‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence; (volume 3)Chapitre 84 sur 298 · SOUPLESSES ET LETTRES DE SA SAINTETÉ · texte numérisé non relu

SOUPLESSES ET LETTRES DE SA SAINTETÉ

Le pape voulut que Paulucci écrivît à Albéroni dans le même yens, et à peu près dans les mêmes termes qu'il avoit parlé à Acquaviva. On ne manqua pas de représenter à Albéroni ses devoirs comme créature du pape, l'obligation où il étoit, par conséquent, d'employer son crédit à travailler à la cause commune de la religion, bien loin de travailler à la diversion des forces de l'empereur occupées contre les infidèles. Paulucci l'excita par tout ce qu'il put de plus fort et de plus touchant, l'assura que le pape le prioit, comme bon père et comme créateur (quel blasphème dans ces paroles romaines ! ) piein d'affection , de penser que l'unique moyen de réparer sa réputation , et de recevoir des marques de la reconnoissance de Sa Sainteté, étoit non-seulement de faire cesser ces hostilités , qui pouvoient retarder les progrès des armes impériales , mais encore d'employer contre les infidèles les mêmes forces que le roi d'Espagne prétendoit faire agir contre les princes chrétiens (difficilement vit-on jamais lettre si parfaitement inepte). Comme Albéroni avoit déjà reçu le plus grand bienfait qu'il pût attendre du saint-siége , le pape , persuadé que l'espérance fait agir les hommes plus que la reconnoissance , jugea que le confesseur du roi d'Espagne montreroit plus d'ardeur de plaire à Sa Sainteté, et peut-être agiroit plus utilement qu'Albéroni , déjà revêtu de la pourpre. Elle voulut donc que le cardinal Albane écrivît au P. Daubentoû , et que , lui témoignant la confiance particulière qu'elle avoit en lui , il l'assurât qu'elle ne doutoit point de sa sensibilité pour ses peines, et qu'il ne fût plus en état que personne de faire utilement au roi d'Espagne les représentations qui regardoient sa conscience , trop exposée par le feu qu'il étoit sur le point d'allumer en Italie , au préjudice de la religion. La lettre contenoit de plus une récapitulation de ce qui étoit arrivé depuis l'année précédente. Le pape avoit dicté les termes de la lettre ; il avoit employé , sous le nom de son neveu , les expressions les plus pathétiques pour faire voir quels étoient les devoirs du chef de l'Église en cette triste conjoncture, où la religion (c'est le nom) et l'État ecclésiastique (c'est la chose) se trouvoient également en danger. Il insistoit sur l'obligation d'un confesseur du roi d'Espagne , qui devoit non-seulement tirer Sa Sainteté de l'affliction où elle étoit plongée, mais, de plus, avertir le roi d'Espagne. Elle ne doutoit pas même que ces avis n'eussent un plein effet, puisqu'il s'agissoit de faire souvenir ce prince qu'il étoit assis sur un trône occupé avant lui par des rois à qui le saint-siége ( si libéral d'étendre sa puissance par des titres vains, qui ne lui coûtent rien) avoit accordé le titre de Catholiques à cause de la guerre irréconciliable qu'ils avoient faite aux ennemis du nom de Jésus-Christ (dont on ne voit ni commandement, ni conseil dans l'Évangile, ni dans les apôtres, ni dans pas un endroit du Nouveau Testament. Guerre d'ailleurs uniquement faite par Ferdinand et Isabelle pour réunir à leurs couronnes toutes celles que les Maures occupoient dans le continent de l'Espagne). De ces raisons, Albane tiroit la conséquence que le pape son oncle avoit lieu d'espérer d'obtenir du roi d'Espagne l'effet de l'ofl're que ce prince lui avoit faite l'année précédente, c'est-à-dire une suspension de guerre contre les chrétiens. Enfin, c'étoit le moyen que le cardinal neveu proposoit pour

128 MANEGE D'ALDOVRANDI. [1718]

dtjniire totalement les écrits que les ennemis du roi d'Espagne avoient imprimés au désavantage de ce prince et de la nation espagnole. Comme les menaces étoient jointes aux représentations , le pape , craignant de nouveaux engagements , voulut que son nonce à Madrid usât de beaucoup de prudence et de circonspection. Il souhaitoit que le roi d'Espagne , frappé de la crainte de voir les grâces que ses prédécesseurs avoient reçues du saint-siége révoquées , prévînt en le satisfaisant les effets du ressentiment qu'il vouloit lui faire appréhender, et comme il doutoit si les moyens qu'il employoit pour faire agir Albéroni et Aubenton seroient suffisants, il y employoit encore le crédit que le duc de Parme avoit sur l'esprit de la reine d'Espagne et sur celui d'Albéroni.

On commençoit à regarder en Italie ce prince comme l'auteur de la guerre que l'Espagne méditoit. Les Allemands de plus lui imputoient à crime d'avoir contribué à la promotion d'Albéroni. Ils menaçoient de s'en venger bientôt et facilement sur ses États , en sorte qu'ayant intérêt de détourner l'orage qu'il voyoit prêt à retomber sur lui , il paroissoit un agent très-propre pour désarmer par sa persuasion le roi d'Espagne , prêt à commencer une guerre qui ne pouvoit être que fatale à l'Italie. Ses représentations lui valurent vingt-cinq mille pistoles,que le roi d'Espagne lui fit toucher pour mettre ses places en état de défense , et le besoin que le pape crut avoir du P. Daubenton valut à son neveu le gratis des bulles d'une abbaye que le régent lui avoit donnée en considération de son oncle.

Mais il eût fallu des moyens plus puissants pour adoucir le roi d'Espagne, ou plutôt son premier ministre, personnellement irrité du refus de ses bulles de Séville. Albéroni voulut intéresser la nation espagnole dans sa cause particulière , et , pour faire voir que c'étoit une affaire d'État, il la fit renvoyer au conseil de Castille avec ordre d'en dire son sentiment. Ceux qui le composoient profitèrent d'une occasion de signaler sans risque leur zèle pour le maintien des droits de la couronne d'Espagne, donnèrent leurs vœux; et la consulte formée sur leurs avis, très-forte contre les prétentions de la cour de Rome , fut rendue publique , et fut accompagnée d'une consultation signée de plusieurs docteurs en théologie et en droit canon. Albéroni , comme revêtu de ces aimes, fit dépêcher un courrier à Rome pour intimer au pape un temps fatal pour l'expédition des bulles de Séville, menaçant Sa Sainteté que, si elle différoit au delà de ce terme de les faire expédier, le roi d'Espagne emploieroit les moyens que le conseil de Castille lui avoit suggérés pour ranger la cour de Rome à son devoir. Aldovrandi fut effrayé ou feignit de l'être de la réponse du conseil de Castille. Il représenta donc au pape l'embarras où il se trouvoit, voyant augmenter un feu que Sa Sainteté avoit intérêt d'éteindre , surtout dans une conjoncture où elle vouloit par ses offices et par sa médiation , tâcher de prévenir la guerre entre les princes chrétiens. Il prévoyoit qu'une rupture, même une simple froideur entre les cours de Rome et de Madrid, l'empècheroit bientôt de traiter avec le minisire du roi d'Espagne; qu'il demeureroit sans action, hors d'état d'exécuter les ordres du pape, et par conséquent de faire valoir ses seryices. Cette situation lui paroissoit

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