ALBÉRONI ET CELLAMARE
hommes en Lorabardie pour y agir sous les ordres du roi de Sicile, il demaiidoit que dans les places qui seroient prises, et dans le royaume de Naples, et dans l'État de Milan, les garnisons fussent composées moitié de troupes espagnoles, moitié de troupes savoyardes sous le commanilement d'un officier savoyard à qui la garde de la place seroil confiée; qu'après la conquête du royaume de Naples, le roi d'Espagne fît passer vingt mille hommes en Lonibardie, que Sa Majesté Catholique payeroit; que, pour suppléer à l'artillerie et aux munitions, qu'elle ne pouvoit envoyer dans leMilanois, elle payeroit les sommes d'argent, dont on conviendroil pour en tenir lieu. Le roi de Sicile e.xigeoit de plus un million d'avance pour faire marcher son armée, et par mois soixante raille écus de subsides tant que la guerre dureroit. Ilvouloit commander également toutes les troupes , celles de l'Espagne aussi absolument que les siennes, disposer pleinement des quartiers d'hiver. Il consentoit à partager les contributions qui se lèveroient sur le pays ennemi, et se contentant de la moitié, il laissoit l'autre à l'Espagne. Des conditions si dures, dictées en maître, irritèrent le roi d'Espagne et son premier ministre, d'autant plus qu'ils savoient que, pendant que le roi de Sicile les faisoient à Madrid, il travailloit à Vienne, et pressoit vivement la conclusion d'une ligue avec l'empereur. Les Anglois même en avertirent Albéroni . et le ministre de Sicile à Madrid, ne pouvant nier une négociation entamée à Vienne, se défendit en assurant qu'elle ne rouloit que sur les propositions de mariage d'une archiduchesse avec le prince de Piémont: que d'ailleurs il n'étoit nullement question de la Sicile, comme de fausses nouvelles le supposoient. Ainsi l'Espagne, mécontente du roi de Sicile, entreprenoit, sans alliés, de chasser les Allemands de l'Italie, Le roi d'Espagne ne pouvoit même se flatter de l'espérance d'aucune diversion favorable au succès de ses desseins. Albéroni étoit désabusé des projets et des entreprises du czar et du roi de Suède. Il enavoit reconnu la chimère aussi bien que celle qu'il s'étoit faite de susciter à l'empereur de dangereux ennemis par le moyen et par le crédit du prince Ragotzi à la Porte; car, au lieu de la considération que Bagotzi s'étoit vanté qu'il trouveroit auprès des Turcs, il avoit été obligé de dire, pour se relever auprès du Grand Seigneur et de ses ministres, que le roi d'Espagne lui proposoit de quitter la Turquie, et de venir prendre le commandement des troupes espagnoles que Sa Majesté Catholique vouloit lui confier. Pour autoriser la supposition, il avoit fait croire qu'un nommé Roischimène, envoyé véritablement auprès de lui par Albéroni, étoit venu exprès lui faire cette proposition; il avoit afi"ecté de persuader à la Porte qu'il entretei\oit une correspondance avec la cour de Madrid , assez vive pour y dépêcher des courriers; et pour y réussir, il avoit nouvellement profité de la bonne volonté ou plutôt de l'empressement ei de l'impatience qu'un officier françois eut de sortir pour jamais de Constantinople, où il s'étoit rendu avec un égal empressement , attiré et persuadé par l'espérance qu'il s'étoit formée de s'élever à une haute fortune par la protection de Ragotzi. Cet officier, nommé MontgaiUard . lui offrit de porter en Espagne les lettres qu'il voudroit écrire au cardinal Albéroni. L'offre acceptée, l'officier uartit bien résolu de ne rentrer ja- Saint-Simon X. là
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mais dans un pareil labyrinthe , et , pour n'y plus retomber , il se mit au service du roi d'Espagne , et prit de l'emploi dans un régiment d'infanterie wallonne.
Le roi d'E -pagne, dénué d'alliés, persista cependant dans la résolution qu'il avoit fortement prise d'essayer une campagne, déclarant que, quelque succès qu'eussent ses armes, il seroiL également porté à recevoir des propositions de paix lorsqu'elles seroient honorables pour lui, et telles que le demandoit la sûreté de l'Europe, dont il vouloil maintenir le repos et la liberté. C'est ce qu'Albéroni répondit aux instances du colonel Stanhope, l'assurant en même temps que le plan proposé à Sa Majesté Catholique par la France et par l'Angleterre, pour un traité, étoit si contraire à son idée, que jamais elle n'accepteroit un tel projet. Malgré tant de fermeté le colonel ne laissoitpas de remarquer que le cardinal sachant la flotte angloise à la voile parloit avec plus ue modération et de retenue sur l'article des Anglois négociants en Espagne. « Leur sort, disoit-il , dépendra des ordres que l'amiral Bing a reçus du roi d'Angleterre. y> Ce ministre étoit persuadé qu'ils étoient bornés à traverser le passage et le débarquement des troupes espagnoles en Italie. L'un et l'autre étant exécutés suivant son calcul , il supposoit que l'Angleterre croiroit, en envoyant sa flotte, avoir satisfait aux engagements qu'elle avoit pris avec l'empereur sans être oLligée de les étendre plus loin , et de faire de gaieté de cœur la guerre à l'Espagne. Il vouloit ménager la cour d'Angleterre et la nation angloise; il conservoit l'espérance d'y réussir, dans le temps même qu'il voyoil les forces navales de cette couronne couvrir les mers pour soutenir les intérêts de l'empereur, et lui porter de puissants secours centre les entreprises du roi d'Espagne. Un officier de marine anglois s'étoit donné à Sa Majesté Catholique. Son nom étoit Camock, et le projet dont il avoit flatté le cardmal étoit de corrompre environ quarante officiers de la flotte angloise, de les faire passer au service d'Espagne, quelques-uns même avec les vaisseaux qu'ils commandoient. Stanhope se plaignit qu'une telle proposition eût été acceptée dans un temps de paix et d'union entre les couronnes d'Espagne et d'Angleterre. Albéroni répondit à ces plaintes en niant qu'elles fussent légitimes; il traita Camock de visionnaire, dit que son projet étoit celui d'un fou et d'un enragé ; que le roi d'Espagne avoit actuellement à son service plus d'officiers de marine qu'il ne pouvoit en employer. Il assura que jamais il n'avoit eu de correspondance avec ce Camock; qu'il ne le connoissoit pas , quoique véritablement il eût reçu de Paris plusieurs lettres en sa faveur , et que Cellamare le lui eût recommandé particulièrement. Il n'avoit point encore le projet du roi d Espagne, et le mois de juillet s'avançoit sans que le colonel Stanhope sût autrement que par les conjectures et par les raisonnements vagues du public quelle étoit la destination de l'escadre espagnole. On jugeoit qu'elle aborderoit aux côtes de Naples et de Sicile, et on jugeoit par les conférences fréquentes que le ministre de Sicile avoit avec le cardinal , apparences d'autant plus capables de tromper, qu'il étoit \raisemblable que le roi d'Espagne, voulant porter la guerre en Italie, auroit apparemment pris ses liaisons, et concerté ses projets avec le seul prince de qui l'union, la