DISCUSSION ENTRE LE RÉCENT ET MOI
nions du timide conseil de régence ni même du parlement : car il eût fallu y trouver des gueules bien fortes et bien ferrées pour vouloir opiner haut , contre les formes , en face du roi et de son garde des sceaux et au milieu des gardes du roi, dans les Tuileries.
Restoit l'embarras des bâtards présents. Il n'étoit pas levé par la sortie de M. le Duc qui eût demandé la leur, car i's pouvoient, avant de le suivre, demander qu'il ne fût rien statué à leur égard sans les avoir ouïs ; mais cette sortie en levoit la plus embarrassante partie pour la foiblesse du régent, en ce qu'elle ôtoit le face-à-face. Aller au delà, c'étoit passer le but, et impossibilité entière. Restoit à se vouer à la fermeté du régent , en laquelle ma confiance étoit légère. Il promit pourtant merveilles, et, dans la vérité, il tint même et bien au delà de ce qu'il avoit promis.
Parmi ces discussions M. le Duc arriva : nous les continuâmes tous trois ensemble, et nous conclûmes la cadence des grands coups du lendemain , qu'il est inutile de marquer ici parce que chaque chose sera racontée en son ordre. Après cela je pris la liberté de leur déclarer à tous les deux que je les prenois tous les deux à témoin de mon avis et de ma conduite dans cette affaire, et que je les y prenois l'un devant l'autre; qu'ils savoient tous deux combien j'avois été contraire à rien ôter au duc du Maine dans la crainte de l'unir trop au parlement, et de frapper un coup dont le trop grand ébranlement remuât et troublât l'État ; que je leur répétois de nouveau que tel étoit encore mon sentiment, bien que je n'en espérasse plus rien après tout ce que je leur avois représenté là-dessus; que j'avois aussi été d'avis, et que j'y persistois,que l'éducation ôtée au duc du Maine ne devoit être donnée à personne en sa place-, mais que, puisqu'il en étoit résolu autrement, je les suppliois de me permettre de les exhorter à une union intime , qui ne pourroit sui)sister sans la confiance et une attention inlinie à écarter les soupçons ei les fripons qui seroient appliqués à les brouiller; que leur gloire, leur repos, le salut de l'État dépendoient de leur intelligence, ainsi que la grandeur ou la perte de leurs communs ennemis. Là-dessus, protestations de reconnoissance , d'attachement et de toutes les sortes de M. le Duc, et politesses, avances même de M. le duc d'Orléans. J'étendis ces propos à mesure que les compliments y donnèrent lieu , après quoi je vins à mon fait du rang: non plus en homme qui doute, mais en homme qui a pour soi le sacrifice qu'il a voulu faire à l'État de son plus cher intérêt , qui le premier a proposé ensuite le sacrifice d'une partie en conservant le comte de Toulouse entier, choses dont je les pris encore tous les deux à témoin ; en homme enfin qui a pour soi justice, raison politique, paroles de tous les deux; et avec cet air de confiance entière, je les quittai en souhaitant toute fermeté à l'un, toute fidélité à l'autre, tout succès aux grands coups qui s'alloient ruer.
Comme je m'éloignois déjà d'eux, ils me rappelèrent pour me dire de ne manquer pas au rendez-vous du soir, à huit heures, par la petite porte, et M. le Duc ajouta si je n'avois pas vu Millain, qui m'y suivroit. C'étoit pour résumer tout, et prendre tous trois ensemble nos dernières mesures sur tout ce qui pouvoit arriver. Je leur rendis compte alors de
[1718] SUR l'exécution du lendemain. 363
la déclaration en faveur du comte de Toulouse, que j'avois fait faire, et que je l'avois laissée à Millaiii avec celle cfu'il avoit faite, duquel je louai aussi l'ouvrage pour la léilucliori des bâtards à leur ran;j: de pairie; je l'avois ouIjUi' dans la conversation. Le nom de Millain, quand M. le Duc me demanda si je l'avois vu, m'en iit souvenir.
Je m'en revins chez moi plus conlent et plus tran<|ui])e que je n'avois encore été. Je croyois notre besogne aussi arrangée qu'il étoil possiMe, les inconvénients prévus et prévenus le plus qu'il se trouvoil dans la nature des choses; la nôtre à nous tout à fait assurée, le régent prenant force et courage, nul de nous ne se démentir, le secret encore tout entier, la mécanique toute prête et les moments s'approcher. Satisfait de moi-môiLe d'avoir sincèrement fait tout ce qui avoit été en moi, de front, de biais, par adresse et de toutes parts, tant envers le régent qu'auprès de U. le Duc, pour sauver le duc du Maine, dans la seule vue du l)ien de l'Etat, maigre mes intérêts communs et personnels les plus sensibles, je me crus permis de me réjouir enlin de ce qui étoit résolu malgré moi . et plus encore de ce qui en alloil être le fruit. Toutefois, je n'osois encore m'abaiidonner à des pensées si douces sans avoir une plus grande ceriilutic de cette si désirée réduction des bâtards au rang de leurs pairies, et je demeurai près de deux heures dans ce resserrement de joie, à laquelle je ne pouvois me résoudre de laisser prendre un plein essor. Libre alors des grandes alfaires dont l'arrangement étoit pris, j'étois tout occupé de procurer moi seul aux pairs de France un rétablissement auquel nous n'avions pu arriver par nos elTorts communs, et que je voyois sur le point d'éclater, à leur insu et en leur présence.
Tandis que tout cela me rouloit dans la tète, Millain arriva chez moi; il me dit que M. le Duc le renvoyoit m'assurer qu'il avoit la parole du régent pour la réduction des bâtards à leur rang d'ancienneté de leurs pairies; qu'il en avoit envoyé la déclaration avec celle en faveur du comte (lu Toulouse à La Yrillière, telle que je les avois vues et au garde des sceaux pour les expédier, et qu'il étoit en état de me répondre qu'elles passeroienl le lendemain. Jamais baiser donné à une belle maîtresse ne fut plus doux que celui que j'appuyai sur le gros et vieux visage de ce charmant messager. Une embrassade étroite et redoublée fut ma première réponse, suivie après de l'ell'usion de mon cœur pour M. le Duc et pour Millaia même, qui nous avoit dignement servis dans ce grand coup de partie. Mais au milieu de ce transport je ne perdis pas le jugement; je dis à Millain que La Yrillière, tout mon ami qu'il etoit, et le garde des sceaux, se sentoienl du vieux chrême du feu roi; que le dernier étoil de tout temps lié avec les bâtards; que l'un et l'autre avoiont fait des diflicullés sur notre aflaire au régent qui me l'avoit dit la veille; qu'il falloit que M. le Duc couronnât son œuvre d'une nouvelle obligatioi» sur nous; que j'exigeois de son amitié qu'il prit la peine d'aller de ce pas lui-même chez l'un et chez l'autre leur témoigner qu'il ne regardoit 1 as la réduction des bâtards au rang de leurs pairies dilTéremment de l'éducation, et qui , par la manière dont ils en useroient pour faciliter celle réduction telle qu'il la leur avoit envoyée, il connoitroil et senliroit jusqu'où ils le voudroieut obliger et comment il devroit aasâi se