BEAUFREMONT INSULTE IMPUNÉMENT
Ce sont ces querelles domestiques qui ont toujours affoibli le parlement contre la cour; par exemples fréquents, cette dernière [en a profité]. Toutes les fois qu'on n'a pu empêcher le parlement de s'assembler sur des affaires où la cour vouloit s'intéresser en faveur de matières de Rome, de jésuites, de choses ayant trait à la constitution, et que les présidents à mortier voyoient qu'ils n'en seroient pas les maîtres, il sortoient tous en même temps, ou pas un ne venoit à l'assemblée de! chambres. Ils livroieiit ainsi la séance à la division et à la querelle pour la présidence, et la forçoient à se lever et s'en aller sans rien faire faute de présidence, que pas un des prétendants n'a jamais voulu céder.
Les maréchaux de France qui , par leur âge et leur union , s'étoient jusqu'à ce temps-ci assez bien soutenus, sentirent à leur tour l'humiliation du désordre dans lequel le régent se persuadoit trouver sa sûieté et sa grandeur. Les maréchaux de France qui n'étoient pas ducs s'étoient doucement unis avec ce qui avoit usurpé le nom collectif de la noblesse; celle-ci pour protection et pour se parer du contraste, ceux-là pour tâcher d'en profiter. Mais cette noblesse, devenue fière de son ralliement et de la foiblesse que le régent lui avoit montrée, ne tarda pas à faire sentir aux maréchaux ses amis qu'elle ne vouloit rien au-dessus d'elle, tant qu'elle pourroit rapprocher le niveau. Le marquis de Beaufremont se chargea de le leur apprendre. Avec de l'esprit et de la valeur et un des premiers noms de Bourgogne, il seroit difficile d'être plus hardi, plus entreprenant , plus hasardeux , plus audacieux , plus fou , qu'il l'a été toute sa vie.
Le maréchal de Yillars, comme chef du conseil de guerre, écrivoit aux colonels la plupart des lettres que sous le feu roi le secrétaire d'État de la guerre avoii accoutumé de leur écrire, et on a vu (t. VIII, p. 86) sur quel énorme pied Louvois avoit su mettre à son avantage l'inégalité extrême du style qui a duré sans exception autant que la vie du feu roi. Personne jusqu'à ce temps-ci ne s'étoit avisé de se plaindre des lettres du maréchal de Villars. Cette noblesse se mit tout à coup à s'en oiïenser, et Beaufremont, qui se trouva en avoir reçu une, lui fit une réponse si étrange qu'il en fut mis à la Bastille. Il y coucha à peine deux ou trois nuits, et en sortit se moquant de plus belle des maréchaux de France qui étoient assemblés en ce moment sur cette affaire et ne savoient pas un mot de sa sortie. Ils demandèrent au moins que Beaufremont fit des excuses au maréchal de Villars de la réponse qu'il lui avoit faite , sans rien pouvoir tirer du régent. Cette poursuite dura huit jours. Je ne sais sur quel demi-mot qu'il articula mal, je crois, pour se moquer d'eux, ils se persuadèrent que Beaufremont recevroit l'ordre qu'ils demandoient , tellement que le maréchal de Villars prêt à partir pour Villars , l'attendit chez lui, à Paris, toute la journée, et y coucha, ayant dû s'en aller dès le matin, sans qu'il entendît parler de Beaufremont, qui couroit les lieux publics, disant qu'il n'avoil nul ordre, et se répandant sans mesure en dérisions. Les maréchaux de France demeurèrent étrangement déconcertés, au point qu'ils n'osèrent plus se plaindre ni rien dire, tandis que Beaufremont les accabloilde brocards. Outre la maxime favorite du regenl divide et régna, et de tout révolter les uns contre les
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autres, je crus toujours qu'il y avoit du personnel de Villars, et du peu de mesure de ses propos sur les casernes et l'augmentation de la paye.
Quan ! le régent se fui bien diverti six bonnes semaines de ce scandale public, il fit trouver Beaufremont au Palais-Royal un matin que le maréchal de Villars y travailloit avec lui, le fil entrer, et sans autre façon dit au maréchal que M. de Beaufremont n'avoit jamais prétendu lui manquer, qu'il en éioit caution pour lui. et qu'il falloit oublier de part et d'autre toutes ces petites tracasseries, et tout de suite renvoya Beaufremont, qui sortit riant comme un fou, sans que le maréchal ni lui eussent proféré une seule parole. On peut juger du dépit du maréchal et de MM. ses confrères. Je crois pourtant que Beaufremont eut ordre de se taire et de ne pas pousser les choses plus loin, car il ne parla plus. Il pouvoit être content de tout ce qu'il avoit débile, et d'en sortir de celte étrange façon.
Les ducs ne prirent aucune part en cette querelle. Quelques-uns en rirent II étoit raisonnable aussi que les maréchaux de France eussent aussi leur tour.
Ce n'est pas à moi à paraphraser cette conduite de M. le duc d'Orléans à l'égard d'un office de la couronne, dont le caractère distinctif est de juger l'honneur de la noblesse, et d'officiers qui ne le peuvent devenir que parleur sang, leurs services et leur mérite, et qui ne peuvent être que des personnages dans l'État. Comme il étoit grand maître en mezzo-termine ^ et qu'il voulut toujours favoriser des gens sans mesure, dont le rameutemeut ne tendoit qu'à le culbuter, comme il y parut bientôt, il régla que toutes les lettres désormais seroient en style de mémoire, contenant les ordres à donner, les réponses et les choses à faire, qui seroient signées Villars, et avec lui Biron pour l'infanterie. Lévi pour la cavalerie, et Coigny pour les dragons.
Beaufremont, victorieux des maréchaux de France, le voulut être bientôt après des princes du sang. On vit, moins de deux mois après, les preuves de ses menées en Bourgogne contre le service du roi, et le rajig, le crédit et l'autorité de M. le Duc, gouverneur de cette province, qui en étoit allé tenir les états. Il en rapporta quantité de lettres que Beaufremont y avoit écrites dans cet esprit, sans aucun détour, partie surprises, partie livrées par ceux qui les avoient reçues. M. le Duc ne les cacha pas à son retour, ni les plaintes qu'il en porta à M. le duc d'Orléans, mais dont il ne fut autre chose. Les maréchaux de France rirent tout bas à leur tour de se trouver en si benne compagnie.
Il a été parlé ici plus d'une fois de Monaslerol, envoyé de l'électeur de Bavière, qui a été bien des années avec toute sa confiance à Paris, qu'il quilloit lort rarement pour faire quelques courts voyages vers son maître. On a parlé aussi de la belle femme qu'il avoit épousée , veuve de La Chétardie, frère du curé de Saint-Sulpice, si bien avec Mme de Maintenon, qui n'influoit pas sur la conduite de cette belle-sœur, dont le fils a longtemps fait tant de bruit en Russie, où il fut de la part du roi par deux fois. Monaslerol étoit un Piémontois doUv la famille, assez médiocre, s'étoit transplantée en Bavière comme quelques autres italienne». C'étoit uu homme fort agréable, toujours bien mis, souvent paré, d'ua
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esprit très-médiocre , mais doux , liant , poli , cherchant à plaire , fort galant, qui, en fêtes, en chère, en meubles, en équipages et en bijoux, vivoit dans le plus surprenant luxe , et jouoit le plus gros jeu du monde. Sa femme, encore plus splendide, augmenta encore sa dépense , et mêla un peu sa compagnie qui auparavant n'étoit que du meilleur de la cour et de la ville. On ne pouvoit comprendre comment un homme de soi si peu avantagé de biens, et ministre d'un prince si longtemps sans Etats, pouvoit soutenir , et tant d'années , un état si généralement magnifique. Il payoit tout avec exactitude , et passoit pour un fort honnête homme. Outre les affaires dont il étoit chargé, il l'étoit encore des pécuniaires de l'électeur, en subsides, pensions, etc., qui alloient tous les ans à de grandes sommes, que son prince tiroit de la France. Peu à peu ses comptes languirent. Ceux que l'électeur employa dans ses finances, depuis qu'il fut rétabli , songèrent sérieusement à en réparer les ruines, et voulurent voir clair à la longue administration de celles qui avoient passé et qui continuoient à passer par Monasterol. Il tira de longue tant qu'il put , aidé même de la protection et de la pleine confiance de son maître ; mais à la fin . ce prince fut si pressé par ses ministres , qu'il envoya des ordres positifs à Monasterol de venir rendre compte à Munich de toute sa gestion. Alors il n'y eut plus moyen de reculer davantage. Monasterol, d'un air serein, publia que son voyage seroit court, laissa sa femme et presque toute sa maison à Paris , et partit. Arrivé à Munich , il fallut compter : autres délais. Le soupçon qu'ils donnèrent fit presser davantage ; à bout et acculé , il se tira d'affaires un matin par un coup de pistolet qu'il se donna dans la tête dans sa chambre. Il laissa des dettes sans nombre , rien pour les payer , et des comptes en désordre qui firent voir à quel excès il avoit abusé et trompé la confiance et la facilité de l'électeur. Ce prince , qui l'avoit toujours aimé , voulut encore étouffer la catastrophe, et fit courir le bruit que Monasterol étoit mort subitement. Sa veuve se trouva bien étonnée , prompteraent abandonnée et réduite au plus petit pied d'une vie qu'elle a depuis menée fort obscure.
La Hire, connu par toute l'Europe pour un des plus grands astronomes qu'il y ait eu depuis longtemps , mourut à l'Observatoire à près de quatre-vingts ans , jusque alors dans une continuelle et parfaite santé de corps et d'esprit; l'abbé Abeille, presque en même temps, assez âgé: c'étoit un homme d'esprit et de beaucoup de lettres , qui l'avoient mis dans l'Académie françoise, qui avoit des mœurs, de la religion, delà probité, de la franchise, beaucoup de douceur, de liant, de modestie, et un grand désintéressement , avec une naïveté et une liberté charmante. Il s'étoit attaché de bonne heure au maréchal de Luxembourg, qu'il suivit en toutes ses campagnes, qui l'avoit mis dans le grand monde et dans les meilleures compagnies , où il se fit toujours désirer et dont il ne se laissa point gâter. M. le prince de Conti l'aimoit fort. M. de Luxembourg lui avoit fait donner des bénéfices. Après sa mort, il demeura avec la même confiance chez M. de Luxembourg, son fils, où il est mort regretté de beaucoup de gens considérables et de tout ce qui le counoissoit. C'étoit en elïet un des meilleurs hommes du monde; pour