MORT DE POIRIER PREMIER MÉDECIN DU ROI
qui j'avois pris de l'amitié , et lui pour moi , pendant la campagne de 1694, que ma séparation éclatante d'avec M. de Luxembourg, sur notre procès de préséance, n'avoit pu interrompre.
Poirier, premier médecin du roi, mourut presque subitement. M. le duc d'Orléans déclara aussitôt au duc du Maine et au maréchal de Villeroy qu'ils pouvoient lui choisir un successeur, qu'il ne vouloit s'en mêler en aucune façon; qu'il approuveroit leur choix quel qu'il fût; qu'il donnoit seulement l'exclusion à deux hommes , à Chirac pour l'un , à Boudin pour l'autre, qui avoit été premier médecin de Monseigneur, puis de Mme la Dauphine , et duquel j'ai parlé ici quelquefois. J'avois fort exhorté M. le duc d'Orléans à toute cette conduite. Il étoit d'une part trop inutile à ses intérêts , de l'autre trop délicat pour lui de se mêler du choix d'un premier médecin dans la position où il étoit et à toutes les infamies qu'on avoit répandues contre lui à la mort de nos princes , et qu'on ne cessoit de renouveler de temps en temps. Cette même raison fut la cause des deux exclusions qu'il donna à Chirac , son médecin de confiance , qu'il avoit toujours gardé auprès de lui depuis qu'il l'avoit pris en Languedoc , allant commander l'armée d'Italie. A l'égard de Boudin , je fis souvenir M. le duc d'Orléans des propos énormes et sans mesure qu'il avoit eu l'audace de répandre partout, tête levée , lors des pertes dont la France ne se relèvera jamais , et qui lui tournèrent la tête pour son intérêt particulier, auquel il étoit sordidement attaché; et qu'il étoit de tout temps, comme il l'étoit encore, vendu à tous ceux qui lui étoient le plus opposés, et en faisoit gloire, outre que c'étoit un grand intrigant, de beaucoup d'esprit, fort gâté et très-audacieux. Ces exclusions firent tomber le choix sur Dodart, qui avoit été médecin des enfants de France, et qui avoit eu auparavant d'autres emplois de médecin à la cour.
C'étoit un fort honnête homme , de mœurs bonnes et douces , éloigné de manèges et d'intrigues, d'esprit et de capacité fort médiocre, et modeste. Il étoit fils d'un très-savant et fort saint homme, qui avoit été médecin du prince et de la princesse de Conti-Martinozzi , et qui l'étoit demeuré jusqu'à sa mort de la princesse de Conti, fille du roi, qui avoit toujours grande envie de le chasser de la cour pour son grand attachement à Port-Royal , sans avoir jamais pu trouver prise sur la sagesse de sa conduite. Mme la princesse de Conti , qui avoit en lui toute confiance , indépendamment de celle de sa santé , et qui ne faisoit presque que de le perdre , porta fort son fils à la place de premier médecin.
Poirier n'avoit pas eu le temps, depuis la mort de Fagon, de prendre la direction du jardin des simples. Je fus surpris que Chirac vînt un matin chez moi , car je ne crois pas qu'alors je lui eusse jamais parlé ni presque rencontré. Ce fut pour me prier de lui faire donner cette direction. Il me dit qu'avec le bien qu'il avoit, et en effet il étoit extrêmement riche, ce n'étoit pas pour augmenter son revenu; mais au contraire pour y mettre du sien. II me peignit si bien l'extrême abandon de l'entretien de tant de plantes curieuses et rares et de tant de choses utiles à la médecine, qu'on devoit avoir soin d'y démontrer et d'y com» poser, qu'un premier médecin, tout occupé de la cour, ne pouvoit Saint-Simon x. U
34 CARACTÈRE ET INFAMIE DE CHIIUiC. [1718]
maintenir dans la règle , encore moins les réparer au point où tout y étoit tombé . qu'il me persuada que l'utilité publique demandoit qu'un autre en fût chargé. Il ajouta que, par devoir et par goût, il prendroit tout le soin nécessaire au rétablissement, à l'entretien et au bon ordre d'un lieu qui, tenu comme il le devoit être, honoroit la capitale, et instruisoit médecins, savants et curieux; qu'il seroit plus à portée que nol autre d'y faire venir de toutes parts et élever les plantes les plus intéressantes et les plus rares., par les ordres de M. le duc d'Orléans, tant de choses, enfin, que je lui demandai seulement pourquoi, ayant la confiance de son maître, il ne s'adressoit pas directement à lui. Il me satisfit là- dessus, car il avoit beaucoup de langage, d'éloquence, de tour, d'art et de finesse. C'étoit le plus savant médecin de son temps, en théorie et en pratique, et, de l'aveii de tous ses confrères et de ceux de la première réputation, leur maître à tous, devant qui ils étoient tous en respect comme des écoliers , et lui avec eux en pleine autorité comme un autre Esculape. C'est ce que personne n'ignoroit; mais ce que je ne sus que depuis et ce que l'expérience m'apprit aussi dans la suite, c'est que l'avarice le rongeoit en nageant dans les biens; que l'honneur, la probité, peut-être la religion lui étoient inconnus et que son audace étoit à l'épreuve de tout. Il senloit que son maître le connoissoit, et il vouloit s'appuyer auprès de lui de qui ne le coimoissoit pas pour emporter ce qu'il désiroit et ce qu'il n'osoit espérer de soimême. J'en parlai deux jours après à M. le duc d'Orléans , qui l'accorda après quelque résistance. Oncques depuis n'ai-je ouï parler de Chirac; mais, ce qu'il fit de pis, c'est qu'il ne mit rien au jardin des simples, n'y entretint quoi que ce soit, en tira pour lui la quintessence, le dévasta, et eu mourant le laissa en friche, en sorte qu il fallut le refaireet le rétablir comme en entier. J'aurai lieu ailleurs de parler encore de lui.