéroit, de plus, que les Holitndois. inslruiis des dispositions intérieures de la France, craindroient moins les menaces que cette couronne et celle d'Angleterre ne cessoient
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de leur faire pour les obliger d'approuver le traité d'alliance , et de s'engager à le soutenir. Enfin, il comptoit tellement sur les mouvements que ses négociations secrètes exciteroient dans le nord , qu'il n'étoit plus question , selon lui , que de seconder et d'aider de la part du roi d'Espagne les sages dispositions que ce ministre avoit faites. Il se proposoit pour en assurer le succès d'employer présentement à lever des Suisses l'argent qu'il attendoit des Indes. Il assura le roi de Sicile que la seule représaille faite depuis peu sur les François dans la mer du Sud , avoit produit plus d'un million d'écus. Ce secours casuel n'étoit qu'un commencement, Albéroni comptoit que la monarchie d'Espagne lui fourniroit d'autres assistances pareilles , et que le bon usage qu'il en feroit lui donneroit les moyens de prouver aux alliés du roi son maître que ce prince vouloit agir de bonne foi , avec sincérité , honneur et probité ; ainsi , que chaque démarche de générosité que feroit le roi de Sicile , le roi d'Espagne y répondroit avec une générosité égale et réciproque, avec reconncissance , et Sa Majesté Catholique, suivant les assurances de son ministre , feroit fidèlement tous ses efforts pour procurer les avantages , l'honneur et la gloire des deux rois également offensés, également intéressés à ne consentir jamais que les Allemands maintinssent leur autorité en Italie , au préjudice du repos et de la liberté de cette partie de l'Europe.
Ces projets et ces espérances dont le cardinal fit part au roi de Sicile par une lettre qu'il lui écrivit de sa main le 22 mai , furent nouvellement confirmés par une seconde lettre de ce ministre au même prince du 30 du même mois. Mais il développa ses intentions dans cette seconde lettre plus clairement que dans la première. L'une avoit été écrite pour donner une grande idée des forces du roi d'Espagne , et pour faire envisager à ceux qui s'uniroient à Sa Majesté Catholique, les avanta(^es singuliers qu'ils dévoient se promettre de son alliance. La seconde lettre fit voir que le roi d'Espagne avoit besoin du concours du roi de Sicile, et que les projets du cardinal ne pouvoient réussir si les places principales de la Sicile n'étoient confiées à la garde des commandants et des troupes d'Espagne. Il n'étoit pas aisé de faire goûter une pareille proposition à un prince aussi défiant que le roi de Sicile. Toutefois Albéroni, s'appuyant apparemment sur la supériorité de son génie, entreprit de persuader à ce prince qu'un acte de confiance aussi opposé à son caractère qu'il l'étoit à la prudence , devenoit une démarche nécessaire et conforme à ses intérêts. Il employa toute son éloquence à convaincre ce prince que l'unique moyen de délivrer l'Italie de l'oppression des Allemands , étoit qu'il s'abandonnât lui-même avec une confiance généreuse à la bonne foi , sincérité , probité du roi d'Espagne , n'ayant d'autres vues que d'assurer la liberté de l'Italie. Une fin si glorieuse étoit impossible , disoit le cardinal , sans cet'te pleine confiance. Il avouoit même que, si elle manquoit, on seroit forcé d'accepter le parti proposé par les médiateurs , car il falloit nécessairement être sûr d'une retraite avant que d'exposer les troupes espagnoles, et la retraite n'étoit sûre qu'autant qu'elles seroient en possession des places de Sicile. Le roi d'Espagne les demandoit , non pour en demeurer la maître et pour recou-
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rrer un Ëtat qu'il avoit perdu , mais par la seule nécessité d'assurer ses projets, dont l'exécution seroit encore plus avantageuse au roi de Sicile qu'à l'Espagne. Ce prince, suivant le raisonnement d'Albéroni, contribueroit infiniment à les avancer s'il déclaroit par la remise de ses places son union avec l'Espagne, car il donneroit une telle inquiétude aux Allemands, qu'ils n'oseroient dégarnir l'État de Milan pour envoyer du secours à Naples ; et suivant le plan d'Albéroni , le soulèvement entier et subit de ce royaume étoit indubitable, si les Napolitains voyoient les armes d'Espagne et de Sicile . et les places de cette île entre les mains du roi d'Espagne qui promettoit de les garder purement et simplement comme un dépôt, et de les rendre fidèlement au roi de Sicile après la fin de la guerre. Naples soumise, le roi d'Espagne détacheroit un gros corps de ses troupes et l'enverroit en Lombardie en tel lieu que le roi de Sicile le jugeroit à propos, l'intention de Sa Majesté Catholique étant de travailler autant pour l'intérêt d'un prince qu'elle aimoit, et qui faisoit la première figure en Italie, que par la g'oire de rendre à cette partie de l'Europe son ancienne liberté. Albéroni attribuoit à ces deux motifs détachés de tout désir de faire des conquêtes, l'armement que le roi d'Espagne avoit fait , et comme le succès de l'entreprise seroit apparemment utile au roi de Sicile, il vouloit persuader à ce prince qu'il étoit le premier obligé à faciliter une expédition dont il retireroit le plus grand avantage. Son union, disoit Albéroni, et l'aveu public de ses liaisons avec le roi d'Espagne, ne laisseroit pas d'étourdir et de rompre les mesures de ceux qui s'étoienl figurés qu'ils étoient les maîtres de couper le monde en morceaux.
Comme ces exhortations générales ne suffisoient pas pour persuader un prince attentif à ses intérêts, qui pesoit les engagements avant de les prendre, Albéroni ne voulant peut-être pas lui faire par écrit des offres précises, ajouta que, si le roi de Sicile vouloit envoyer à Madrid quelque personne de confiance munie de pouvoirs nécessaires pour conclure et signer un traité, le roi d'Espagne ne feroil aucune difficulté de lui accorder tout ce qu'il pourroit prétendre et désirer; queLascaris, bien informé des forces d'Espagne et du gouvernement actuel de cette monarchie , ne lui auroit pas laissé ignorer qu'elle étoit en état de faire figure dans le monde; que certainement il l'auroil informé des conférences que le cardinal et lui avoient eues ensemble, et qu'enfin 1^ temps étoit passé où les atTaires qu'on trailoit à Madrid étoient afToiblies ou déchirées par la longueur des conseils ; que le roi d'Espagne les examinoit présentement par lui-même ; que la décision de celles qui regarderoient le roi de Sicile seroit également prompte; que la même diligence se trouveroit dans l'exécution , parce que le succès eu dépendoit, et, par cette raison, Sa Majesté Catholique prioit le roi de Sicile d'avertir de ce qu'il feroil Palino, intendant de l'armée d'Espagne, en sorte qu'on évitât de faire plu>ieurs débarquements, surtout d'artillerie, et que l'armée d'Espagne pût au plus tôt descendre au royaume de Naples. Ainsi le roi d'Espagne, ne doutant pas que le roi de Sicile ne profilât des dispositions où Sa Majesté Catholique se trouvoit à son égard, avoit, par avance, ordonné à Patino de se conformer aux avis qu'il recevroit de ce prince.
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et de les suivre comme la règle la plus sûre des mouvements que l'armée auroit à faire.
Le cardinal chargea Lascaris d'envoyer cette lettre à son maître, priant Dieu , dit-il, de persuader ce prince de faire attention à des insinuations dont le seul objet éloit de l'agrandir et de pourvoir à sa gloire et à la sûreté de l'Italie. Il ajouta que jamais l'occasion ne seroit si belle; que. si le roi de Sicile, prudent et politique, la laissoit échapper, il ne devoit pas compter de retrouver en d'autres temps un roi qui voulût bien employer ses forces et son argent dans un pays oîi lui-même n'avoit nulle prétention , ni de trouver auprès de ce même roi un ministre italien transporté de l'amour de sa patrie, et résolu de faire tous ses efforts pour seconder les intentions de son maître. La copie de ces deux lettres fut envoyée par Albéroni à Cellaraare; car, alors, le cardinal avoil une attention particulière à bien instruire l'ambassadeur d'Espagne en France des projets et des résolutions du roi son maître, l'assurani toujours que jamais ce prince n'accepteroil la proposition de la quadruple alliance, qu'il trailoit de projet inique en sa substance et indigne en sa manière. Il parut toutefois que le roi d'Espagne, quoique déterminé à le rejeter, vouloit cependant avoir un prétexte assez spécieux pour justifier envers le public le refus qu'il faisoit de concourir à la tranquillité de l'Europe, et fit proposer au colonel Stanhope quelques changements [afin] , dit Albéroni , d'adoucir Sa Majesté Catholique , et de la porter à souscrire aux engagements que la France et l'Angleterre avoient déjà pris ensemble. Le colonel en ayant rendu compte en Angleterre répondit, suivant les ordres qu'il en reçut, que son maître n'avoit pas osé faire savoir à Vienne que l'Espagne voulût altérer une seule syllabe dans le projet. Sur cette réponse Albéroni déclara que le roi d'Espagne rejetoil enliè-ement le plan du traité, et qu'il attaqueroit l'empereur avec toute la vigueur possible. Il dit, de plus, au colonel Stanhope que les marchands anglois établis en Espagne étoient comme entre les bras de l'escadre de leur nation, parce que, si elle faisoit la moindre hostilité, les effets de ces négociations seroient arrêtés sans égard au temps que le dernier traité leur donnoit pour se retirer en cas de rupture entre les deux couronnes. Malgré tant de menaces, et malgré ces déclarations si souvent répétées de la fermeté du roi d'Espagne, Albéroni n'avoit pas été sans inquiétude et sans crainte au sujet de l'offre faite au roi d'Espagne des États de Parme et de Toscane, dont la succession devoit être assurée à l'infant don Carlos. Il avoua que la tentation avoit été grande, et que l'espérance d'un tel héritage, destiné au fils de la reine d'Espagne, avoil fait une impression très-vive sur l'esprit de cette princesse. Il confia ses alarmes au duc de Parme, mais s'applaudissant en même temps d'avoir si habilement et si heureusement travaillé, qu'il avoit fait connoître à Leurs Majestés Catholiques que l'idée étoil chimérique , l'offre trompeuse et sans fondement. Après les avoir entraînés dans son sentiment, craignant apparemment quelque changement de leur part, il avoit protesté en France et en Angleterre que le roi d'Ei>pagne ne consenliroit jamais à laisser la Sicile entre les mains de l'empereur; enfin il avoit établi comme un principe de poli-