MANIÈRE DE PORTER LÀ TOISON
fort. Les courriers d'Espagne pleuvoient, avec des remercîmei.ts et des joies nonpareilles dans les lettres de la junte. Le 1" décembre, le chancelier, à la tête du conseil en corps, alla prendre congé du roi d'Espagne, mais sans harangue, l'usage du conseil étant de ne haranguer pas même le roi. Le lundi 2, le roi d'Espagne fit grand d'Espagne de li première classe le marquis de Càstel dos Rios, ambassadeur d'Espagne, et prit sans cérémonie la Toison d'or, conservant l'ordre dii Saint Esprit, qui par ses statuts est compatible avec cel ordre et celui de la Jarretière seulement. Il la po.ta avec un ruban noir cordcnné, m attendant d'en recevoir le collier en Espagne par le plus ancien chevalier. La manière de porter la Toison a fort varié . et est maintenant fixée au ruban rouge onde au cou. D'abo:d ce fut pour tous les jours un petit collier léger sur le modèle de celui des jours de cérémonie ; il dégénéra en chaîne ordinaire, puis se mit à la boutonnière par commodité. Un ruban succéda à la chaîne , soit au cou . soit à la boutonnière , et . comme il n'étoit pas de l'institution, la couleur en fut indifférente; enfin la noire prévalut par l'exemple et le nombre des chevaliers graves et âgés, jusqu'à ce que l'électeur de Bavière, étant devenu gouverneur des Pays-Bas, préféra le rouge comme d'un plus ancien usage et plus parant. A son exemple , tous les chevaliers de la Toison des Pays-Bas et d'Allemagne prirent le ruban rouge onde, et le roi d'Espagne le prit de même bientôt après l'avoir porté en noir, et personne depuis ne l'a plus, porté autrement, ni à la boutonnière, que pour la chasse.
La maison royale, les princes et prince-sses du sang, toute la cour, le nonce, les ambassadeurs de Venise et de Savoie, les ministres des princes d'Italie prirent congé du roi d'Espagne, qui ne fit aucune visite d'adieu. Le roi donna aux princes ses petits-fils vingt et une bourses de mille louis chacune , pour leur poche et leurs menus plaisirs pendant le voyage , et beaucoup d'argent d'ailleurs pour les libéralités.
Enfin le samedi 4 décembre , le roi d'Espagne alla chez le roi avant aucune entrée, et y resta longtemps seul, puis descendit chez Monseigneur avec qui il fut aussi seul longtemps. Tous entendirent la messe ensemble à la tribune : la foule des courtisans étoit incroyable. Au sortir de la messe ils montèrent tout de suite en carrosse : Mme la duchesse de Bourgogne entre les deux rois an fond. Monseigneur au devant entre Mgrs ses autres deux fils. Monsieur à une portière et Madame à l'autre , environnés en pompe de beaucoup plus de gardes que d'ordinaire, des gens d'armes et des chevau- légers; tout le chemin jusqu'à Sceaux jonché de carrosses et de peuple, et Sceaux, où ils arrivèrent un peu après midi, plein de dames el de courtisans, gardé par les deux compagnies des mousquetaires. Dès qu'ils eurenx mis pied à terre, le roi traversa tout l'appartement bas. entra seul dans la dernière pièce avec le roi d'Espagne , et fit demeurer tout le monde dans le salon. Un quart d'heure après il appela Monseigneur qui étoit resté aussi dans le salon, et quelque temps après l'ambassadeur d'Espagne , qui prit là congé du roi son maître. Un moment après il fit entrer ensemble Mgr et Mme la duchesse de Bourgogne, M. le duc de Berry, Monsieur et Madame, et après un court intervalle lés
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princes et les princesses du sang. La porte étoit ouverte à deux battants, et du salon on les voyoit tous pleurer avec amertume. Le roi dit au roi d'Espagne , en lui présentant ces princes : a. Voici les princes de mon sang et du vôtre : les deux nations présentement ne doivent plus se regarder que comme une même nation : ils doivent avoir les mêmes intérêts; ainsi je souhaite que ces princes soient attachés à vous comme à moi ; vous ne sauriez avoir d'amis plus fidèles ni plus assurés. » Tout cela dura bien une heure et demie. A la fin il fallut se séparer. Le roi conduisit le roi d'Espagne jusqu'au bout de l'appartement, et l'embrassa à plusieurs reprises et le tenant longtemps dans ses bras, Monseigneur de même. Le spectacle fut extrêmement touchant.
Le roi rentra quelque temps pour se remettre. Monseigneur monta seul en calèche et s'en alla à Meudon , et le roi d'Espagne avec Mgrs ses frères et M. de Noailles dans son carrosse pour aller coucher à Chartres. Le roi se promena ensuite en calèche avec Mme la duchesse de Bourgogne, Monsieur et Madame , puis retournèrent tous à Versailles. Desgranges , maître des cérémonies , et Noblet . un des premiers commis de Torcy , pour servir de secrétaire, suivirent au voyage. Louville, de qui j'ai souvent parlé. Montriel et Valouse pour écuyers, Hersent, premier valet de garde-robe , et Laroche pour premier valet de chambre, suivirent pour demeurer en Espagne, avec quelques menus domestiques de chambre et de garde-robe , et quelques gens pour la bouche et de médecine.
M. de Beauvilliers . qui se crevoit de quinquina pour arrêter une fièvre opiniâtre accompagnée d'un fâcheux dévoiement, mena Mme sa femme à qui Mmes de Cheverny et de Rasilly tinrent compagnie. Le roi voulut absolument qu'il se mît en chemin et qu'il tâchât de faire le voyage. Il l'entretint longtemps le lundi matin avant que personne fût entré , ni lui sorti du lit . d'où M. de Beauvilliers monta tout de suite en carrosse pour aller coucher à Étampes et joindre le roi d'Espagne le lendemain à Orléans. Laissons-les aller, et admirons la Providence qui se joue des pensées des hommes et dispose des États. Qu'auroient dit Ferdinand et Isabelle, Charles-Quint et Philippe II qui ont voulu envahir la France à tant de différentes reprises, qui ont été si accusés d'aspirer à la monarchie universelle, et Philippe IV même , avec toutes ses précautions au mariage du roi et à la paix des Pyrénées , de voir un fils de France devenir roi d'Espagne par le testament du dernier de leur sang en Espagne, et par le vœu universel de tous les Espagnols, sans dessein, sans intrigue, sans une amorce tirée de notre part, et à l'insu du roi, à son extrême surprise et de tous ses ministres, et qui n'eut que l'embarras de se déterminer et la peine d'accepter? Que de grandes et sages réflexions à faire, mais qui ne seroient pas en place dans ces Mémoires ! Reprenons ce qui s'est passé dont je n'ai pas voulu interrompre une suite si curieuse et si intéressante.
Cependant on avoit appris que la nouvelle de l'acceptation du testament avoit causé à Madrid la plus extrême joie, aux acclamations de laquelle le nouveau roi Philippe V avoit été proclamé à Madrid, où les seigneurs, le bourgeois et le peuple donnoient tous les jour» quelque
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marque nouvelle de leur haine pour les Allemands et pour la reine que presque tout son service avoit abandonnée, et à qui on refusoit les clioses les plus ordinaires de son entretien. On apprit par un autre courrier de Naples dépêché par le duc de Medina-Celi, vice-roi, que le roi d'Espagne y avoit été reconnu et proclamé avec la même joie; il le fut de même en Sicile et en Sardaigne.
Quelque temps auparavant, il étoit arrivé une aventure assez désagréable à Rome pour ce beau M. Vaïni , à qui la bassesse de donner l'altesse au cardinal de Bouillon avoit valu l'ordre sans que le roi s'en fût douté. Sa naissance étoit très-commune , son mérite ne la relevoit pas , et ses affaires délabrées étoient en prise à des créanciers de mauvaise humeur qui lui lâchèrent des sbires aux trousses pour l'arrêter, n'osant pats trop faire exécuter ses meubles , parce que les armes du roi étoient sur la porte de son palais, car tout est palais en Italie et il ne s'y parle point de maison. Vaïni attaqué se battit en retraite , et fut poursuivi jusque chez lui, où M. de Monaco, averti de cette bagarre, accourut lui-même, et dit au commandant des sbires de se retirer d'un palais qui n'étoit plus celui de Vaïni, mais le sien à lui ambassadeur, puisqu'il y étoit présent. Le commandant voulut se retirer; mais, quelques sbires n'obéissant pas, des gentilshommes de la suite de M. de Monaco les chassèrent à coups d'épée , lui leur recommandant de n'en point blesser. Des sbires qui étoient dans la rue , voyant qu'on chassoit ainsi leurs camarades . firent une décharge qui blessa quelques domestiques de M. de Monaco , et qui blessa à mort le gentilhomme sur lequel il s'appuyoit, qui tomba, et l'ambassadeur sur lui. Cela fit grand bruit dans Rome et peu d'honneur à M. de Monaco, qui se commit là fort mal à propos en personne avec des canailles , et pour ce Vaïni qu'il falloit protéger autrement, et qui n'étoit bon qu'à attirer de mauvaises affaires. Il fut là fort tiraillé même par son cordon bleu. M. de Monaco , mécontent de la lenteur du sacré collège sur cette affaire, sortit de Rome avec éclat, sur quoi les trois chefs d'ordre qui se trouvèrent de jour, et qui étoient Acciaïuoli, CoUoredo, et San-Cesareo , écrivirent au roi pour lui demander pardon au nom du sacré collège , et quelle justice et satisfaction il lui plaisoit prescrire. Le roi , content de la soumission , les en laissa les maîtres , et manda au cardinal d'Estrées qu'il vouloit qu'on fît grâce , si on en condamnoi-t quelqu'un à mort.
San-Cesareo étoit aussi camerlingue, et de la maison Spinola, et fut fort sur les rangs pour être pape avec un autre cardinal, Spinola Marescotti , et Albano qui eut enfin toutes les voix , et qui eut vraiment peine et sans feintise à se résoudre d'accepter le pontificat. Il étoit de Pezzaro dans le duché d'Urbin , fils d'un avocat consistorial qu'Urbain VIII avoit fait sénateur. Notre pape avoit pris la roule des petits gouvernements, d'où Innocent XI le tira pour le faire secrétaire des brefs, et son successeur Alexandre VIII le fit cardinal en 1G90, qu'il n'avoit que quarante ans. C'étoit un homme de bien, mais qui, n'ayant jamais été au dehors . ni dans les congrégations importante^ pendant sa prélatu appo-^ta oeu d'expérience et de capacité à soa
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pontificat. Les François eurent beaucoup de part à son exaltation , et le cardinal de Bouillon entre autres qui eut la meilleure conduite du monde dans le conclave avec nos cardinaux, et la plus françoise avec tous. Il essuya tous les déf;oûts que les nôtres lui donnèrent sans se fâcher ni se détourner d'un pas de les seconder de toutes ses forces: et il fut d'autant plus aise de l'exaltation d'Albano qu'il étoit son ami, qu'il l'avoit toujours porté, qu'il eut grande part au succès, et que ce pape , qui s'étoit fait prêtre fort peu de jours avant d'entrer au conclave, n'étoit point évêque, et devoit être sacré par se» mains comme doyen du sacré collège . comme il le sacra en e':et. Il espéra donc recueillir le fruit de sa bonne conduite et de la puissante recommandation du pape, qui la lui accorda en effet. Mais la mesure étoit comble et la colère du roi ne se put apaiser. Nos cardinaux eurent ordre de revenir, excepté Janson, chargé des affaires du roi à Rome . et Estrées . qui alla à Venise où nous le retrouverons. Je ne sais par quelle fantaisie ce pape prit le nom de Clément XI, dont il fit laire des excuses au cardinal Ottoboni, de l'oncle duquel il étoit créature: il fut élu Lie 24 novembre ITO'i].
Le roi fit payer quatre cent raille livres au cardinal Radziewski , qu'il préteudoit avoir avancées pour l'élection manquée de M. le prince de Coûti . donna une grosse confiscation de vaisseaux de Dantzick qu'il avoit fait arrêter à l'abbé de Polignac, pour ses équipages, que ceu.r de cetie ville lui avoient pris , et reçut après leurs soumissions et leiv pardons. Il donna aussi douze mille livres de pension à Mme de Li lebonne, sœur de M. de Vaudemont, cinq mille livres à la femme de Mansart. et quatre mille livres à Mlle de Croissy, sœur de Torcy, et le 23 novembre il fit Chamillart ministre, et lui ordonna de venir le lendemain au conseil d'Etat. Il fut d'autant plus touché de cette importante grâce qu'il n'y songeoit pas encore. Le roi, qui l'aimoit et qui s'en accommodoit de plus en plus, fut bien aise de lai hâter cette joie, et d'augmenter sa considération et son crédit parmi les financiers dans un tumps où il prévoyoii qu'il pourroit avoir besoin d'argent. Barbezieux, ami de Chamillart, mais son ancien, et supérieur à lui en tant de manières, ne lui en sut point mauvais gré, mais il prit cette préférence avec la dernière amertume, ei Pontchartrain se fit moquer de soi d'en paroître fâché, et d'y avoir prétendu, et blâmer jusque par son père.
Cependant l'empereur se préparoit à la guerre, et à avoir une armée en Italie sous le prince Eugène, et une autre sur le Rhin que le prince Louis de Bade devoit commander. Mais il venoit de se joindre de plus en plus aux opposants au neuvième électorat. L'empereur lui en avoit écrit avec force et hauteur, il y avoit répondu de même et mis le marché à la main sur sa charge de feld-maréchal général de ses armées et de celles de l'empire. S' étant assuré de la maison de Brunswick par ce neuvième électorat, il s'acquit encore celle de Brandebourg, en adhérant à la fantaisie de cet électeur.
Il possédoit la Prusse à un étrange titre. Les chevaliers de l'ordre Teutoniaue, chasses de Syrie par les Sarrasins, ne savoient où se re-