CARACTÈRE DE BENTIVOGLIO
prit des peuples; mais ces mêmes grands étoient sans autorité, sans crédit, toujours dans la crainte et le tremblement, enfin comptant pour beaucoup de vivre en repos. Albéroni donc ajoutoit que, le roi son maître ayant fait connoître qu'il n'étoit pas un zéro, et que ceux qui l'avoient méprisé auroient un jour à s'en repentir, trouveroit des amis; que plusieurs même s'erapresseroient d'être admis dans ce nombre. « Du temps, disoit-il, de la santé et de la patience! » Il savoit que le pape avoit désapprouvé la demande que le nonce Aldovrandi avoit faite de fermer , sans ordre de Sa Sainteté , le tribunal de la nonciature à Madrid , et véritablement le ministre de Sa Sainteté faisoit tort à la juridiction que le saint-s'ége s'étoit attribuée et maintenoit dans ce royaume. Ainsi le pape fit voir par un bref postérieur que son intention avoit été seulement de suspendre les grâces et privilèges que ses prédécesseurs avoient accordés aux rois d'Espagne. Le nonce Bentivoglio , averti de ce bref et de ce qu'il contenoit, jugea que la cour de France s'intéresseroit peu à l'embarras qu'il pourroit causer à celle d'Espagne, et de plus, que le régent ne seroit pas fâché de voir croître en même temps le nombre des ennemis du pape et les oppositions que le roi d'Espagne trouveroit à l'exécution de ses projets. Le caractère de ce nonce impétueux, violent, sans érudition , uniquement occupé que du désir effréné de parvenir au cardinalat, se montroit, dans toute sa conduite, persuadé que le moyen le plus sûr, le plus prompt, le plus aisé d'obtenir cette dignité étoit d'irriter le pape et de mettre le feu dans l'Église de France ; il n'oublioit rien pour arriver à son but, etc.
Le nonce du pape à Madrid , plus sage que celui qui résidoit en France, avoit aussi mieux connu de quelle importance il étoit pour le saint-siége de ménager les grandes couronnes; il jugea donc qu'il étoit essentiel pour le bien de l'Eglise de conserver une voie à l'accommodement, lorsque le temps auroit un peu calmé l'aigreur de part et d'autre. Aubenton , jésuite . confesseur du roi d'Espagne , ouvrit cette voie. Il vint trouver Aldovrandi la veille de son départ de Madrid, et le priant de ne le nommer jamais dans ses lettres , il le chargea bien expressément de bien représenter au pape quel mal il feroit s'il fermoit la voie à tout accommodement; que déjà la cour d'Espagne se croyoit méprisée, et qu'elle s'irriteroit au point de perdre le respect et l'obéissance due au saint ■ siège, si Sa Sainteté n'y prenoit garde et n'adoucissoit par sa prudence les différends survenus au sujet des bulles de Séville ; il représenta que l'intérêt d'un pariiculier tel qu'Albéroni ne devoit point causer de pareils désordres.
La cour d'Espagne étoit alors occupée d'affaires plus sensibles pour elle que ne l'étoient celles de Rome. La mission de Nancré n'avoit pas eu tout le succès que le régent s'en étoit promis, et le cardinal avoit déclaré à cet envoyé que le roi d'Espagne, informé de la résolution que Son Altesse Royale avoit prise de signer un traité d'alliance avec l'empereur et le roi d'Angleterre, souhailoit qu'elle voulût abandonner ua tel projet ou tout au moins en suspendre l'exécution. En ce cas. Sa Majesté Catholique s'eng;igeroit à regarder les intérêts du régent comme les siens propres. Au contraire, le ressentiment d'un refus seroit tel que ni
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le temps ni même les services ne le pourroient effacer, et qu'il auroit en toute occasion le roi d'Espagne pour ennemi personnel. Nancré, pressé par le cardinal d'envoyer un courrier à Paris porter ur.e telle déclaration, le refusa, et dit de plus que, quand même il se pourroit charger d'en rendre compte, il seroit inutile, parce que le traité devoit être déjà signé. Albéroni répliqua que, lorsque le roi d'Espagne seroit assuré de la signature, Nancré ne domeureroit pas encore un quart d'heure à Madrid. Albéroni ne s'expliquoit pas moins clairement aux ministres d'Angleterre qu'il avoit parlé à Nancré au sujet du traité dont le roi d'Espagne rejetoit toute proposition. Ainsi le colonel Stanhope , ne pouvant douter de la résolution de Sa Majesté Catholique, détournoit le comte de Stanhope son cousin, ministre confident du roi d'Angleterre, de faire le voyage de Madrid, prévoyant que la peine en seroit inutile, ainsi que les fréquentes diclarations du cardinal réitérées à toute occasion ne permettoient pas d'en douter. En effet, le traité étoit signé à Londres, et le roi d'Angleterre avoit conseillé au duc de Savoie d'y souscrire comme le meilleur parti qu'il pût prendre pour résister à l'invasion des Espagnols.
La flotte angloise naviguoit en même temps vers la Sicile, et déjà les ministres d'Angleterre avoient déclaré à Monteléon que le roi leur maître n'avoit pu se dispenser d'envoyer ses vaisseaux pour maintenir la neutralité d'Italie , et défendre , en conséquence des traités , les États possédés par l'empereur; que cependant Sa Majesté Britannique attendoit encore quel seroit le succès du voyage que le comte de Stanhope feroil à Madrid, d'où dépendoit la p-aix générale ou une malheureuse fiplure. Quoique le roi de Sicile n'eût de secours à espérer que de la part de l'Angleterre, il hésitoit cependant à l'accepter avec la condition d'accéder au traité d'alliance, comme le demandoit le roi d'Angleterre. Stairs, son ambassadeur en France, offroit à Provane, ministre de Savoie à Paris, de lui remettre l'ordre par écrit de Sa Majesté Britannique, adressé à l'amiral Bing pour attaquer .oc iïspagnols sitôt que le duc de Savoie auroit accepté le projet de traité, et Provane n'étoit pas autorisé à promettre que cette acceptation seroit faite. Il se bornoit à demander au régent la garantie de la Sicile; instances inutiles. Son Altesse Royale lui répondoit que la France n'avoit point d'armée navale. Le mariage d'une des princesses ses filles avec le prince de Piémont étoit alors une de ses vues, et c'étoit vraisemblablement un moyen d'y réussir que de dégager le duc de Savoie de la guerre de Sicile en persuadant au roi d'Espagne de consentir aux propositions de Stanhope. Deux motifs pouvoient y porter Sa Majesté Catholique. L'un étoU la difficulté de réduire les places ne Sicile; l'autre motif, la conclusion d'une trêve entre l'empereur et les Turcs, dont la nouvelle étoit récemment arrivée.
Ces apparences de pacification et d'assurer la tranquillité générale de l'Europe, n'empèchoienl pas le régent de chercher encore d'autres moyens d'en assurer le repos, et soit pour en être plus sûr. .<:oit que le génie dominant du siècle fût de négocier. Son Altesse Royale vouloit que les monarques du nord, particulièrement le czar, crussent que la conclusion du traité proposé au roi d'Espagne ne l'empècheroit pas de
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s'unir avec ces princes ; même , s'il étoit nécessaire , qu'elle renouvelleroit de concert avec eux la guerre contre l'empereur-, mais, soit vérité, soit dessein d'amuser , les ministres de ces princes , principalement celui du czar, ajoutèrent peu de foi à de tels discours. Ce dernier assura Cellamare que le czar ne pouvant approuver les liaisons nouvelles de la France avec l'Angleterre et la maison d'Autriche, vouloit, de concert avec le roi de Suède, unir leurs intérêts communs à ceux du roi d'Espagne. On attribuoit à de mauvais conseils (Dubois) la confiance que le régent avoit prise aux promesses du roi d'Angleterre , et Cellamare , persuadé de l'utilité dont une ligue des princes du nord pouvoit être à son maître, pressoit le ministre du czar de le représenter à Son Altesse Royale, et de l'engager, s'il étoit possible , à fomenter les troubles qu'on croyoit prêts à s'élever en Ecosse.
Le duc d'Ormond , nouvellement arrivé à Paris , où il se tenoit caché , prétendoit qu'il y avoit en Angleterre un parti pour le roi Jacques plus ardent que jamais pour les intérêts de ce prince. L'argent pour le soutenir et le fortifier étoit absolument nécessaire, et ne pouvant en espérer de France, il s'étoit adressé à l'ambassadeur d'Espagne pour obtenir l'assistance de Sa Majesté Catholique. Ce ministre ne doutoit pas de la bonne volonté de son maître, mais il connoissoit l'état de l'Espagne et son impuissance. Étant donc persuadé qu'elle ne pouvoit fournir les sommes nécessaires pour le succès d'une si grande entreprise , son objet étoit de la faire goûter au czar, mécontent du roi d'Angleterre, et de l'engager à s'unir avec le roi de Suède pour se venger tous deux de concert des sujets qu'ils pouvoient avoir d'être mécontents de la conduite de ce prince à leur égard. Le temps étoit précieux, et Cellamare connoissant l'importance d'en ménager tous les moments, n'en perdit aucun pour animer le ministre de Moscovie. Il alla secrètement le trouver à la campagne où il étoit auprès de Paris, et l'ayant informé des dispositions du roi d'Espagne , il le pressa de dépêcher au plus tôt un courrier à Pétersbourg pour instruire le czar des dispositions de Sa Majesté Catholique , et demander des instructions sur une négociation dont il connaissoit parfaitement toutes les conséquences. Cellamare informa le roi de Suède par une voie détournée des mêmes avis qu'il donnoit au czar , et non content d'exciter les puissances étrangères à traverser les desseins du régent , il cherchoit encore à détacher du service du roi des gens dont le nom , plutôt que le mérite peu connu , pouvoit faire plus d'impression dans les pays étrangers qu'ils n'en faisoient en France.
Si la descente des Espagnols en Sicile , la conquête facile de Palerme et celle de toute l'île qu'on regardoit déjà comme assurée , avoit surpris toute l'Europe , on ne l'étoit pas moins d'avoir vu paroître , et comme sortir du fond de la mer une flotte en ordre, armée par une couronne qui ne s'étoit pas distinguée par ses armements de mer depuis le règne de Philippe II. Cette nouvelle puissance maritime alarmoit déjà les Anglois. Ils croyoient aisément, et publioient que la véritable vue du conseil d'Espagne en relevant ces forces de mer, étoit de s'opposer généralement à tout commerce que les nations étrangères pourroient faire aux Indes occidentales. Il étoit facile qu'un tel soupçou fît en peu
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de temps un grand progrès en Hollande et en Angleterre. Albéroni, prévoyant l'effet que la jalousie du commerce pourroit causer dans l'un et l'autre pays, écrivit par l'ordre du roi d'Espagne à son ambassadeur en Hollande d'assurer non-seulement les négociants hollandois, mais encore les Anglois qui se trouveroient dans ce pays, et généralement tout homme de comUierce , que jamais Sa Majesté Catholique n'aliéreroit les lois établies , et ne manqueroit aux traités. Ce ministre devoit aussi leur dire que le peu de forces que le roi son maître avoit en mer étoil seulement pour la sûreté de ses côtes dans la Méditerranée, aussi bien que pour la défense et la conduite de ses galions; qu'à la vérité, Sa Majesté Catholique avoit lieu de se plaindre de la déclaration des Anglois; mais un tel procédé de leur pari n'avoit pas empêché qu'elle n'eût donné ordre de ne pas toucher aux eiïets qui appartiendroient aux Anglois sur la flotte nouvellement arrivée à Cadix, l'intention de Sa Majesté Catholique étant de faire remettre à chacun des intéressés ce qui pouvoit leur appartenir.
Le ministre d'Espagne n'etou pas cependant sans inquiétude du succès qu'auroit la descente des Espagnols en Sicile, et de la suite de leur premier succès. Son projet n'étoit pas encore bien formé, et ses résolutions incertaines dépendoient de l'événement. Albéroni vouloit croire que la Sicile seroit soumise en peu de temps; il se proposoit de faire ensuite passer Tarmée d'Espagne ; mais il sentoit , et l'avouoit même , que c'étoit uniquement aux officiers généraux qui commandoient l'armée à délibérer et décider des résolutions qu'il conviendroit de prendre. L'escadre angloise lui donnoit de justes inquiétudes; il savoit qu'elle voguoit vers le Levant, mais depuis assez longtemps il ignoroit sa route, et les premiers jours d'août, il n'en savoit de nouvelles que du 14 juillet, écrites de Malaga. Ce même jour 14, le château de Palerme se rendit aux Espagnols. Le vice-roi de Naples faisoit quelques mouvements, comme ayant dessein d'envoyer en Sicile un détachement des troupes de l'empereur pour fortifier la garnison de Messine. Ce secours paroissoit difficile , et l'opinion publique étoit que les ministres allemands ne faisoiunt ces démonstrations que pour satisfaire par des apparences les ministres de Savoie, et d'ailleurs le public étoit persuadé que, si les troupes allemandes marchoient effectivement et secouroient Messine . ce ne seroit pas pour la rendre aux Piémontois. La défiance étoit généralement répandue dans toutes les cours , et les sentiments du pape n'étoient pas exempts de soupçon, en sorte que, quelques brouilleries qu'il y eût actuellement entre la cour de Rome et celle de Madrid . l'opinion publique étoit qu'il régnoit secrètement une union intime entre Sa Sainteté et le roi d'Espagne. Les troupes de ce prince, après une légère résistance à Palerme, dont elles s'éloient emparées, avoient marché vers Messine, et les galères du duc de Savoie s'éloient retirées à leur approche.
Jusqu'alors l'entreprise de la Sicile réussissoit comme le roi d'Espagne et son ministre le pouvoient désirer, et ces succès heureux augmentant la fierté du ministre, irrité du refus constant des bulles de Séville, il se déchaîna sans mesure contre Sa Sainteté , et l'accusoit de se laisser conduire par les conseils du comte de Gallas, ambassadeur de l'empereur
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auprès d'elle ., qui , de son côté , prétendoit que le pape étoit secrètement uni avec le roi d'Espagne. Mais Alhéroni s'élevoit sans ménagement contre la personne de M. le duc d'Orléans et l'empressement qu'il avoit fait paroître à signer le traité de la quadruple alliance, oc Ainsi, disoit Albéroni, ce prii.ce s'est déclaré à la face de tout l'univers ami d'une puissance ennemie d'un roi son parent, et le temps est venu où vraisemblablement il sera obligé à se porter contre ce même roi à des actes d'hostilité. Le maréchal d'Huxelles , qui a consenti à cette alliance pour n'avoir point de guerre, verra la France agir contre le roi d'Espagne, qui . de son côté, sera ferme à continuer éternellement la guerre plutôt que de consentir à l'infâme projet, et tant qu'il aura de vie et de forces, il se vengera de ceux qui prétendent le forcer à l'accepter. Si Stanhope veut parler du ton de législateur , il sera mal reçu. Le passe-port qu'il a demandé a été expédié, on entendra ses propositions; mais il sera difficile de les écouter si elles ne sont pas diiTérentes en tout de la substance du projet. Stanhope, ajoutoit-il, sera surpris d'entendre que le roi d'Espagne ne veut pas qu'on parle présentement des États de Toscane et de Parme, se réservant d'user de ses droits en temps et lieu. » Albéroni , s'expliquant hautement contre le traité de la quadruple alliance, voulut en même temps faire voir aux Anglois que, si le roi d'Espagne rejetoit un pareil projet, il n'en étoit pas moins prêt à donner à la nation anglaise des preuves de son affection pour elle; que c'étoit un témoignage bien sensible de cette affection, que la modération dont Sa Majesté Catholique donnoil une preuve évidente en défendant à ses sujets d'exercer aucun acte d'hostilité contre les négociants anglois demeurant dans ses États, quoiqu'on dût l'attendre comme une suite naturelle de la rupture faite à contre-temps par le commandant de la flotte angloise.
Albéroni, flatté des premier succès de l'entreprise de Sicile, ne laissoit pas de remarquer les fautes que le marquis de Ledeavoit faites dans celte expédition , et de prévoir les suites funestes qu'il y avoit lieu de craindre du flegme de ce général ,et de sa lenteur à finir une conquête aisée. Tout délai en cette occasion étoit d'autant plus à craindre que l'escadre angloise faisoit voile vers la Sicile. Il falloit donc prévenir son arrivée, et sans perdre de temps faire marclier les troupes vers Messine, dont il seroit désormais difficile de s'emparer, le coup de la prise de Palerme ayant mis en mouvement, suivant l'expression du cardinal, toutes les puissances infernales, et les mesures étant prises de tous côtés pour embarrasser l'Kspagn». Il reprochoit encore au marquis de Lede, général de l'armée d'Espagne , d'avoir laissé au comte Maffeï , vice-roi de l'île pour le duc de Savoie, la liberté entière de se re'.irer à Syracuse, qu'on devoit regarder non-seulement comme la meilleure forteresse du royaume, mais qu'on savoil de plus être en état de recevoir les secours, d'hommes et de vivres proportionnés au besoin qu'elle en auroil. Il étoit encore de la prudence de faire suivre Mall'eï par un dé.achement de cavalerie; et quoique fatiguée, ce n'étoit pas luie raison pour 1 exempter de marclier, la conjoncture étant si imporiante qu'il n'étoit pas permis de ménager les troupes . quand même il auroit été sûr qu'elles pé-