SUR LA RÉDUCTION DES BÂTARDS
bâtardise, à quoi nous ne nous prenions contre lui, et moi à la tète de tous; comme aussi, s'il nous restitue en rang contre son ennemi , je n'ai point de paroles pour vous témoigner notre abandon à lui et jusqu'à quel point il sera maître de nos cœurs. Vous m'entendez. Ceci est clair. N'en oubliez pas une parole, et revenez, s'il vous plaît, nous articuler sur quoi nous devons compter. » J'eus peine à achever cette phrase si décisive et à entendre les protestations de Millain, parce qu'un valet de chambre , que j'avois envoyé au Palais-Royal , me vint dire que M. le duc d'Orléans m'attendoit et que Millain lui-même étoit pressé d'aller retrouver M. le Duc. M. de La Force me servit plutôt de témoin que d'appui en celte conversation , dont il me parut effrayé. J'achevai promptement de m'habiller et m'en allai au Palais-Royal par la petite porte.
Ibagnet, qui m'attendoit, me conduisit à l'ordinaire; mais comme il m'ouvroit la porte secrète des cabinets, La Serre, écuyer ordinaire de Mme la duchesse d'Orléans , passa sur le degré et me vit là avec un étonnement que je lus sur son visage. Cette rencontre me fâcha fort d'abord; mais Mme la duchesse d'Orléans étoit à Saint-Cloud heureusement, et je pris courage par la réfle-xion qu'il n'y avoit plus que vingtquatre heures à ramer. Je trouvai le régent qui travailloit avec La Vrillière, lequel se voulut retirer. Je l'arrêtai et dis à Son Altesse Royale que je serois bien aise de lui faire faire une réflexion devant lui. C'étoit celle de Fagon , qui fut extrêmement goûtée. M. le duc d'Orléans me dit qu'il l'avoit faite dans la nuit qu'il avoit passée avec un peu de fièvre, incommodité qui m'alarma infiniment et qui me présenta tout le déconcertemenl du projet qu'elle pouvoit opérer. Il fut donc arrêté là que ceux qui dévoient être arrêtés le lendemain ne le seroient que le surlendemain matin , et il étoit temps de s'en aviser, car La Vrillière alloit donner les ordres qu'il remit au lendemain au soir. Il s'en alla et je demeurai seul avec M. le duc d'Orléans à nous promener dans sa grande galerie.
Il me parla d'abord du projet dont je lui avois écrit la veille, qu'il m'assura être sans fondement; ensuite il vint à la grande journée du lendemain. Il avoit fait dire qu'il y auroit conseil de régence cette même après-dînée, qui étoit celui qu'il avoit annoncé extraordinaire le lundi précédent, pour voir l'arrêt du conseil qui cassoit ceux du parlement. Je le fis souvenir qu'il avoit oublié de le conlre-mander ; il le fit sur-lechnmp en le mandant pour le lendemain après dîner. Tout cela n'étoit que pour couvrir le projet en amusant même les parties nécessaires, ce qui fut très-à propos: mais les deux pénibles difficultés restoient toujours, savoir : le silence au conseil de régence sur les bâtards, et leur présence très-possible au lit de justice. Je m'avisai d'une solution qui me vint dans l'esprit sur-le-champ. Je lui proposai que le lit de justice se tînt à portes ouvertes, parce qu'alors les affaires s'y traitent comme aux audiences et que le garde des sceaux y prend les voix tout bas . allant le long des bancs, merveilleuse commodité pour fermer la bouche à qui n'a pas la hardiesse de faire une chose insolite en voulant parler tout haut et non moins silre pour rapporter les avis cumme il plaît au maître ; nous étions sûrs du garde des sceaux; ainsi, nul risque pour les opi-