‹ Mémoires complets et authentiques, sur le sièvle de Louis XIV et la Régence;Chapitre 157 sur 348 · SPECTACLE DE MARLY · texte numérisé non relu

SPECTACLE DE MARLY

elle savoit que , par son contrat de mariage . elle devoit opter , deveûant veuve, uu couvent, ou l'habitation du château de Montargis. Soit qu'elle crût sortir plus aisément de l'un que de l'autre, soit que sentant combien elle avoit à craindre du roi . quoiqu'elle ne sût pas encore tout, et qu'il lui eût fait les amitiés ordinaires en pareille occasion, elle eut encore plus de peur du couvent. Monsieur étant expiré, elle monta en carrosse avec ses dames, et s'en alla à Versailles suivie de M. et de Mme la duchesse de Chartres , et de toutes les personnes qui étoient à eux.

Le lendemain matin , vendredi , M. de Chartres vint chez le roi , qui étoit encore au lit et qui lui parla avec beaucoup d'amitié. Il lui dit qu'il falloit désormais qu'il le regardât comme son père ; qu'il auroit soin de sa grandeur et de ses intérêts-, qu'il oublioit tous les petits sujets de chagrin qu'il avoit eus contre lui ; qu'il espéroit que de son coté il les oublieroit aussi: qu'il le prioit que les avances d'amitié qu'il lui faisoit servissent à l'attacher plus à lui , et à lui redonner son cœur comme il lui redonnoit le sien. On peut juger si M. de Chartres sut bien répondre.

Après un si affreux spectacle, tant de larmes et tant de tendresse, personne ne douta que les trois jours qui festoient du voyage de Marly ne fussent extrêmement tristes : lorsque ce même lendemain de la mort de Monsieur , des dames du palais entrant chez Mme de Maintenon où étoit le roi avec eUe et Mme la duchesse de Bourgogne sur le midi , elles l'entendirent de la pièce où elles se tenoient. joignant la sienne, chantant des prologues d'opéra. Un peu après, le roi, voj-ant Mme la duchesse de Bourgogne fort triste en un coin de la chambre , demanda avec surprise à Mme de Maintenon ce qu'elle avoit pour être si mélancolique, et se mit à la reveiller, puis à jouer avec elle et quelques dames du palais qu'il fit entrer pour les amuser tous deux. Ce ne fut pas tout que ce particulier. Au sortir du dîner ordinaire, c'est-à-dire un peu après deux heures, et vingt-six heures après la mort de Monsieur. Mgr le duc de Bourgogne demanda au duc de Montfort s'il vouloit jjuer au brelan. « Au brelan! s'écria Montfort dans un étonnement extrême, vous n'y songez donc pas. Monsieur est encore tout chaud. — Pardonnez-moi , répondit le prince , j'y songe fort bien . mais le roi ne veut pas qu'on s'ennuie à Marly, m'a ordonné de faire jouer tout le monde, et de peur que personne ne l'osât faire le premier, d'en donner moi l'exemple. » De sorte qu'ils se mirent à faire un brelan et que le salon fut bientôt rempli de tables de jeu.

Telle fut l'alfliction du roi, telle celle de Mme de Maintenon. Elle sentoit la perte de Monsieur comme une délivrance; e!le avoit peine f> retenir sa joie : elle en eût eu bien davantage à paroître affligée. Elle voyoit déjà le roi tout consolé , rien ne lui seyoit mieux que de chercher à le dissiper, et ne lui etoit plus commode que de hâter la vie ordinaire pour qu'il ne fût plus question de Monsieur ni d'aflliction. Pour dos bienséances, elle ne s'en peina point. La chose toutefois ne laissa pas d'être scandaleuse . et tout bas d'être fort trouvée telle. Monseigneur sembloit aimer Monsieur, qui lui donnoit des liais et des amuseme.its avec toutes sortes d'attention et de com[daisance ; dès le lendemain de .sa mort, il alla courre le loup, et au retour trouv? le salon plein de

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