‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence; (volume 3)Chapitre 63 sur 298 · ALBÉRONI RÉSOLU A LA GUERRE · texte numérisé non relu

ALBÉRONI RÉSOLU A LA GUERRE

l'étoit pas aussi que l'Italie n'en fût l'objet, mais il étoit incertain

quelle partie d'Ilalie ce projet pouvoit regarder. On commençoit à croire que c'etoit le royaume de Naples. Le soin que la cour eut d'en appuyer sourdement le bruit confirma del Maro dans ses premiers soupçons que c'étoit la Sicile qu'Albéroni vouloit envahir. D'autres parloient de Livourne et du duo de Berwick pour en commander l'expédition, si la France en étoit û'accord ou vouloit bien seulement fermer les yeux. Parmi ces divers bruits, Albéroni laissoit en suspens toutes les affaires que l'Angleterre poursuivoit en Espagne. Il ne s'expliquoit point sur le traité que le roi d'Angleterre proposoit, et comme il prévoyoit des dispositions de la cour d'Angleterre qu'il auroit bientôt lieu de se plaindre d'elle , il suspendoit toutes le- affaires particulières qui regardoient le commerce de cette nation. Comme il ne vouloit pas encore faire paroître qu'il fût directement opposé au traité, il chargea Monteléon de dire à l'abbé Dubois, lors à Londres, qu'il prendroit une entière confiance en Nancré quand il seroit à Madrid ; qu'il souhaitoit aussi que l'abbé Dubois sortît avec honneur et gloire de la négociation qu'il avoit entreprise; mais ce qu'il feroit seroit inutile s'il n'assuroit un parfait équilibre à L'Europe. Monti, ami particulier d'Albéroni, eut en même temps ordre d'assurer le régent que Nancré, venant de sa part en Espagne , y seroit le bienvenu, et qu'on écouteroit ses commissions. C'étoient des compliments. Albéroni avertit Cellamare que les réponses qu'il avoit faites de la part du roi d'Espagne , seroient les mêmes que Nancré recevroit à Madrid, en sorte qu'il y trouveroit, pour ainsi dire, le double de Cellamare; que l'Angleterre avoit pris une mauvaise habitude aux conférences d'Utrecht. et que séduite par la douceur qu'elle avoit trouvée à régler le sort de l'Europe, elle se croyoit en droit de dépouiller et de revêtir à sa fantaisie les princes de différents États ; car il jugeoit que tout accommodement entre l'smpereur et le roi d'Espagne ne seroit que plâtré , et qu'il n'étoit proposé que par ceux qui croyoient que cette apparence de pacification convenoit à leurs fins particulières. Il prétendoit même que la cour de Vienne étoit peu satisfaite du projet du roi Georges; qu'elle reprochoit à ce prince de proposer de vains accommodements au lieu de satisfaire aux engagements qu'il avoit contractés de secourir l'empereur quand ses États d'Italie seroient attaqués. Albéroni comptoit beaucoup sur la nation angloise, intéressée à maintenir l'union et le commerce avec l'Espagne, et nullement à contribuer par des ligues à l'agrandissement de l'empereur.

Comme il falloit l'empêcher de surprendre des places qui pouvoient le plus étendre et affermir sa puissance en Italie , ii fit remettre à Gènes vingt-cinq mille pistoles à la disposition du duc de Parme pour mettre Parme et Pidisance hors d'insulte et d'entreprise, exhortant le duc de Parme dont il regardoit chèrement les intérêts de travailler à ses places avec tant de sagesse qu'il ne donnât aucune prise aux Impériaux de lui faire querelle sur ces justes précautions. Il accompagna cela des discours les plus pacifiques. Monteléon eut ordre de dire à l'abbé Dubois qu'apparemment le conseil qu'il avoif donné au régent n'avoil pas été suivi , puisqu'il a'avoit commumqué au roi a'Espague aucune des co&-

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ditions du traité que la France et l'Angleterre avoient remis à l'empereur pour l'examiner; que néanmoins Son Altesse Royale auroit dû se souvenir de la déférence que Sa Majesté Catholique avoit eue pour elle en suspendant au mois d'août dernier l'exécution infaillible de ses projets (on a déjà remarqué ailleurs que l'embarquement ne s'étant pu faire à temps à Barcelonne par faute d'une infinité de choses, Alhéroni en avoit couvert l'impuissance d'une complaisance , après laquelle il courut, et qu'il se seroit bien gardé d'avoir s'il avoit pu exécuter ce qu'il avoit projeté); que le roi d'Espagne avoit eu la complaisance de laisser à la France et à l'Angleterre le temps de lui procurer une juste satisfaction, et d'assurer l'équilibre; que sept mois passés sans la moindre probabilité de parvenir à cette fin avertissoient suffisamment l'abbé Dubois de procéder dans sa négociation avec plus de précaution qu'il n'avoit fait jusqu'alors , puisqu'il étoit évident que l'unique objet de l'empereur étoit de tirer les choses en longueur jusqu'à ce qu'il vît quel pli prendroit la négociation de la paix avec le Turc. Albéroni ajoutoil force raisonnements historiques et politiques à mettre dans la bouche de Monteléon pour l'abbé Dubois., afin de lui inspirer toute la crainte possible de la grandeur de l'empereur, et tout le désir de joindre la France à l'Espagne pour s'y opposer.

Pendant que le premier ministre d'Espagne déclamoit ainsi contre la conduite et la politique du régent, les ministres d'Angleterre se plaignoient, de leur côté, de l'opiniâtreté de ce prince à demander des conditions trop avantageuses pour le roi d'Espagne, et surtout de la manière dont il insistoit sur la succession de la Toscane. Cet article étoit celui qui déplaisoit le plus à Vienne , à qui les agents que le roi d'Angleterre employoit dans cette négociation étoient entièrement dévoués et livrés; l'un étoit Saint-Saphorin , Suisse, dont il a déjà été parlé plusieurs fois, qui résidoit à Vienne avec commission de Sa Majesté Britannique; le second étoit Schaub, Suisse aussi, et du canton de Bâle, qui avoit été secrétaire du comte de Stanhope. Outre ces deux personnages, Robetton, réfugié françois, en qui le roi d'Angleterre témoignoit beaucoup de confiance, avoit une part intime dans la négociation. On croyoit que Schaub et Saint-Saphorin recevoient pension de l'empereur ; mais soit que ce bruit fût vrai ou non , il est certain que ces trois hommes blâmoient également le régent de n'être pas assez complaisant pour les prétentions et les demandes de la cour de Vienne, et qu'ils répétoient souvent qu'il ne devoit pas espérer de conclure, si, persistant à soutenir l'Espagne, il laissoit le temps à l'empereur de signer la paix avec les Turcs. Ils disoient que les Allemands se déficient de la fermeté du régent; que le prince Eugène, particulièrement plus éclairé qu'un autre, relevoit tous les pas qu'il faisoit en faveur de l'Espagne; que Bonac, ambassadeur de France à la Porte, cabaloit pour empêcher les Turcs de faire la paix; que ses démarches étoient si publiques que le comte de Kœnigseck auroit ordre de s'en plaindre au nom de l'empereur, et même d'en demander satisfaction. Ils ajoutoient que le régent, non content de faire agir l'ambassadeur de France à Constantinople, avûil de plus donné au roi d'Kspagno un officier françois pour le faire

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passer en Turquie, et pour y seconder, de la part de l'Espagne les manèges de Bonac: qu'il falloit donc conclure de ce procédé peu sincère que les branches de la maison de France seroient toujours unies entre elles, et constamment liées contre les puissanceb qui pourroient leur faire ombrage. Ils blâmoient la mauvaise foi de la cour de France , et vantoient la candeur et la droiture de celle de Vienne, et reprochoient au régent les choses où il n'avoit point de part; par exemple, qu'un officier grison, nommé Salouste, autrefois dans le service du roi, étoit alors dans son pays, qu'il y avoit été envoyé par le duc du Maine; et que sous son nom cet officier travailloit à renouveler en faveur du roi d'Espagne le capitulât de Milan , même à lever un régiment grison pour le service de Sa Majesté Catholique. Non-seulement la cour de Vienne se plaignoit de ces envois, où certainement le régent n'avoit nulle part, mais elle prétendoit encore que l'abbé Dubois, pendant le séjour qu'il avoit fait à Paris, s'étoit laissé gagner ou intimider par la faction espagnole. Saint- Saphorin avertit la cour d'Angleterre que l'abbé Dubois n'auroit plus à son retour à Londres le même empressement de conclure; que, s'il pouvoit même, il feroit naître des incidents au traité. Quoique ces soupçons fussent contraires [non-seulement] à la vérité, mais même à la vraisemblance . il arriva cejiendant que , l'abbé Dubois étant de retour à Londres , Monteléon et lui parurent contents l'un de l'autre et agir de concert. Monteléon désiroit en effet que le roi son maître prît de nouveau.t engagements avec l'Angleterre plutôt que de rompre avec cette couronne. Il le souhaitoit, et pour l'intérêt du roi d'Espagne et pour le sien propre; mais il n'osoit déclarer ses sentiments trop ouvertement au cardinal Albéroni dont les sentiments opposés au traité lui étoient parfaitement connus. Il tàchoit donc de le ramener avec adresse , et pour y réussir , il lui dépeignoit l'abbé Dubois comme plein de bonnes intentions pour les intérêts du roi d'Espagne. Monteléon comptoi.t sur les assurances qu'il en avoit reçues que le régent n'approuveroit ni ne déclareroit les conditions du projet de traité avant de savoir les intentions de Sa Majesté Catholique , voulant prendre avec elle les mesures les plus convenables pour en assurer le succès; que c'étoit dans ce dessein que Nancré étoit envoyé en Espagne. L'abbé Dubois supposoit qu'une ou deux conversations entre Albéroni et Nancré suffiraient pour établir entre eux une confiance telle, qu'on pourroit prendre un point fixe sur les condition d'un accommodement raisonnable, et convenir des moyens d'employé; la force des armes si la cour de Vienne ne vouloit pas entendre à la négociation. Il regrettoit c pendant le temps qu'il laissoit échapper, st plaignant de perdre chaque jour du terrain auprès des ministres anglois, et des moments d'autant plus précieux qu'il est plus nécessaire [là] que partout ailleurs de profiter de l'occasion à ca\ise de l'inconstance de la nation très-conforme à son gouvernement. L'abbé Dubois se plaignoit encore à Monteléon du trop d'égard que les ministres de Hanovre avoient pour la cour de Vienne, de la foiblesse et de la variété de sentiment des ministres anglois toujours prêts à changer suivant leurs intérêts particuliers. Il lui confia que Stanhope étoit le seul qui osât présentement soutenir ouvertement les raisons de l'Espagne, et dire que l'Angleterre

94 l'empereur veut parme et la toscane [1718]

ne lui devoit jamais donner de justes soupçons ni sujet de mécontentement à cause des inconvénients qui pouvoient en résulter pour le commerce qui étoit l'idole de la nation.

Monleléon faisoit bon usage de ces confidences, car en les rapportant, il insinuoit sous le nom d'un autre l'avantage que le roi d'Espagne trouveroit à concilier ses intérêts avec les idées des médiateurs. Il représentoit que , si Sa Majesté Catholique pouvoit convenir d'un projet avec Nancré , assurer dans sa branche les successions de Parme et de Toscane, elle mettroit l'empereur dans son tort, parce que jamais les ministres de ce prince n'accepteroient rien de raisonnable ; qu'en ce cas l'Espagne, unie avec la France et le roi de Sicile, auroit non-seulement toute la justice de son côté, mais que de plus elle emploieroit librement les armes pour forcer les Allemands à sortir d'Italie, et que l'Angleterre, perdant tout prétexte de se mêler de la querelle, seroit obligée de demeurer neutre et indifférente. Monteléon ajoutoit que, si l'Espagne vouloil faire la guerre en Italie, il seroit de la dernière importance de la commencer avant que celle de Hongrie fût achevée. Il lui conseilloit encore d'apaiser les plaintes des marchands anglois sur le commerce d'Espagne, afin d'engager la nation à s'opposer plus fortement dans les séances du parlement aux résolutions qu'on pourroit y proposer à prendre au préjudice de l'Espagne. Il soutint assez longtemps sans se rebutei les reproches d'Albéroni , et l'impatience que lui causoient des conseils si directement opposés à ses vues. Monteléon , quoique sûr de ne pas plaire, osa représenter que l'abbé Dubois lui avoit répété les mêmes choses qu'il lui avoit déjà dites sur les intérêts du roi d'Espagne , qu'il continuoit à prier le cardinal Albéroni, pour le bien du service de Sa Majesté Catholique , de traiter confidemment avec Nancré comme sûr de la sincérité de ses intentions. L'abbé Dubois assuroit en même temps que Nancré avoit les instructions nécessaires pour satisfaire Sa Majesté Catholique, et pour concerter avec elle les moyens d'employer la force, si Vienne rejetoit les conditions qu'on avoit juyé à propos de lui proposer. Monteléon tâcha de faire voir que la conjoncture étoit d'autant plus favorable et d'autant plus précieuse à ménager qu'il venoit d'apprendre de l'abbé Dubois que depuis peu de jours les ministres d'Angleterre commençoient enfin à comprendre qu'ils ne dévoient espérer de la part de l'empereur aucun accommodement raisonnable. Il laissoit donc envisager l'avantage que l'Espagne retireroit de la complaisance qu'elle auroit témoignée à la France et à l'Angleterre , si le roi d'Angleterre , justement irrité des tours et des refus de la cour de Vienne, laissoit agir le roi d'Espagne et ses alliés.

Le duc de Lorraine, si anciennement, si particulièrement, si totalement attaché à la maison d'Autriche, étoit le prince qu'on ne pouvoit douter qu'elle eût en vue de préférer pour la succession de Parme et de Toscane, quoiqu'elle ne laissai pas de leurrer le duc de Modène de cette expectative. Penterrieder , à Londres, parloit plus franchement à l'envoyé de Sicile, à qui il dit que son ma tre ne devoit compter sur l'empereur qu'autant qu'il lui restitueroit le bien qu'il luidéteiioit, la Sicile, qui étoit un royaume uni à celui de Naples, qui, pour leur sûreté réci-

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