‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence; (volume 3)Chapitre 62 sur 298 · AVEC LE GOUVERNEUR DE ROME · texte numérisé non relu

AVEC LE GOUVERNEUR DE ROME

comte de Peterborough. Quoique Albéroni pensât aussi de même , la conduite du roi d'Espagne n'étoit pas uniforme à l'é-rard de Rome. En même temps qu'il soutenoit ses droits avec fermeté, et qu'il éloit sur le point de rompre avec Rome, plutôt que d'en souffrir quelque atteinte à la prérogative de sa couronne, ce prince avoit reçu l'absolution , qu'il avoit eu la foiblesse de faire demander secrètement au pape, des censures que Sa Sainteté prétendoit qu'il avoit encourues pour avoir violé par ses décrets l'immunité ecclésiastique.

En même temps le conseil de Castille prenoit feu sur les affaires de Rome. Les amis et les protecteurs de Macanas autrefois procureur général, qu'ils disent fiscal de ce conseil, faisoient de grands mouvements pour qu'il lui fût permis de retourner à Madrid , d'où il avoit été chassé pour avoir signalé son zèle et sa capacité à soutenir les droits du roi d'Espagne contre les prétentions de Rome , par des écrits d'autant plus désagréables à cette cour qu'ils étoient pleins de raisons et de preuves solides pour maintenir la cause qu'il défendoit. Le grand nombre et la considération de ses amis alarma Aldovrandi. Il craignoit les suites de leur union et de leurs représentations. Il paroissoit déjà quelques écrits capables d'altérer la soumission sans bornes que les Espagnols avoient pour la cour de Rome. Ces questions étoient mauvaises à traiter dans un pays où on avoit toujours regardé comme un crime de former des doutes , encore plus des disputes sur la plénitude de puissance et sur l'infaillibilité du pape. Aldovrandi, dont la politique avoit toujours été de s'appuyer pour avancer sa propre fortune du crédit du premier ministre, eut recours à lui pour arrêter le cours du mal qu'il prévoyoit, et représenta au pape le besoin qu'il avoit de ménager un homme aussi puissant, qui avoit toujours été zélé pour le saint-siége , dont l'autorité seule pouvoit faire cesser des maux naissants qu'on auroit peine à arrêter dans la suite, lequel pouvoil enfin se dégoûter par les traitements personnels qu'il recevoit de Sa Sainteté, et grossir aisément au roi d'Espagne les sujets des plaintes qu'il croyoit avoir d'elle.

Acquaviva venoit de recevoir deux ordres d'Espagne qui embarrassoient le pape : l'un de lui déclarer que , s'il accordoit au marquis de Sainte-Croix les honneurs de grand d'Espagne dont l'empereur lui avoit nouvellement conféré le titre , Sa Majesté Catholique regarderoit cette complaisance comme un nouveau sujet de dégoût et de plainte : l'autre regardoit l'ordre que le roi d'Espagne avoit donné au cardinal del Giudice d'ôter de dessus la porte de son palais les armes d'Espagne qu'il y avoit , comme étant de la faction d'Espagne. Le pape avoit montré de la pente à favoriser ce cardinal. Il entroit dans les plaintes qu'il faisoit de la malice d'Albéroni et d'Acquaviva , et les accusoit de s'être lies ensemble pour attaquer son honneur et sa fidélité, et disoit qu'après avoir fait ses efforts de se procurer le repos, il tâcheroit enfin de se faire entendre, si ses ennemis prélendoient le poussera bout. Pour se venger d'Albéroni. il se déchaînoil contre la chimère de ses projets qui enibraseroient l'Italie sans fruit pour le roi d'Espagne, parce que la France qui, à quelque prix que ce fût, vouloit conserver la paix, n'entrcroit pas dans ses desseins. Tandis que d'intelligence avec le régent , il vea-

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doit son maître pour l'obliger à confirmer ses renonciations à la couronne de France, Acquaviva, non moins ardent de son côté, accusoit Giudice de s'entendre avec la France par le cardinal de La Trémoilîe qui avoit été longtemps son plus intime ami. Il sut en effet par cette voie que Giudice avoit écrit au régent qu'il l'avoit supplié d'envoyer et d'appuyer auprès du roi d'Espagne la lettre qu'il écrivoit à ce monarque pour lui rendre compte de sa conduite et se justifier des accusations faites contre lui. Le sentiment d'Acquaviva étoit de lui renvoyer sa lettre sans l'ouvrir et passer en même temps un décret dans les conseils d'Espagne pour le déclarer coupable de désobéissance , et l'arrêter si jamais il étoit trouvé en pays de l'obéissance du roi d'Espagne. Comme la haine d'un Italien ne se borne pas aisément , Acquaviva vouloit que toute la famille de Giudice se ressentît de sa faute. Il proposa de procéder directement contre Cellamare , protestant cependant par bienséance qu'il ne pouvoit le croire capable de manquer de fidélité, quoique son oncle fût dans la disgrâce , et qu'il attendît tout son bien de la part de la France. Après les avoir attaqués l'un et l'autre sur l'honneur , la fidélité , les qualités les plus essentielles , il continua d'attaquer encore Giudice sur des sujets moins importants. Il prétendit qu'ayant passé quelques jours à la campagne avec don Alexandre Albane, il l'avoit trouvé persuadé que Giudice étoit l'auteur des mauvais offices qu'on lui avoit rendus auprès du pape , à l'occasion de quelques galanteries avec la connétable Colonne. La guerre étoit devenue plus vive entre elle et la princesse de Carbognano , et l'extravagance de ces deux femmes préparoit Acquaviva au plaisir de voir entre elles des scènes dont Giudice et son neveu le prélat seroient les victimes, parce que le p^pe, suivant sa coutume, après avoir été mécontent de ses neveux, se raccommodoit facilement avec eux.

Giudice , de son côté , tâchoit d'inspirer à la cour d'Espagne des soupçons sur la fidélité d'Acquaviva. Un de ses neveux dans la prélature parut à un bal que donnoit l'ambassadeur de l'empereur; cela donna lieu à Giudice de publier qu'il y avoit bien des réflexions à faire sur l'inclination que de tout temps Acquaviva avoit témoignée pour le parti impérial , et sur les sentiments qu'il conservoit , quoique les instances qu'il avoit faites par le prince d'Avellino pour se réconcilier avec la cour de Vienne n'eussent pas été admises. Albéroni se défioit presque également de ces deux cardinaux. Le caractère de son esprit et de son pays ne lui permettant pas d'avoir en qui que ce soit une confiance absolue, toute la différence qu'il mettoit entre l'un et l'autre étoit que, Acquaviva servant actuellement le roi d'Espagne et voulant obtenir des grâces pour sa famille, ménageoit le premier ministre; qu'il ne devoit, au contraire, attendre nul ménagement de Giudice déclaré son ennemi capital. Mais il s'agissoit alors d'affaires plus importantes pour l'Espagne que celles des querelles et des passions particulières de ces cardinaux. On étoit au commencement de mais . le printemps s'approchoit : Albéroni redoubloit ses soins et son application pour hâter les préparatifs de guerre que le roi d'Espagne faisoit par terre et par mer.

Il n'étoit plus douteux qu'il ne voulût tenter le sort des armes; il ne

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