‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 104 sur 348 · ACCOMPAGNENT LES PRINCES · texte numérisé non relu

ACCOMPAGNENT LES PRINCES

souper, au sortir duquel le roi le conduisoit jusqu'à la porte de lu galerie. Il vit le roi et la reine d'Angleterre à Versailles et à Saint-Germain, et ils se traitèrent comme le roi et le roi d'Angleterre en tout , mais les trois rois ue se trouvèrent jamais nulle part tous trois ensemble. Dans le particulier, c'est-à-dire dans les cabinets et chez Mme de Maintenon. il vivoit en duc d'Anjou avec le roi qui . au premier souper , se tourna à l'ambassadeur d'Espagne, et lui dit qu'il croyoit encore que tout ceci étoit un songe. Il ne vit qu'une fois Mme la duchesse de Bourgogne et Mgrs ses frères, en cérémonie, chez lui et chez eux. La visite se passa comme la première du roi d'Angleterre , et de même avec Monsieur et Madame qu'il alla voir à Paris. Quand il sortoit ou rentroit. la garde battoit aux champs; en un mot toute égalité avec le roi. Lorsque, allant ou venant de la messe, ils passoient ensemble le grand appartement, le roi prenoit la droite, et à la dernière pièce la quittoit au roi d'Espagne , parce qu'alors il n'étoit plus dans son appartement. Les soirs il les passoit chez Mme de Maintenon . dans des pièces séparées de celles où elle étoit avec le roi. et là il jouoit à toutes sortes de jeux, et le plus ordinairement à courre comme des enfants avec Mgrs ses frères, Mme la duchesse de Bourgogne qui s'occupoit fort de l'amuser et ce petit nombre de dames à qui cet accès étoit permis.

Le nonce et l'ambassadeur de Venise , un moment après la déclaration, fendirent la presse et allèrent témoigner leur joie au roi et au nouveau roi, ce qui fut extrêmement remarqué. Les autres ministres étrangers se tinrent sur la réserve, assez embarrassés; mais l'état de Zinzendorf , qui demeura quelque temps dans le salon au sortir de son audience, fut une chose tout "x fait singulière et curieuse. Je pense qu'il eût acheté cher un mot d'avis à temps d'être demeuré à Paris. Bientôt après l'ambassadeur de Savoie, et tous les ministres des princes d'Italie, vinrent saluer et féliciter le roi d'Espagne.

Le mercredi 17 novembre, Harcourt fut déclaré duc héréditaire et ambassadeur en Espagne , avec ordre d'attendre le roi d'Espagne à Bayonne et de l'accompagner à Madrid. Tallard étoit encore à Versailles sur son départ pour retourner à Londres , où le roi d'Angleterre étoit arrivé de Hollande. C'étoit l'homme du monde le plus rongé d'ambition et de politique. Il fat si out.'é de voir son traité de partage renversé , et Harcourt duc héréditaire, qu'il en pensa perdre l'esprit. On le voyoit des fenêtres du château se promener tout seul dans le jardin , sur les parterres, ses bras en croix sur sa poitrine, son chapeau sur ses yeux, parlant tout seul et gesticulant parfois comme un possédé. Il avoit voulu, comme nous l'avons vu, se donner l'honneur du traité de partage, comme Harcourt laissoit croire tant qu'il pouvoit que le testament étoit son ouvrage, dont il n'avoit jamais su un mot que par l'ouverture de la dépêche du roi à Bayonne, comme je l'ai raconté, ni Tallard n'avoit eu d'autre part au traité de partage que la signature. Dans cet état de rage , ce dernier , arrivant pour dîner chez Torcy . trouva qu'on étoit à table , et, perçant dans une autre pièce sans dire mot , y jeta son chapeau et sa perruque sur des sièges, et se mit à déi'.lamer tout haut et tout seul sur l'utilité du traité de partage , les dauçt^rs de l'accepta-

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tiot/ au testament . le bonheur a Harcourt qui , sans y avoir rien fait , lui enlevoit sa récompense. Tout cela fut accompagné de tant de dépit, de jalousie, mais surtout de grimaces et de poslures si étranges, qu'à la fin il fut ramené à lui-même par un éclat de rire dont le grand bruit le fit soudainement retourner en tressaillant, et il vit alors sept ou huit personnes à table , environnées de valets . qui mangeoient dans la même pièce , et qui s'étant prolongé le plus qu'ils avoient pu le plaisir de l'entendre , et celui de le voir par la glace vers laquelle il étoit tourné debout à la cheminée, n'avoient pu y tenir plus longtemps, avoient tous à la fois laissé échapper ce grand éclat de rire. On peut juger de ce que devint Tallard à ce réveil, et tous les contes qui en coururent par Versailles.

Le vendredi 19 novembre, le roi d'Espagne prit le grand deuil. Villequier dans les appartements, et ailleurs un lieutenant des gardes, portèrent la queue de son manteau. Deux jours après, le roi le prit eu violet à l'ordinaire et drapa ainsi que ceux qui drapent avec lui. Le lundi 22 on eut des lettres de l'électeur de Bavière . de Bruxelles , pour reconnoître le roi d'Espagne. Il le fit proclamer parmi les Te Denm, les illuminations et les réjouissances, et nomma le marquis de Bedmar mestre de camp général des Pays-Bas, pour venir ici de sa part. Le même jour, le parlement en corps et en fobes rouges, mais sans fourrures ni mortiers , vint saluer le roi d'Espagne. Le premier président le harangua, ensuite la rhambre des comptes et les autres cours, conduites par le grand maître des cérémonies. Le roi d'Espagne ne se leva point de son fauteuil pour pas un de ces corps, mais il demeura toujours découvert. Chez le prince de Galles à Saint-Germain, et chez Monsieur à Paris, il ne s'assit point et fut reçu et conduit à sa portière comme il avoit été à Meudon. Le inercredi 'ik , le roi alla à Warly jusqu'au samedi suivant; le roi d'Espagne fut du voyage. Tout s'y passa comme à Versailles , excepté qu'il fut davantage parmi tout le monde dans le salon. 11 mangea toujours à la table du roi , dans un fauteuil à sa droite.

L'ambassadeur de Hollande, contre tout usage des ministres étrangers, alla par les derrières chez Torcy se plaindre amèrement de l'acceptation du testament, de la part de ses maîtres. L'ambassadeui d'Espagne y amena le marquis de Bedmar. que le roi vit longtemps seul dans son cabinet. Le prince de Chimay et quelques autres Espagnols et Flamands qui les accompagnoient saluèrent aussi les deux rois; le nôtre les promena dans les jardins, et leur en fit les honneurs en présence du roi d'Espagne. Ils furent surpris de ce que le roi fit i l'Ordinaire couvrir tout le monde et eux-mêmes; il s'en aperçut, et leur dit que jamais on ne se couvroit devant lui. mais qu'aux promenades il ne vouloit pas que personne s'enrhumât.

Le dimanche 28. l'ambassadeur d'Espagne apporta au roi des lettres de M. de Vaudemont, gouverneur du Milanois, qui y avoit fait proclamer le roi d'Espagne, avec les mêmes démonstrations de joie qu'à Bruxelles, et qui donnoit les mêmes assurances de fidélité. Bedmar retourna en Flandre, après avoir encore entretenu le roi, auquel il plut

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