JE VAIS CHEZ FONTANIEU
mais nous avions envie de savoir tous deux pourquoi chacun de nous sortoit , et nous ne nous le dîmes point. Comme j'allois monter en carrosse , un laquais de Law , en embuscade me dit que son maître me prioit instamment d'entrer dans sa chambre qui étoit tout contre : c'étoit le logement de Nancré. Je l'y trouvai seul avec sa femme , qui sortit aussitôt; je lui dis que tout alloit bien, et que M. le Duc avoit été avec nous et étoit demeuré chez Son Altesse Royale ; je savois par elle que c'étoit Law qui avoit été l'instrument de leur union. J'ajoutai que j'étois pressé pour une commission nécessaire à ce dont il s'agissoit ; qu'il en sauroit davantage par Son Altesse Royale ou par moi dès que je le pourrois. Il me parut respirer ; je m'en allai de là chez Fontanieu à la place Vendôme.
On a vu au temps de la chambre de justice dont les taxes furent portées au conseil de la régence , que Fontanieu en fut quitte à bon marché par le service que je lui fis. Il avoit marié sa fille à Castelmoron , fils d'une sœur de M. de Lauzun qui m'en avoit instamment prié. M. et Mme de Lauzun avoient lors une atlaire pour l'acquisition , par une sorte de retrait lignager ' , de la terre de Randan , du feu duc de Foix , laquelle devoit demeurer à Mme de Lauzun après son mari. Cela se décidoit devant des avocats commis, et Fontanieu conduisoit toute cette affaire. On me dit chez lui qu'il y étoit allé , et c'étoit au fond du Marais que ces avocats s'assembloient. Le portier me vit si fâché de l'aller chercher là , qu'il me dit que , si je voulois voir Mme de Fontanieu , il iroit voir si son maître n'étoit point encore dans le voisinage où il étoit allé d'abord , pour de là aller au Marais. J'allai donc voir Mme de Fontanieu qui étoit souvent à l'hôtel de Lauzun et que je trouvai seule. J'eus donc le passe-temps de l'entretenir, avec tout ce que j'avois dans la tète, de cette affaire de Mme de Lauzun ; ce fut mon prétexte d'avoir à parler à Fontanieu d'un incident pressé qui y étoit survenu. Fontanieu , qu'on trouva encore au voisinage , arriva bientôt ; ce fut un autre embarras que de me dépêtrer de leurs instances à tous les deux de traiter là cette affaire sans me donner la peine de descendre chez Fontanieu , et comme la femme en étoit informée autant que le mari , je vis le moment que je ne m'en tirerois pas. J'emmenai pourtant à la fin Fontanieu chez lui, à force de compliments à la femme de ne la vouloir pas importuner de la discussion de cette affaire de Randan.
Quand nous fûmes, Fontanieu et moi, en bas de son cabinet, je demeurai quelques moments à lui parler de cela pour laisser retirer le? valets qui nous avoient ouvert les portes. Puis, à son grand étonnement, j'allai dehors voir s'ils étoient sortis, et je fermai bien les portes. Je dis après à Fontanieu qu'il n'étoit pas question de l'affaire de Mme de Lauzun , mais d'une autre toute différente, qui demandoit toute son industrie et un secret à toute épreuve, que M. le duc d'Orléans me chargeoit de lui communiquer : mais qu'avant de m'expliquer, il falloit savoir si Son Altesse Royale pouvoit compter entièrement sur lui. C'est une chose
4. Le reirait lignager était le droit qu'avait un parent de la ligne, par où était venu nn héritage, de reprendre le bien , lorsqu'il avail élé aliéné.