CHAPITRE XL
Etrange caractère du roi de Sicile. — Entrelien curieux entre le secrétaire de son ambassade et Albéroni. — Lascaris, envoyé de Sicile, malmené par Albéroni. — Plaintes hypocrites d'Albéroni. — Il déclame contre le traité et tâche de circonvenir le maréchal d'Huxelles. — Albéroni menace ; veut reculer le traité et gagner les HoUandois. — Caractère de Beretti. — Embarras des ministres d'Espagne au dehors. — La France et l'Angleterre communiquent ensemble le projet du traité aux États généraux. — Conduite de Beretli. — Son avis à Albéroni et sa jalousie contre Monteléon. — La nation angloise et la Hollande partagées pour et contre le traité. — Triste prodig? de conduite de la France. — Conduite de Chàleauueuf en Hollande.
— Duplicité des ministres d'Angleterre à l'égard du régent. — Hauteur de Craggs à l'égard du ministre de Sicile. — EfTorts du roi de Sicile pour lier avec l'empereur et obtenir une archiduchesse pour le prince de Piémont.
— Conduite de la cour de Vienne. — Artificieuse conduite des ministres anglois à l'égard du régent. — Manèges de Penterricder à Londres. — L'Espagne voudroit au moins conserver la Sardaigne ; mal servie par la France.
— L'Angleterre s'y oppose avec hauteur. — Triste état de Monteléon. — Les ministres anglois plus impériaux que les Impériaux mêmes. — Ministres espagnols prolestent dans toutes les cours que l'Espagne ne consent point au traité. — Efforts de Beretti pour détourner les HoUandois d'y souscrire.
— Cris de cet ambassadeur contre la France. — Ses plaintes. — Fâcheuse situation de la Hollande. — Le roi d'Espagne rejette avec hauteur le projet du traité communiqué enfin par Nancré, et se plaint amèrement. — Conduite et avis de Cellamare.
L'opinion publique étoit fondée sur les traitements distingués et les marques de confiance que Nancré recevoit d'Albéroni ; et comme l'empereur avoit accepté le traité, on jugeoit que le roi d'Espagne ne voudroit pas s'engager à soutenir seul la guerre contre la France et contre les autres puissances principales de l'Europe. Toutefois les préparatifs •de guerre n'étoient point ralentis. L'Espagne pressoit s^Dn armement avec plus de chaleur que jamais : elle devoit avoir vingt navires de guerre, outre les brûlots et les galiotes à bombes ; mais les apprêts par mer et les forces par terre n'approchoient pas des forces que le roi d'Espagne pouvoit prévoir qu'il auroit à combattre ; car , en effet , il n'avoit point d'alliés , et c'étoit sans fondement que le public s'étoit figuré un traité entre Sa Majesté Catholique et le roi de Sicile. Elle soupçonnoit au contraire le roi de Sicile d'être d'accord avec l'empereur, et croyoit que la condition principale de leur engagement étoit celle du mariage du prince de Piémont avec une archiduchesse. Il y avoit alors trois ministres piémontois à Madrid : l'abbé del Maro étoit ambassadeur ordinaire; le roi son maître, peu content de lui et se défiant du compte qu'il lui rendoit, avoit envoyé Lascaris , soit pour découvrir les véritables sentiments d'Albéroni, soit puur faire avec lui un traité secret; enfin, ce prince Saint-Sjmon X. 9
130 ENTRETIEN DE CORDERI ET d'aLBERONI. [1718]
soupçonneux et toujours en garde contre ses propres ministres les faisoit épier l'un et l'autre par le secrétaire de l'aibbassade, nommé Gorderi , et donnoit directement à ce dernier des ordres et des instructions dont la connoissance étoit cachée à Lascaris comme à del Maro. Immédiatement après l'arrivée de Lascaris à Madrid , Corderi fut chiargé d'en aller donner part à Albéroni. Ce premier ministre répondit qu'il étoit très-aise que cette voie lui fût ouverte pour donner au roi de Sicile des preuves effectives d'une confiance très-sincère, et pour le persuader de l'attachement naturel qu'il avoit pour la personne et pour les intérêts de ce prince; il ajouta que , comme ils ne pouvoient être séparés dans la conjoncture présente des intérêts de la couronne d'Espagne, il se feroit un devoir d'en user à l'égard de Lascaris avec autant d'ouverture et de confiance que les obligations de son ministère le lui pourroient per-j mettre. Les deux agents du roi de Sicile conçurent une merveillen e es-j pérance d'une si favorable réponse.
Peu de jours après , le secrétaire Corderi retourna chez Albéroni ; il avoit à l'instruire des intentions de son maître sur la mission de Lascaris. Le cardinal avoit demandé quelles étoient ses instructions , afin de pouvoir traiter avec lui sur les affaires courantes, et Corderi, ayant reçu les ordres du roi de Sicile sur cette question, lui dit que ce prince répondoit que , pour fixer les instructions qu'il donneroit à son ministre , il étoit nécessaire en premier lieu qu'il fût lui-même cclairci sur la diversité des sentiments entre la cour d'Espagne et les cours de France et d'Angleterre ; en second lieu , qu'il sût en détail quels étoient les projets de guerre du roi d'Espagne , et surtout quels moyens Sa Majesté Catholique avoit d'en assurer le succès. Il ajoutoit que jusqu'alors le cardinal ne lui avoit communiqué que des idées vagues et générales, en sorte que ce prince étoit demeuré non-seulement dans sa première obscurité, mais tombé dans une autre plus grande encore qu'auparavant , voyant la France et l'Angleterre plus déterminées que jamais à procurer l'acceptation du projet qu'elles avoient formé pour la paix générale. Albéroni répondit à cette espèce de reproche qu'il s'étoit ouvert de reste sur les projets de l'Espagne , et soutint à Corderi qu'il lui avoit dit en détail tout ce qu'il pouvoit lui confier sur cette matière ; souriant ensuite , il fit connoître qu'il soupçonnoit les doutes du roi de Sicile , et qu'il les regardoit comme un prétexte affecté pour colorer l'accommodement que ce prince avoit fait avec l'empereur. Corderi le nia : entre autres raisons qu'il employa pour se défendre , il allégua la nomination que le roi de Sicile venoit de faire du comte de Vernon pour l'envoyer en Espagne : le cardinal répondit qu'il u'avoit rien à répliquer sur cette nomination; que c'étoit toutefois une démonstration extérieure assez ordinairement usitée en pareille conjoncture ; qu'il avoit d'ailleurs de bous avis et réitérés par le ministère de France , qui l'averlissoit particulièrement de se garder de s'ouvrir aux minisires du roi de Sicile. Enfin, Albéroni , se laissant aller aux mouvements de son impatience naturelle , dit avec impétuosité que le roi de Sicile ne connoissoit point d'autres liens que ceux qui pouvoient convenir à ses intérêts, mais qu'un tel avantage n'étoit pas de durée ; que , si ce n'étoit pas le père , ce seroit un