CONFÉRENCE CHEZ LE DUC DE LA FORCE
qu'il avoit faite de ne nous avoir pas mis à leur suite contre les bâtards. Or il éloit :ï même de réparer l'une et l'autre faute; lui-même y avoit pensé, puisqu'il l'avoit proposé par l'un des trois projets d'édits. Il n'étoit donc plus question que de lui parler ferme, et de me servir de sa passion démesurée de l'éducation pour servir la mienne de la restitution de notre rang. C'est une des choses que je roulai le plus dans ma tète le reste de la journée, mais qui n'y roula qu'en second, tant j'eus peur de moi-même , et de ne pas éloigner avec le désintéressement d'un cœur pur tout ce qui pouvoit nuire à l'État et y causer des troubles.
Plein de ces pensées, le duc de Chaulnes força ma porte au sortir de dîner, que je tenois fermée en ces jours si occupés à tout ce qui n'étoit point du secret. Fils et neveu des ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, notre union éloit intime. Je l'avois, comme on l'a vu, fait duc et pair; il ne l'oublia jamais, et il étoit aussi sensible que moi à ce qui étoit de cette dignité. Il venoit, sur les bruits qui couroient de la colère du régent contre le parlement, raisonner avec moi si nous ne pourrions pas en tirer quelque parti. J'eus regret de ne pouvoir lui rien dire; je battis jà. campagne sur les difficultés générales , et je m'en défis le plus tôt que je pus.
J'étois attendu chez M. de La Force où Fagon et l'abbé Dubois dévoient se trouver. En les attendant, car je logeois fort près de lui et les autres fort loin , je dissertai avec lui [sur] mes soupçons renouvelés le matin par ce hoquet bizarre que M. le duc d'Orléans m'avoit fait des hauts sièges aux Tuileries. Il en fut effrayé comme moi. Fagon vint qui ne le fut pas moins. Nous relûmes avec lui le mémoire que je lui avois dicté chez moi , qui fut le fondement de toute cette affaire. Il y avoit ajouté diverses choses de pratique, mais importantes, sur l'interdiction du parlement s'il refusoit de venir aux Tuileries, les scellés à mettre en différents lieux du palais et autres choses de cette nature. L'abbé Dubois arriva après s'être fait attendre assez longtemps avec d'excellentes notes d'ordres à donner pour l'exécution mécanique de tous les ordres possibles , les signaux des ordres pour les pouvoir donner en séance sans qu'il y parût, comme en cas que le parlement voulût sortir du lit de justice, l'arrêter tout entier ou quelques membres seulement, et quels, et mille choses de cette nature qu'on ne peut trop soigneusement prévoir, et qui mettent en désarroi quand elles arrivent sans qu'on y ait prévu d'avance.
Je n'eus pas le temps d'achever avec eux. Les sièges hauts me tenoient en cervelle ; je voulois ôter à M. le duc d'Orléans ce prétexte que je redoutois. J'avois mandé à Fontanieu de m'attendre chez lui, et je m'étois arrangé pour avoir fait avec lui à temps de ne manquer pas mon rendez-vous des Tuileries. Je trouvai moyen avec Fontanieu que les sièges hauts eussent trois bonnes marches. Il se désoloit du délai du lit de justice, parce que dans l'intervalle, il craiguoit ses ouvriers qui ne comprenoient point ce qu'il leur faisoit faire, et qui mouroient d'envie de le savoir et de s'en informer. Sortant de chez lui , je dis à mes gens : c Au logis 1 j> mais en passant devant ce pont tournant, du bout du jardin des Tuileries, je tirai mon cordon, m'y fis descendre comme séduit Saint-Simon x. 22